Marcel Mercier

 

Ludwig van Beethoven

ses amours et sa musique

Essai de Psychologie

 

         La musique de Beethoven nous enchante et nous émeut parce qu’elle exprime toujours les états d’âme du compositeur, ses épreuves et ses joies, son désespoir ou son exaltation, tous sentiments humains qui nous rejoignent profondément. Mais elle ne devint surtout spirituelle qu’à la fin de sa vie (dans ses quatuors entre autres) alors que ses luttes contre les hommes et les choses avaient faibli ou presque complètement disparu, et que les circonstances avaient définitivement éloigné de lui l’amour de sa vie, l’Éternelle Aimée.


 

            Celle-ci, que les biographes ont tenté, sans trop de succès, d’identifier, fut, semble-t-il, la Comtesse Anne-Marie von Erdody, qui fut et demeura son amie et son admiratrice depuis la dépression que lui avaient causée les premiers signes de sa surdité. La Comtesse avait ses appartements dans le palais du prince Lichnowsky, ami et protecteur de Beethoven. C’est sans doute là qu’il la rencontra et accepta son invitation à venir exécuter ses œuvres dans son salon. Excellente pianiste, elle aimait jouer  certaines de ses pièces en sa présence. Des amis formaient un petit orchestre de chambre pour la circonstance. Une amitié entre la Comtesse et Beethoven naquit de ces rencontres musicales.



 

            À dix-sept ans, elle avait fait un mariage « arrangé » avec le Comte Pierre von Erdody de l’aristocratie magyar (Hongrie), à laquelle appartenait également sa famille (les von Niczky). Le couple vint habiter à Vienne et sous-loua le rez-de-chaussée du palais du Prince Lichnowsky, où Beethoven avait habité un temps. Après la naissance de son premier enfant, la Comtesse fut affligée d’une étrange maladie qui affectait sa circulation et lui causait des œdèmes aux pieds. Elle eut deux autres enfants, après quoi le Comte se sépara d’elle (1801), sans lui assurer aucune aide financière comme l’avait fait aussi son propre père. Habile de ses mains, elle dut, en conséquence, fabriquer des bibelots qu’elle vendait à un magasin pour arriver à élever décemment ses enfants.

 

            C’était, écrit un biographe, une femme d’un caractère indomptable, courageuse et joyeuse de nature; ce qui l’aidait à dépasser les souffrances que lui causait sa maladie. Cet exemple de courage a sans doute contribué largement à approfondir l’amitié que lui vouait déjà Beethoven. Cette amitié grandit surtout à partir de 1802 quand le compositeur, découragé par la perte de son ouïe et ayant tenté de se suicider en se laissant mourir de faim, trouva auprès d’elle aide et consolation. Il lui confiait ses peines, ses joies et ses faiblesses; il en obtenait l’absolution de tous les péchés que lui faisait commettre son caractère emporté. C’est pour cela, écrit Schindler, qu’il l’appelait son « père confesseur ». En sa présence, il oubliait son entêtement, son caractère soupçonneux et l’attitude constante à se défendre contre toute atteinte apparente à son honneur. Sa liberté et son honneur, en effet,  furent les deux réalités qu’il défendit avec acharnement toute sa vie envers et contre tous, princes ou simples manants

 

            L’amitié entre ces deux êtres devint prépondérante et se mua bientôt en un amour réciproque de nature spirituelle, basé sur l’union des cœurs et des âmes. C’est ce qui explique que Beethoven soit resté célibataire jusqu à sa mort. Sans doute, était-il fasciné par l’image de la femme. « Sa meilleure amie », comme il l’a dit, n’avait-elle pas été sa propre mère morte trop tôt de misère et de maladie dues en grande partie à l’alcoolisme de son mari. Un biographe a soutenu que l’amour que Beethoven vouait à la Comtesse Erdody ressemblait à l’amour que Rousseau manifestait pour Madame Houdetot, c’est-à-dire sans commerce sexuel. Un autre affirma que Beethoven recherchait chez les femmes cet amour maternel qu’il avait connu dans son enfance et perdu trop vite.

 

            Certes, Beethoven qui aimait les « femmes belles et jeunes », a-t-il eu de nombreuses aventures avec soit certaines de ses élèves, soit des admiratrices, qui lui inspiraient parfois des oeuvres musicales. On a dénombré, selon les auteurs, près d’une dizaine de prétendantes au titre de l’Immortelle Bien-aimée et à qui il dédicaça l’une ou l’autre de ses œuvres : la Comtesse Keglevics (sa 4e sonate pour piano, op. 7); la Comtesse Giulietta Guicciardi (sa 14e sonate, dite « Clair de Lune », op. 27); Joséphine Brunsvick  (une chanson « À l’Espérance », op. 32); la Princesse Barbara Odescalchi (15 variations et fugues pour piano op. 35); la Princesse Maria Estherhasy ; (trois Marches pour piano, op. 45); Thérèse Brunsvick (sa 24e sonate pour piano, op. 78); la Baronne Dorothée Ertmann (sa 28e sonate pour piano, op. 101); Antonie Brentano (les 33 variations pour piano dites de Diabelli, op. 120); Theresa Malfatti et la chanteuse Amélie Sebald. Chacune de ces relations ne duraient que quelques mois. Une seule, parmi elles, semble avoir laissé une impression durable chez Beethoven. Cinq ans après sa rupture avec elle, il pensait encore à Theresa Malfatti (« C’est encore comme au premier jour. Je n’ai pas encore pu l’oublier », avouait-il à Del Rio).

 

Avec celles qui était mariées, comme la baronne Dorothée Ertmann ou Antonie Brentano, Beethoven entretenait une amitié profonde, mais sans intimité, car sa morale le retenait de faire ombrage au mari en courtisant son épouse. C’est toujours, dans l’atmosphère du couple, qu’il liait alors ces amitiés. Les Ertmann le recevait souvent chez eux, ainsi que les Brentano qui l’avaient financièrement aidé en certaines occasions. Voici le témoignage de la Baronne Dorothée Ertmann qu’il appelait sa « Dorothée Cécillia » parce qu’elle jouait ses sonates à la perfection :

 

« Je n’oublierai jamais la chaleureuse et profonde affection que Beethoven me manifesta ainsi qu’à ma famille. Aussi, je ne pouvais pas comprendre du tout qu’après la mort de mon cher et unique enfant, il ne me rendit pas visite. Il apparut enfin au bout de plusieurs semaines. Il me salua en silence, s’assit au piano et improvisa pendant longtemps. Qui peut décrire une telle musique ? Il me semblait entendre des chœurs angéliques qui célébraient l’entrée de mon pauvre enfant dans le monde de la lumière. Quand il eut fini, il me serra tristement la main et partit aussi silencieusement qu’il était venu… Pendant de nombreuses années il fut chez nous un invité quotidien… Ainsi,  avons-nous vécu pendant plusieurs années une amitié sans nuage. »

 

En fait, lorsqu’elle perdit son enfant, la Baronne tomba dans une profonde dépression. Informé par le Baron de l’état de sa femme, Beethoven lui parla « en musique ». Par la suite, la Baronne écrivit : « Il me dit tout et me consola. »  Il avait appliqué, tout naturellement, la musico-thérapie.

 

Sources


André Boucourechliev, BEETHOVEN, Édition du Seuil, 1966 Emil Ludwig, Beethoven, vie d'un conquérant, Éd. De la Maison française Inc., 1945. G. Pugnetti, Beethoven, Dargaud S.A.Éditeur, 1968. XXX, Immortal Beloved-a new theory, dans le site Internet: www.kingsbarn.freeserve.co.uk/link.html