La Maison de Repos


Ils quittèrent la salle des Archives pour gagner la Maison de Repos. Cet immeuble n'avait pas du tout l'allure d'un hôpital. Il comportait deux étages seulement et était ouvert sur tous les côtés. Ni portes, ni fenêtres, mais au-dessus un grand dôme de lumière bleue l'enveloppait de son rayonnement.

Beaucoup de gens étaient assis sur les pelouses, d'autres marchaient aux alentours de l'immeuble. Tous avaient le sourire aux lèvres. Alfred demanda à son ami la raison de leur présence.

Ils empruntèrent une véranda qui s'ouvrait sur un immense hall. De chaque côté de grandes colonnes encadraient l'espace normalement réservé à des fenêtres. Il y avait peu de décorations, mais l'atmosphère était chaleureuse grâce à la présence des personnes attentives qui s'occupaient des dormeurs. Le plancher, recouvert de dessins géométriques, n'était pas dur mais flexible afin d'épouser la forme des corps étendus. Quelques belles tapisseries pendaient le long des murs.

Des couches étaient disposées sur le sol: elles avaient l'air confortables. Chacune portait quelqu'un profondément endormi. Des hommes et des femmes circulaient calmement entre les dormeurs qu'ils surveillaient avec beaucoup d'attention.

En entrant dans le hall, Alfred ressentit sur lui l'impact du rayonnement bleu: c'était à la fois tranquillisant et revitalisant. Désirant en savoir plus sur ce traitement appliqué aux personnes décédées, il demanda à son ami s'il pouvait interroger un des surveillants.

Paul, tout sourire, s'approcha quand Thomas le désigna à son ami.

Paul lui expliqua que la plupart des patients qu'il avait vus dans le hall avaient subi de longues maladies avant de mourir. Tout de suite après leur décès, leur âme avait glissé dans un sommeil paisible. Une longue maladie avant le passage en ce monde de l'Au-delà a un effet débilitant sur le corps spirituel. C'est sans gravité, mais, pour récupérer son énergie, l'esprit a besoin d'un repos absolu dont la durée varie selon les individus. Ceux qui ont dû, par suite d'un acharnement thérapeutique, endurer un prolongement inutile de leur vie physique, dorment plus longtemps pour retrouver toutes leurs forces. Le dôme de lumiêre bleue qui éclaire le hall leur fournit l'énergie nécessaire à cette fin.

Il lui indiqua une salle attenante où dormaient aussi ceux qui étaient décédés de mort violente.

À ce moment, des patients commençaient à ase lever et Paul s'apprêta à reprendre son service.

Les gens qui attendaient à l'extérieur se précipitèrent dans le hall pour aller rencontrer et saluer leurs parents ou amis nouvellement arrivés dans le monde spirituel. En se réveillant, ceux-ci avaient peine à croire qu'ils étaient en parfaite santé, enfin libérés de leurs souffrances physiques. Ceux qui étaient décédés de mort violente se tenaient d'abord sur la défensive vis-à-vis de leurs proches, se demandant dans quel cauchemar ils étaient tombés. Mais l'intervention pleine de tact et les paroles convaincantes de Paul et des autres surveillants dissipèrent vite leur crainte. ils se mirent timidement à répondre aux salutations de ceux qui étaient venus les recevoir. Puis, Thomas et Alfred s'éloignèrent en saluant de la main Paul, qu'il voyait accaparé par tout ce monde en liesse.


La Musique des Sphères


Ils sortirent de l'immeuble pour se diriger vers un autre édifice que Thomas lui avait montré à son arrivée: la Maison ou le Temple de la Musique.

Ils se dirigèrent vers un immense amphithéâtre en forme de demi-sphère qui s'enfonçait dans le sol à partir du rez-de-chaussée. Des escaliers y menaient. Leur regard surplombait des gradins qui descendaient en pente douce jusqu'au centre où se trouvait l'orchestre. Ils empruntèrent un de ces escaliers.

Leur arrivée ne passa pas inaperçue, car les instruments cessèrent de jouer et tous les regards se tournèrent vers eux. Debout, au milieu de l'estrade, quelqu'un les salua de loin. C'était Liszt.

Il s'empressa de venir vers les visiteurs.

Liszt se tourna vers Beethoven, resta un moment concentré avant de dire:

En effet, Beethoven se leva aussitôt de son siège et s'avança vers eux. Il paraissait dans la trentaine. Ses cheveux très noirs étaient rejetés en arrière. Sa mise était sobre. De ses yeux qu'il avait également noirs, il regardait nos amis avec un sourire des plus bienveillant.

Alfred écoutait silencieusement ce sublime esprit, qui fut le plus grand musicien classique, exprimer d'une façon si simple et si poétique la ferveur de sa foi et de son amour universel. Ces pensées d'une telle élévation lui semblaient se marier parfaitement avec la force qui se dégage de ses oeuvres musicales. Et tout en écoutant les réflexions profondes de Beethoven, Alfred se rappelait la douce mélodie du 1er mouvement de la sonate "Clair de Lune" à laquelle répondaient les accords percutants de la 5e symphonie dite "du Destin".

Beethoven s'éloigna et la conversation reprit entre Liszt et ses deux visiteurs.

Franz se dirigea vers le pupitre. Thomas et Alfred s'assirent un peu plus loin afin de voir l'orchestre au complet.

Au signe du directeur, les musiciens entamèrent le premier mouvement, un adagio. Dès les premières notes apparurent au-dessus de l'orchestre des lueurs diffuses bleues pailletées de rose, comme le chatoiement des aurores boréales. Puis, au fur et à mesure que se développaient la mélodie aux violons et l'orchestration par les autres instruments, ces lueurs devenaient plus précises, s'intensifiaient puis se transformaient en bandes de lumière aux couleurs chatoyantes et variées. On aurait dit des colonnes se formant au pourtour de la salle comme pour soutenir le dôme lumineux qui coiffait maintenant celle-ci.

Les colonnes changeaient de couleurs selon le timbre des instruments et l'intensité de la musique. Toutes les teintes de l'arc-en-ciel y passaient. Mais le dôme qui recouvrait la salle était toujours bleu royal mais parcouru d'ondulations de diverses nuances. Pour Alfred, c'était un spectacle féerique dépassant toute imagination. Ce qui le surprenait encore davantage, c'était de sentir sur lui les vibrations qu'émettait ce dôme: c'était un véritable envoûtement!

Comme il aurait aimé que Luce et les enfants puissent voir et admirer cette féerie avec lui! Saura-t-il leur raconter toute cette atmosphère de beauté et de joie?

Tous les assistants, venus écouter la symphonie, étaient transportés et comme en extase. Et ce ravissement dura jusqu'à la fin du concert, alors que le troisième mouvement, un vivace, transforma cette construction diaphane en véritable apothéose multicolore. De longs applaudissements acclamèrent cette performance. Thomas expliqua à son ami que son et lumière sont des énergies identiques et que même leur propre corps sîrituel était formé et se nourrissait de ces mêmes énergies divines. C'est pourquoi il ressentait ces vibrations lorsqu'il écoutait la symphonie.

Ils remercièrent Franz et les musiciens, puis quittèrent le Temple. Thomas souriait d'aise devant les commentaires enthousiastes d'Alfred sur cette expérience toute nouvelle pour lui et inconnue sur terre...

Chemin faisant, Alfred exprima aussi sa surprise devant l'attitude profondément sympathique et amicale que les gens manifestaient les uns envers les autres et cela de façon tout à fait naturelle, sans l'affectation qu'on retrouve trop souvent chez les humains sur terre.


Réincarnation


Thomas montra à son ami d'autres immeubles où on enseignait les divers domaines du savoir humain: peinture, génie industriel, littérature, etc. Mais Alfred préférait rebrousser chemin jusqu'à la Maison du Savoir car il voulait consulter de nouveau les Archives. Il désirait se renseigner sur le processus de la réincarnation, phénomène qui l'intéressait au plus haut point.

Les murs du déambulatoire qui y menait présentaient, en plus des tableaux vivants, un exemplaire de tous les journaux parus dans le monde terrestre. Les informations et les nouvelles qui y figuraient comportaient deux versions: à gauche, on pouvait lire celles qui étaient relatées par des journalistes et à droite les faits tels qu'ils s'étaient réellement produits. Alfred aurait aimé s'attarder devant ces écrits, mais son désir de consulter le dossier sur la réincarnation l'emporta.

Il choisit donc le rayon étiqueté "Retour sur terre ou Réincarnation". Le premier document qu'il parcourut disait que "la conception du temps qu'on se fait sur terre est fausse. C'est une illusion créée par la conscience physique de la réalité tridimensionnelle car les sens ne peuvent percevoir qu'une parcelle de la réalité à la fois. C'est pourquoi il semble qu'un moment existe puis disparaît pour toujours, et le suivant arrive pour s'évanouir également comme le précédent. Mais, en réalité, tout dans l'univers existe à un moment, simultanément. Le passé et le futur se fondent dans le présent, sauf pour ceux qui le perçoivent dans la réalité tridimensionnelle."

"Alors, pensa Alfred, si tout est présent, il n'y a pas de réincarnation dans le temps. Je ne peux pas dire que j'ai vécu en Atlantide ou en Égypte ou même au temps du Christ...!" Il reprit sa lecture.

"Si l'on dit, par exemple, que quelqu'un a vécu en 1012 ou en 1836, cela se réfère à la logique de ceux qui vivent sur terre. En réalité, chaque esprit vit toutes ses réincarnations à la fois, mais cela est difficile à comprendre dans le contexte de la réalité tridimensionnelle."

Thomas lui expliqua qu'avant de se réincarner une âme doit mettre en mémoire ses aptitudes et ses talents, ainsi que les raisons qui lui ont fait choisir telle mère terrestre. Ces renseignements sont classés, examinés et traités dans un cadre général avec ceux fournis par d'autres âmes qui ont sollicité le même type de parents. L'ordinateur sélectionnera l'âme présentant les caractéristiques les plus valables.

Thomas ajouta que cette procédure, parfaitement logique, fonctionne par l'intermédiaire de ce qui correspond à la "perception extrasensorielle" et se fait au moyen d'un cadre de pensée élaboré par les esprits les plus avancés de leur niveau.

Après ces explications sur l'Ordinateur céleste, Thomas suggéra à Alfred d'aller se reposer sur la pelouse près de l'étang. Chemin faisant, Alfred s'arrêtait parfois et fermait les yeux, montrant ainsi les signes d'un retour prochain dans son corps physique

Ils y rencontrèrent ce grand esprit qui venait de terminer une conférence sur la croissance spirituelle. Dans leur soif d'apprendre, plusieurs auditeurs le harcelaient encore de questions.

Après les présentations d'usage, Alfred aborda tout de go la nature des sphères supérieures.