Diriger sa pensée
Sur
Lorsqu’on veut bien enfin l’admettre on peut encore s’y tromper et se dire : « puisque je n’ai qu’à penser pour avoir, tout devient facile ». Non, rien n’est simplifié tant qu’on ne change pas soi-même. On peut jouer avec des forces mentales, tout comme l’Apprenti Sorcier, mais on n’en tire rien de bon, même lorsqu’on aboutit temporairement à ses fins. Car, ce qui compte n’est pas un désir arbitraire soutenu, mais la qualité même de la pensée.
La mentalité de l’être pensant est la flamme vacillante d’une bougie, et son monde extérieur, la zone que la bougie éclaire. Il est rempli de contradictions qui font vaciller cette flamme et osciller ce petit monde extérieur. Par exemple, s’il dit : « Je désire la paix, je désire l’harmonie » tout en exprimant lui-même la discorde par ses actes ou ses sentiments, il ne jette autour de lui qu’une lueur bien indécise. Tant qu’on médira du prochain, ou qu’on voudra pour soi ce qu’on lui refuse, tant qu’on critiquera son entourage, tant qu’on vivra en désaccord avec soi-même (et il est si facile d’avoir des conflits intérieurs!) on n’établira ni la paix ni l’harmonie. On ne dégagera jamais des ténèbres que ce qu’on porte en soi de clarté. Et tant qu’on aura peur de ne pas avoir l’objet de son désir, on ne l’obtiendra pas, ou on le possédera dans l’insécurité.
Une
distinction très importante s’impose donc. Préciser ce qu’on veut tout en
laissant un certain jeu aux passions et aux faiblesses humaines, c’est se créer
une ambiance instable et imparfaite en proportion des erreurs de jugement que
l’on fait. Tout ce qui manque d’amour, ce qui est orgueil, cupidité, peur du
lendemain ou de toute autre chose, tout despotisme, intolérance, jalousie, vont
produire dans l’éther, puis dans l’entourage concret de celui qui s’y laisse
aller, des fruits de même nature. Si l’homme pouvait élever sa pensée au-dessus
du niveau de ce fameux arbre symbolique dont Ève fut la première à goûter le
fruit, il serait enfin spiritualisé et parviendrait à se créer une ambiance
parfaitement harmonieuse. Mais cet homme-là n’appartiendrait plus à
New York, Septembre 1955.
Morton, Marie-Louise, Où et comment retrouverons-nous nos disparus, Éditions JEP, Paris, 1957, pp. 150-152.