Marcel
Mercier
ses
amours et sa musique
Essai de Psychologie
La musique de Beethoven nous enchante et nous émeut parce qu’elle exprime toujours les états d’âme du compositeur, ses épreuves et ses joies, son désespoir ou son exaltation, tous sentiments humains qui nous rejoignent profondément. Mais elle ne devint surtout spirituelle qu’à la fin de sa vie (dans ses quatuors entre autres) alors que ses luttes contre les hommes et les choses avaient faibli ou presque complètement disparu, et que les circonstances avaient définitivement éloigné de lui l’amour de sa vie, l’Éternelle Aimée.

Celle-ci, que les biographes ont
tenté, sans trop de succès, d’identifier, fut, semble-t-il,

À dix-sept ans, elle avait fait un
mariage « arrangé » avec le Comte Pierre von
Erdody de l’aristocratie magyar (Hongrie), à laquelle
appartenait également sa famille (les von Niczky). Le couple vint habiter à Vienne et sous-loua le
rez-de-chaussée du palais du Prince Lichnowsky, où
Beethoven avait habité un temps. Après la naissance de son premier enfant,
C’était, écrit un biographe, une
femme d’un caractère indomptable, courageuse et joyeuse de nature; ce qui
l’aidait à dépasser les souffrances que lui causait sa maladie. Cet exemple de
courage a sans doute contribué largement à approfondir l’amitié que lui vouait
déjà Beethoven. Cette amitié grandit surtout à partir de 1802 quand le
compositeur, découragé par la perte de son ouïe et ayant tenté de se suicider
en se laissant mourir de faim, trouva auprès d’elle aide et consolation. Il lui
confiait ses peines, ses joies et ses faiblesses; il en obtenait l’absolution
de tous les péchés que lui faisait commettre son caractère emporté. C’est pour
cela, écrit Schindler, qu’il l’appelait son « père confesseur ». En
sa présence, il oubliait son entêtement, son caractère soupçonneux et
l’attitude constante à se défendre contre toute atteinte apparente à son
honneur. Sa liberté et son honneur, en effet,
furent les deux réalités qu’il défendit avec acharnement toute sa vie
envers et contre tous, princes ou simples manants
L’amitié entre ces deux êtres devint
prépondérante et se mua bientôt en un amour réciproque de nature spirituelle,
basé sur l’union des cœurs et des âmes. C’est ce qui explique que Beethoven
soit resté célibataire jusqu à sa mort. Sans
doute, était-il fasciné par l’image de la femme. « Sa meilleure
amie », comme il l’a dit, n’avait-elle pas été sa propre mère morte trop
tôt de misère et de maladie dues en grande partie à
l’alcoolisme de son mari. Un biographe a soutenu que l’amour que Beethoven
vouait à
Certes, Beethoven qui aimait les
« femmes belles et jeunes », a-t-il eu de nombreuses aventures avec
soit certaines de ses élèves, soit des admiratrices, qui lui inspiraient
parfois des oeuvres musicales. On a dénombré, selon
les auteurs, près d’une dizaine de prétendantes au titre de l’Immortelle
Bien-aimée et à qui il dédicaça l’une ou l’autre de ses œuvres :
Avec
celles qui était mariées, comme la baronne Dorothée Ertmann
ou Antonie Brentano, Beethoven entretenait une amitié
profonde, mais sans intimité, car sa morale le retenait de faire ombrage au
mari en courtisant son épouse. C’est toujours, dans l’atmosphère du couple,
qu’il liait alors ces amitiés. Les Ertmann le recevait souvent chez eux, ainsi que les Brentano qui
l’avaient financièrement aidé en certaines occasions. Voici le témoignage de
« Je n’oublierai jamais la chaleureuse et profonde affection que Beethoven me manifesta ainsi qu’à ma famille. Aussi, je ne pouvais pas comprendre du tout qu’après la mort de mon cher et unique enfant, il ne me rendit pas visite. Il apparut enfin au bout de plusieurs semaines. Il me salua en silence, s’assit au piano et improvisa pendant longtemps. Qui peut décrire une telle musique ? Il me semblait entendre des chœurs angéliques qui célébraient l’entrée de mon pauvre enfant dans le monde de la lumière. Quand il eut fini, il me serra tristement la main et partit aussi silencieusement qu’il était venu… Pendant de nombreuses années il fut chez nous un invité quotidien… Ainsi, avons-nous vécu pendant plusieurs années une amitié sans nuage. »
En fait,
lorsqu’elle perdit son enfant,