Retour à l'hôpital

Alfred Paré reposait dans son lit, toujours inconscient. Trois semaines s'étaient déjà écoulées depuis son hospitalisation. Luce était demeurée une semaine entière auprès de lui.

Les enfants furent, il va sans dire, traumatisés par l'accident de leur père. Malgré son âge, Thomas avait fait preuve d'un grand courage et s'était montré digne de son père. De toute son affection de fils aîné, il sut soutenir sa mère dans cette rude épreuve. il avait également consolé Marc et Julie et pris soin d'eux pendant la semaine qui suivit le drame.

Même s'ils ressentaient vivement l'absence de leur père au foyer et qu'ils trouvaient difficile de se concentrer à l'école, les enfants de manquèrent aucun jour de classe. Ils retrouvaient leur mère à l'hôpital le soir, puis revenaient à la maison vers vingt et une heures.

Luce venait maintenant au chevet d'Alfred durant la journée. Elle y restait des heures à le regarder, s'attendant, contre toute apparence, à le voir ouvrir les yeux et lui parler.

Aujourd'hui, elle se sentait très lasse et près du découragement. Ses veilles nocturnes et la solitude où l'avait plongée l'absence de son mari, avaient miné son moral et diminué sa résistance physique. Il lui fallait maintenant fournir de grands efforts pour s'habiller, se pomponer et se rendre à l'hôpital. Son appétit allait en fonction inverse de son angoisse.

Mais son amour poour Alfred était profond. Ils avaient toujours formé un couple très uni. Tous deux journalistes au même hebdo, ils partageaient égalemnent des goûts identiques pour les loisirs: musique, natation, plein air, etc. Elle se rappelait avec nostalgie leurs premiers ébats amoureux. L'éventualité du décès de son mari la submergeait dans une angoisse épouvantable. Il lui semblait qu'un gouffre sans fond allait s'ouvrir sous ses pieds. Mais au souvenir de leurs joies conjugales, qu'ils avaient partagées sans une ombre de regret, elle sentait une énergie nouvelle sourdre en elle et rejetait vivement cette idée. Elle se mettait alors à prier ardemment et à espérer qu'Alfred revienne bientôt à la santé. D'ailleurs, son cerveau fonctionne encore, pensa-t-elle, et il n'est pas considéré comme un "légume".

Ces dernières réflexions lui infusèrent un regain de courage et elle se prit à envisager plus positivement la perspective du retour d'Alfred à la santé et de la joie que leurs enfants retrouveraient à son réveil.

Ragaillardie par ces pensées, elle se rendit promptement à l'hôpital. Le dernier de ses billets de VIE DE FEMME devait paraître dans le prochain numéro du SOLEIL LEVANT. Depuis l'accident de son mari l'inspiration ne venait plus et Luce ne se sentait pas d'attaque pour forcer son imagination. L'image d'Alfred immobilisé et inconscient dans un lit d'hôpital hantait son esprit nuit et jour.

Elle arriva à l'hôpital vers neuf heures trente ce matin-là. En se dirigeant vers la chambre 104 elle remarqua, chez le personnel, un va-et-vient inhabituel. Une infirmière l'informa que du nouveau s'était produit dans l'état de son mari. L'infirmière de nuit avait remarqué que des fuseaux d'ondes Bêta apparaissaient sur le moniteur par intervalles irréguliers. C'était un signe évident d'un retour imminent d'Alfred à la conscience.

Réconfortée par cette bonne nouvelle, Luce s'approcha vivement du lit de son mari. lui caressa le front et le visage en lui parlant doucement: "Alfred, mon amour, c'est moi, Luce... réveille-toi... ouvre les yeux... dis-moi quelque chose..." Mais rien ne se produisit et l'EEG continua à déverser son flot d'ondes Thêta.

Luce ne perdit pas espoir et décida de rester à l'hôpital ce soir-là, près de son mari, au cas où...! Les enfants étaient retournés à la maison avec Thomas. Il était déjà minuit trente et elle était près de céder à l'angourdissement du sommeil.

Alfred était toujours immobile, mais respirait maintenant sans l'aide d'appareil. On avait aussi retiré le tube de gavage. Dans la pénombre, sa tête encore enveloppée de pansements brillait sous la lueur d'une veilleuse. Bien enfoncée dans son fauteuil, Luce avait décidé de ne plus résister au sommeil. Elle allait bientôt s'assoupir lorsqu'elle entendit Alfred marmotter quelques mots: il lui semblait saisir des noms: "Tom...Sublime..."

Cela la réveilla complètement et, d'un bond, elle fut près de son mari. "Fred, s'écria-t-elle, c'est moi, Luce... ouvre les yeux pour l'amour... parle-moi, je t'en supplie,,," Et elle se mit à sangloter en lui prenant la main. Soudain, elle sentit qu'il lui serrait les doigts comme quelqu'un qui tente de s'accrocher... Son coeur se mit à battre la chamade: "Fred, dit-elle au traves de ses larmes, regarde-moi... accroche-toi, je suis là... reviens, reviens, je t'en prie..."

Et le miracle se produisit. Alfred Paré ouvrit les yeux, tourna lentement la tête vers son épouse et lui sourit comme un enfant qui s'éveille.

Au bureau de contrôle, l'infirmière de garde s'aperçut que l'EEG d'Alfred Paré ne montrait maintenant que des ondes Bêta, des ondes d'éveil, et que l'ECG avait quelque peu accéléré son rythme. Elle gagna vitement la chambre 104 pour y trouver Alfred Paré souriant et enlacé par son épouse pleurant de joie.

Cet événement provoqua beaucoup d'agitation chez le personnel de nuit. Le médecin de garde, averti du réveil d'Alfred Paré, vint constater sa sortie du coma et l'ausculter rapidement, Tout paraissait normal, mais il lui laissa les électrodes le reliant au moniteur. Il promit un examen plus approfondi par le spécialiste dès son arrivée à l'hôpital et quitta la chambre pour laisser le couple à leurs retrouvailles.

Et Alfred se mit à raconter à son épouse attentive le merveilleux voyage qu'il avait fait et lui parler par le menu de tous les personnages qu'il avait rencontrés. Que de choses on lui avait apprises! Gagnée par la joie évidente de son mari au cours de ce récit, Luce lui dit:

Toute secouée par la joie de retrouver son mari, elle n'avait plus sommeil. Le couple passa une bonne partie de la nuit à s'embrasser, à parler de boulot, de projets d'avenir et surtout des enfants. Cette épreuve qui aurait pu se terminer par un deuil, avait approfondi encore davantage l'union de ces deux êtres déjà si près l'un de l'autre. Luce retourna à la maison vers trois heures et ne put résister à l'envie de réveiller les enfants pour leur annnoncer la bonne nouvelle.

Le lendemain était un samedi. Ils se rendirent tôt à l'hôpital. La joie était sur tous les visages: on ne cessait de rire et d'embrasser Alfred.

Le neurologue qui l'avait suivi depuis son accident, vint le voir vers neuf heures trente et procéda immédiatement à un examen complet.Après trois semaines de soins, les résultats apparaissaient des plus encourageants: les fractures étaient en pleine restauration, les contusions n'apparaissaient plus. Le processus de guérison semblait même plus accéléré que chez la plupart des cas semblables. Alfred ne souffrait d'aucune migraine, seules les bandes qui serraient encore ses côtes lui occasionnaient un peu de douleur quand il bougeait. Il pouvait mouvoir les doigts de sa main droite sans difficulté. Bref, un bilan très positif du retour à la santé. Il serait suivi encore pendant une semaine, après quoi on lui donnerait son congé de l'hôpital.

Les infirmières qui s'occupaient de lui, le dorlotaient et l'appelaient "Notre rescapé" . L'une d'elles se permit, un jour de lui demander si, pendant son coma, il avait traversé un tunnel et rencontré un Être de lumière comme le lui avaient raconté plusieurs patients revenus comme lui à la vie. Mis en confiance par cette conversation, Alfred commença à lui raconter sa propre aventure dans le monde spirituel.

Par la suite et jusqu'à sa sortie de l'hôpital, Alfred et elle échangeaient sur un ton mi-sérieux mi-badin des anecdotes sur les esprits et les fantômes, qui faisaient bien rigoler les patients de l'étage.

Le Directeur du SOLEIL LEVANT, qui avait appris la bonne nouvelle, ainsi que son rédacteur en chef, patron immédiat d'Alfred, vinrent le voir à l'hôpital. Luce avait assuré au rédacteur que son mari tenait enfin un article pour la chronique des CURIOSITÉS.

Très sceptique, le rédacteur s'attendait à recevoir un de ces canulars dont Alfred truffait parfois ses articles pour piquer la curiosité des lecteurs.

Mais grande surprise en lisant son premier texte! Alfred y racontait avec conviction ce qu'il avait "consciemment" vécu pendant son coma. Il brossait un panorama de tous les sujets qu'il avait abordés avec les esprits bien "vivants" de personnages décédé, dont Thomas Duval.

Tous les employés du SOLEIL LEVANT se souvenaient du malheur qui avait frappé ce dernier. Et sa chronique sportive avait souffert de sa disparition. Les journalistes qui avaient provisoirement pris la relève n'avaient pas le ton ni le charisme débordant de Thomas Duval. Enfin, le rédacteur en chef engagea une jeune recrue, animé du même feu et du même enthousiasme que Thomas Duval, qui fut probablement pour quelque chose dans l'engagement de son remplaçant.

Luce faisait maintenant la navette entre le maison et l'hôpital, jouant le rôle de secrétaire pour son mari. Assis dans son lit, Alfred enregistrait sans arrêt. Ses souvenirs de l'Au-delà étaient si vivaces qu'il se sentait toujours là-bas lorsqu'il les racontait devant son micro.


Un récit dérangeant


Dans un premier article, Alfred exposait son projet d'écrire une chronique sur la vie dans l'Au-delà d'après les propres témoignages de rescapés de la mort. Ce sujet laisse peu de gens indifférents. Ensuite, il racontait qu'un matin de novembre, alors qu'il se rendait à son premier rendez-vous pour interviewer un témoin, sa voiture fut soudain frappée par un camion-remorque; que, sous l'impact frontal des deux véhicules, il avait été projeté hors de sa voiture et hors de son corps physique, qu'il voyait ce dernier blessé et encore attaché à son siège.

La situation lui était apparue très étrange, car il pouvait observer avec étonnement et en toute lucidité les événements qui avaient suivi l'accident; les tentatives de réanimation pratiquées sur lui à l'hôpital, les soins qu'on lui prodiguait, l'arrivée de son épouse toute en larmes avec laquelle il lui était impossible de communiquer, puis un "black out" total, un voyage à toute allure dans une sorte de tunnel, enfin l'arrêt en pleine lumière, Mais que trouva-t-il au bout du tunnel? Ainsi se terminait le premier texte d'Alfred qui, selon son habiture, laissait le lecteur sur sa faim.

La parution de cet article amena chez lui un flot de lettres et d'appels téléphoniques. Luce apporta lettres et messages à l'hôpital. Des gens faisaient part à Alfred d'une expérience identique, qui, après une noyade, qui, à la suite d'une crise cardiaque, qui, au cours d'une intervention chirurgicale, qui, après un accouchement difficile, etc. Ces rescapés de la mort voyaient dans ce journaliste un interlocuteur valable: enfin quelqu'un digne de foi qui ose parler de ses révélations sans qu'on puisse le soupçonner de "faire du chapeau"!

Par contre, quelques lecteurs plus sceptiques louaient la richesse de son imagination et son habileté à donner une apparence de vraisemblance à une fiction littéraire. C'était également astucieux de sa part d'utiliser un thème si chargé d'émotions pour faire monter le tirage du SOLEIL LEVANT. D'autres enfin, férus de parapsychologie, lui proposaient une rencontre pour analyser "scientifiquement" son O.B.E. (Out of Body Experience - expérience extracorporelle) et peut-être, s'il était d'accord, un interrogatoire sous hypnose. Alfred soupçonnait là une suggestion de Dr Gérin.

Il hésita longtemps à donner suite à cette proposition. Quant à Luce, elle voyait dans cette sorte d'expertise scientifique un moyen, non pas de prouver, mais d'appuyer la véracité de son récit. Cette dernière raison rallia Alfred qui accepta de se soumettre à une séance d'hypnose. Une rencontre fut fixée après sa sortie de l'hôpital. Il avait bien l'intention de faire figurer les résultats dans sa chronique. Cette démarche pourrait convaincre des lecteurs encore incrédules.

Dans la salle de rédaction, plusieurs employés affichaient un certain scepticisme en lisant les récits d'Alfred. Luce en fit part à son mari. Quant au patron, il n'osait pas encore prendre position, craignant toujours qu'Alfred ne les fasse marcher une fois de plus. Ce qui importait pour le moment c'était la réaction des lecteurs à ce premier article. Elle était si positive qu'on projetait d'augmenter le tirage du SOLEIL LEVANT.

Il alla rendre visite à Alfred pour le féliciter de son article et tenter de découvrir les intentions réelles de son journaliste. Pour cela, il prit le ton badin du comparse qui entre dans le jeu, avec le clin d'oeil complice. Mais il dut se rendre vite compte que les réparties d'Alfred n'étaient plus comme à l'accoutumée. Il y avait dans son ton un quelque chose de subtil et de sérieux inhabituel chez l'Alfred d'avant l'accident. Surtout ce petit silence plein de concentration dont il faisait précéder ses réponses et qu'il terminait par un sourire engageant.

Le directeur du SOLEIL LEVANT, un peu déconcerté devant l'enthousiasme de son ami, ne savait que dire et balbutia:

En quittant l'hôpital, il avait choisi son camp. Désormais, dans la salle de rédaction, les sceptiques n'osaient plus exprimner leur opinion tout haut, surtout pas devant le patron.

Les parents d'Alfred étaient venus voir leur fils peu après l'accident. Leur grand âge - ils approchaient les 80 ans tous les deux - ne leur permit guère de le visiter aussi souvent qu'ils l'auraient désiré. Ce fut un dur coup pour ce couple âgé. Ils habitaient une localité éloignée et Alfred les visitait souvent. Il avait accepté de gérer leurs affaires financières. Aussi supportaient-ils douloureusement l'absence de ses visites. Luce les avait consolé de son mieux, malgré sa propre détresse. Aussi lorsqu'elle leur eut annoncé la bonne nouvelle, se sont-ils empressés de revenir embrasser leur fils.

Ce furent des moments remplis d'émotions pour Alfred et ses parents. Ils retrouvaient un fils qu'ils croyaient perdu à jamais. Les étreintes terminées et les larmes essuyées, ils écoutaient religieusement leur fils raconter avec bonhomie et conviction son aventure au-delà de la mort.

Alfred avait-il vraiment été au ciel et causé avec des défunts toujours "vivants"? Se demandaient-ils. Son père restait perplexe devant la verve de son fils. Pourquoi n'avait-il pas signalé purgatoire et l'enfer, les anges et les démons, dont parlent le petit catéchisme et le curé dans ses sermons? Peut-être a-t-il rêvé tout cela? peut-être bien que non?

Quant à sa mère, femme d'une certaine culture - elle avait été institutrice -, elle était prête à croire à l'expérience de son fils, qui ressemblait étrangement à celle qu'une de ses amies d'enfance avait vécue lors d'un accouchement difficile. De plus, elle venait de terminer la lecture d'un volume portant sur le thème de la mort, dont l'auteur était une femme médecin qui citait des cas semblables dans son bouquin.

Alfred leur remit le dernier numéro du SOLEIL LEVANT et promit de leur envoyer tous les autres dans lesquels apparaîtrait la suite de sa chronique sur l'Au-delà.

Puis ce furent les adieux.

Monsieur Paré, moins démonstratif, embrassa tout de même son fils avec beaucoup d'émotions.

- Guéris vite, mon gars. Nous t'attendons à la maison, car j'ai encore du boulot pour toi!

Luce raccompagna ses beaux-parents jusqu'à la sortie. À son retour elle trouva Alfred encore tout guilleret d'avoir revu ses vieux parents. Luce l'était tout autant pour les avoir adoptés. Fille unique, c'étaient les seuls qui lui restaient depuis la disparition de son père et de sa mère dans l'incendie de leur maison.

Alfred était persuadé que son récit aiderait ses parents à envisager leur propre décès de façon sereine et positive et cela le rassurait.


Des parapsychologues


Alfred quitta enfin l'hôpital. Le personnel et les malades de l'étage avaient bien prisé ses histoires de fantômes et d'esprits, qui avaient apporté un peu d'entrai et brisé la monotonie du quotidien: le moral des malades s'en était ressenti. Aussi, la veille de son départ, lui fit-on une petite fête du type "Halloween". Alfred et Luce apprécièrent avec humour cette attention qu'on leur manifestait avec tant de chaleur. Puis, pour clore la soirée, on pria Alfred de dire le mot de la fin.

Un rire général et des applaudissements nourris suivirent ces dernières paroles. La soirée se termina par de joyeuses embrassades.

Le lendemain, Luce revint tôt à l'hôpital pour en ramener son mari. Mais les derniers examens durèrent tout l'avant-midi: le neurologue voulait s'assurer que tout était revenu à la normale chez son patient. Aussi, n'arrivèrent-ils à leur appartement que vers midi. La visite des parapsychologues tombait le lendemain vers quatorze heures. Luce communiqua avec l'un d'eux, Harold Bernier, qui tenait le rôle de leader au sein du groupe de chercheurs. Il serait accompagné de Pierre Gérin, un hypnothérapeute déjà biewn connu dans les cercles universitaires et qu'Alfred avait déjà interviewé avant son accident.

Il va sans dire que cette première journée du couple à la maison depuis un mois se termina dans l'euphorie d'une recontre amoureuse. Luce y puisa toute l'énergie qu'elle avait dépensée dans l'angoisse et les veilles quotidiennes auprès de son mari inconscient. Quant à Alfred, sentant son épouse toujours près de lui quoi qu'il arrive, trouva dans cette autre lui-même une présence vivifiante sur lsquelle il pouvait toujours compter.

Les parapsychologues arrivèrent le lendemain à l'heure convenue, munis d'un magnétophone et d'un pléthysmographe, appareil communément appelé "détecteur de mensonge". Alfred montra d'abord un mouvement d'humeur en voyant ces "machines". Il s'attendait à une simple séance d'hypnose par induction verbale.

Mais Luce le persuada que l'usage de ces intruments pouvait aider à rallier des scientifiques peu crédules a priori devant ces phénomènes inhabituels. Il accepta donc de se faire brancher à l'appareil et de recevoir l'injection de penthotal: il s'agissait, en fait, d'une narco-analyse.

Alors que le Dr Gérin plaçait les électrodes sur lui, Alfred dit comme pour se donner contenance:

Des éclats de rire des deux chercheurs accueillirent cette boutade avec bonhomie.

Pierre Gérin injecta quelque millilitres de penthotal dans le bras d'Alfred, tout en l'invitant à se détendre et à se laisser aller au sommeil. Les questions qu'on allait lui poser portaient en partie sur l'accident de voiture et en partie sur la période de coma qui suivit, c'est-à-dire sur sa prétendue sortie hors-du-corps (O.B.E.). Luce les avait lues avant la session et les avait trouvées pertinentes.

Tout au long de l'expérience, Alfred répondait aux questions dans un débit lent mais sans aucune hésitation. Harold Bernier enregistrait les questions du thérapeute et les réponses d'Alfred tout en surveillant les mouvements de l'aiguille du pléthysmographe.

La session dura près de deux heures. À la fin, Harold Bernier expliqua à Luce qu'il allait soumettre le matériel recueilli au groupe de recherche pour analyse. Ensuite, les résultats leur seraient envoyés dans quelques jours. Après avoir remballé leur matériel, ils saluèrent Luce et quittèrent l'appartement sans faire aucun commentaire.

Quand l'effet du narcotique se fut dissipé, Alfred demanda à on épouse comment ça s'était passé.

Cijnq jours plus tard, on délivra chez Alfred un colis provenant du Département de Recherches Psychiques de l'Université, accompagné d'une lettre. Alfred ouvrit le colis. Il comportait une copie des enregistrements de la session et un compte-rendu de la narco-analyse. Celui-ci se terminait par le paragraphe suivant:

"Bien que les enregistrements ne révèlent aucune contradiction entre les affirmations conscientes du sujet et sa réaction cutanée lors de la session sous narcose, on ne peut, au stade actuel de notre démarche, accorder une valeur scientifique aux résultats de cette analyse. Une nouvelle session s'avère nécessaire comme mesure de comparaison. Après quoi il y aurait lieu de prendre des mesures semblables chez d'autres sujets ayant vécu le même phénomène, afin de soumettre l'ensemble des données ainsi obtenues à la grille des statistiques. Il serait donc prématuré et non avenu sur le plan scientifique de qualifier maintenant de quelque façon la supposée O.B.E. de monsieur Alfred Paré.

À peine avait-il terminé la lecture du document qu'Alfred éclata de rire, un rire si prolongé qu'il réveilla Luce qui, ce matin-là, faisait la grasse matinée.

Alfred la rejoignit avec le paquet de documents et la lettre.

Luce s'assit sur le bord du lit, alluma la lampe de chevet, puis commença la lecture du document,

Luce termina la lecture et ajouta:

Il ouvrit l'emveloppe, déplia la lettre et regarda d'abord la signature.

Il en fit la lecture à haute voix.

"Cher Monsieur Paré.