Échanges entre deux amis octogénaires
(Deux amis de longue date dialoguent sur des sujets sérieux.)
Préambule. Laurent et moi, nous nous connaissons depuis près de 70 ans, c’est-à-dire depuis nos années de séminaire à Chambly. Mon aîné de deux ans, Laurent avait sans doute avec moi des atomes crochus, puisque, malgré nos orientations différentes et la distance qui nous a séparés, nous avons toujours gardé cette amitié qui remonte à notre adolescence. Sa profession d’enseignant l’a mené en Ontario (Sudbury), alors que moi j’ai mené ma vie professionnelle entre Québec, Maniwaki et Pont-Rouge. Présentement à la retraite tous les deux (Laurent à Orléans et moi à Pont-Rouge), nous communiquons par Internet. Nous avons échangé dernièrement sur des sujets sérieux, comme il sied à des personnes de l'âge d'or. Nos points de vue, quoique complémentaires, diffèrent quant à leur perspective individuelle (religieuse ou psychologique). Convaincus de nos positions personnelles, nous avons dialogué dans un respect mutuel. Avec l'approbation de Laurent, je vous présente ces dialogues où chacun des lecteurs ou lectrices pourraient se reconnaître et tirer partie de nos échanges.Voici l'amorce de notre dialogue.
Mardi le 21 Sep 2010 13:51:43
Bonjour Marcel,
Je t`envoie cette pensée que tu voudras commenter peut-être, ou laisser tomber tout simplement.
Quand on abandonne la foi en Dieu, on n`a plus le choix que de s`en créer une autre que l`on habille avec ce que l`on a: univers, énergie, pensée positive, stratégie, self esteem, etc, etc...
Laurent
Mardi le 21 Sep 2010 10:33 PM
RE: Une pensée
Bonjour Laurent,
Tu me présentes là une pensée grosse de réflexions et de développements. C'est une idée ou une pensée familière à des gens âgés comme nous, puisque les questions terminales sont constamment devant notre "intellect", bien que notre esprit inconscient en possède déjà la réponse. Puisque nous y avons un intérêt commun, je serai heureux de partager avec toi mes commentaires. Mais auparavant, je voudrais te soumettre quelques textes qui m'ont fait beaucoup réfléchir sur la place de la religion dans ma vie. Ils découlent de l'enseignement de Carl Gustav Jung. Après cette lecture, si tu désires continuer les échanges sur la pensée que tu me soumets, ce sera avec joie et intérêt que je le ferai. Avec mes salutations et mon amitié.
Marcel
Croyance et archétypes
Il nous est
naturellement impossible d’esquisser ici, même sous une forme sommaire, un
aperçu de la pensée de Jung. Aussi devrons-nous nous contenter de définir la
nature et la fonction de ce qu’il appelait les « archétypes ». Selon
Jung, un archétype est une expérience élémentaire, ou un modèle d’expérience
commune à l’humanité tout entière – une expérience que tous les hommes ont
partagée depuis la nuit des temps. Ainsi définis, les archétypes et les modèles
archétypiques sont des notions familières. Nous admettons le bien-fondé de la
plupart d’entre eux. Ils incluent des événements comme la naissance, la
puberté, l’initiation sexuelle, la mort, les traumatismes de la guerre, le
cycle saisonnier, de même que des concepts plus abstraits comme la peur et le
désir, l’aspiration à une « famille spirituelle » et, naturellement,
la quête du sens de la vie qui est l’objet de notre étude.
Parce que ces
archétypes forment la base élémentaire de la nature humaine, leur signification
échappe souvent aux ressources du langage. Le langage est un produit de
l’intellect et de la rationalité; les archétypes et les modèles archétypiques,
eux, s’étendent bien au-delà. Pour cette raison, ils trouvent leur meilleure
expression dans les symboles parce qu’un symbole ne s’adresse pas au seul
intellect; il provoque également des échos dans les replis les plus profonds du
psychisme – dans ce que les psychologues nomment « l’inconscient ».
Voilà pourquoi les symboles ont toujours été d’une suprême importance non
seulement pour le prêtre et le chef religieux, mais aussi pour l’artiste, pour
le poète et pour le peintre, principalement si son œuvre comporte une dimension
religieuse.
Il existe
naturellement de nombreuses sortes de symboles. Chaque individu possède ses
symboles personnels, sous forme d’images héritées de son expérience intime.
Ainsi, quelqu’un peut considérer telle fleur ou telle pierre comme une sorte de
talisman; conserver religieusement un objet en souvenir d’une personne aimée;
exposer un trophée sportif en guise d’emblème de réussite ou de victoire. Il
existe également des symboles culturels et nationaux – l’antique fleur de lis
en France,
Les symboles
archétypiques se réfèrent à une réalité beaucoup plus vaste. Ils n’appartiennent pas à des individus particuliers,
mais à l’humanité dans son ensemble. Le phénix, par exemple, avec ses
connotations de mort et de renaissance, est caractéristique des symboles
archétypiques. C’est également le cas de la licorne, traditionnellement
associée à la pureté virginale et à l’initiation mystique. Le Paradis de la
tradition chrétienne, le Valhalla des anciennes
tribus teutoniques, l’Île des Bienheureux des légendes celtiques et les Champs
Élysées des Grecs sont les symboles d’un seul et même archétype, d’un seul et
même désir archétypique. Par ailleurs,
les modèles archétypiques sont souvent symbolisés par des personnages
anthropomorphiques comme le héros, l’aventurier, la jeune fille persécutée, la
femme fatale, les amants unis dans la mort, les frères (voire les jumeaux)
ennemis, le dieu mort et ressuscité, la vieille femme pleine de sagesse,
l’ermite isolé dans la forêt ou le désert, le fou touché par la grâce de dieu,
le roi disparu ou dépossédé. Tous ces personnages incarnent des principes
universels, pertinents pour toutes les cultures, à toutes les époques. Ils
apparaissent sous des déguisements divers; mais même s’ils adoptent les
caractéristiques superficielles d’un lieu et d’un temps particuliers, ils
restent fondamentalement les mêmes. Le noble hors-la-loi de Bonnie and Clyde, le film d’Arthur Penn,
est l’équivalent moderne de Robin des Bois. De même Kojak
« nettoyant » Dodge City; et Wyatt Earp, à son tour, est un avatar du chevalier errant du
Moyen Âge. Bien sûr, le chevalier errant moderne n’a plus de cheval. Il roule
en voiture. Mais ses activités sont essentiellement les mêmes qu’il y a des
siècles. La métropole moderne incarne aujourd’hui la jungle, la frontière de
l’inconnu, la forêt enchantée où les monstres – humains ou autres – sont tapis
dans tous les recoins sombres. Ayant aboli les frontières et détruit les forêts
d’autrefois, nous nous en sommes créés d’autres, au cœur même de notre
civilisation. Derrière les divers accessoires d’une époque donnée se dissimule
quelque chose d’éternel, un symbole archétypique, une image qui se réincarne
littéralement au cours des siècles.
Un symbole peut
fonctionner soit isolément, soit en conjonction avec d’autres symboles. Une
cérémonie religieuse, par exemple, mobilise le plus souvent une multitude de
symboles qui, activés de concert, produisent un effet d’ensemble. Lorsque les
symboles sont organisés en un récit cohérent, ils peuvent devenir ce que l’on
appelle un « mythe ». Le mot « mythe » ne doit pas être
entendu au sens de « fiction » ou de « récit fantastique ».
Bien au contraire, il dénote quelque chose de beaucoup plus complexe, de
beaucoup plus profond. Les mythes n’ont pas été élaborés dans le seul but de
distraire ou d’amuser, mais dans celui d’expliquer les choses, de rendre compte
de la réalité. Pour les peuples antiques – les Babyloniens, les Égyptiens, les
Celtes, les Teutons, les Grecs et les Romains – le mythe était synonyme de
religion; tout comme l’Église catholique du Moyen Âge, il englobait ce que nous
appelons aujourd’hui la science, la psychologie, la philosophie, l’histoire et
la totalité des connaissances humaines. À ce titre, toute tentative systématique d’expliquer ou de rendre compte de la
réalité peut être définie comme un mythe. En vertu de cette définition, tout
système de croyance – le christianisme, le darwinisme, le marxisme, la
psychologie, la théorie atomique – peut être rangé parmi les mythes, sans la
moindre connotation méprisante. Tous les systèmes de croyances naissent et se développent avec le
même objectif : élucider l’ « ordre des choses », conférer
un sens au monde.
Michael Baigent, Richard Leigh, Henry
Lincoln, Le message (L’énigme sacrée**),
France Loisirs, 1987, p. 181 ss.
Jung et la religion
Si le Jésus de l’histoire
n’intéressait guère Jung, le Jésus de la foi – tel qu’il existe au cœur du
psychisme du croyant – assumait la fonction d’un archétype; et des épisodes
comme la tentation dans le désert ou la résurrection participaient d’un modèle
archétypique partagé par l’ensemble des hommes. La tentation, la descente aux
enfers et la remontée triomphale sont des thèmes que l’on retrouve dans toutes
les cultures, dans toutes les religions, dans toutes les mythologies. Dans la mesure où il les met en œuvre, Jésus
est au diapason des autres personnages archétypiques de la planète. Ensemble,
ils incarnent finalement certaines vérités universelles et éternelles. D’autre
part, Jésus comme archétype est également et littéralement en chacun de nous,
ainsi que le dit le christianisme. Nous pouvons tous faire l’expérience de la tentation
et de la mort (soit littéralement, soit métaphoriquement, en explorant les
profondeurs de notre propre psychisme, de l’enfer intérieur que nous portons
tous en nous). Nous pouvons également faire l’expérience de la renaissance ou
du renouveau. Dans la mesure où nous partageons son expérience, nous ne faisons
effectivement qu’un avec Jésus, et Jésus ne fait qu’un avec nous. Il n’y a là
aucune contradiction avec les faits historiques.
Pendant la majeure partie de sa vie
et les années qui suivirent sa mort survenue en 1961, Jung fut considéré comme
suspect par l’orthodoxie psychologique freudienne, qui le qualifiait de
« mystique ». Aujourd’hui on estime que son œuvre représente l’une
des contributions les plus originales et les plus importantes à la pensée du
XXe siècle. Il a également ouvert la voie à bien d’autres, dans des domaines
aussi divers que l’anthropologie, la psychologie et la religion comparée, qui
se sont efforcées à sa suite de réconcilier religion et psychologie. Expérience
personnelle et sens du sacré. Il est significatif que Don Cupitt,
parlant de la crise actuelle de la religion organisée, ait dit de Jung que
« nous allons probablement tous être obligés de le suivre ».
Ibidem, pp. 192-193.
Ouverture d’esprit et foi aveugle
« Ainsi, un chrétien d’aujourd’hui devrait, pour sa part, cesser de se raidir dans une profession de foi unilatérale et se rendre compte que la chrétienté se trouve depuis quatre cents ans dans un état de schisme, qui provoque une déchirure dans l’âme de chaque chrétien. Cette blessure ne pourra évidemment pas être soignée et guérie si chacun se renforce dans ses positions. Un chrétien peut bien se réjouir derrière les remparts de ses convictions absolues et conformes à celles d’une communauté, et avoir ainsi l’illusion qu’il est débarrassé du conflit, mais par son intransigeance, il fait persister la guerre à l’extérieur, tout en continuant à déplorer le chauvinisme et l’entêtement de l’autre. On a l’impression que le christianisme a de tout temps été la religion des disputes et qu’il s’efforce aujourd’hui encore de ne pas laisser s’assoupir la querelle, tandis que, d’une façon étrange, il ne cesse de prêcher l’évangile de l’amour. » (Mysterium Conjunctionis, T-1, pp. 251-252).
« Ce qu’il y a malheureusement de dangereux
dans le mouvement de masse, même s’il
est dirigé vers le bien, c’est qu’il favorise et doit favoriser des croyances
aveugles. L’Église ne peut pas expliquer les vérités qu’elle présente sous une
forme imagée, puisqu’elle ne reconnaît aucun point de vue extérieur. Elle se
meut donc toujours exclusivement dans le cadre de ses images, et ses arguments
demeurent des pétitions de principe. Le troupeau d’innocentes brebis a
constitué depuis toujours le prototype symbolique de la multitude croyante. Sans
doute l’Église connaît le loup ravisseur recouvert d’une peau de brebis qui
séduit la foi de la multitude pour déchirer ensuite ses dupes. Le tragique est
que la confiance aveugle qui conduit à la perte est utilisée
dans l’Église même et y est célébrée comme la vertu suprême. Pourtant il a été
dit : « Soyez donc rusés comme des serpents » (Matth. X, 16) et