L’esprit dans la matière
Voici un beau texte du grand astronome Camille Flammarion sur
l’indépendance de l’esprit de la matière et de sa survivance après la mort.
L’esprit n’est pas le corps, n’en émane pas, et s’affirme comme fort distinct. La volonté de l’homme est appréciée de tout le monde. La persévérance dans cette volonté, bonne ou mauvaise, l’esprit de sacrifice, l’héroïsme, le mépris de la douleur, l’insensibilité organique des martyrs défiant tous les supplices les plus atroces, l’abnégation, le dévouement, les vertus et les vices, la charité comme l’envie, l’amitié comme la haine, ne sont-ils pas autant de preuves de l’indépendance de l’âme relativement au cerveau?
Si l’on analyse le corps humain et ses fonctions naturelles, on ne peut s’empêcher de reconnaître que, malgré tous les charmes qu’il peut offrir à nos sensations, c’est, au total, un objet assez vulgaire, lorsqu’on ne considère que la matière. La vraie noblesse est dans l’esprit, dans le sentiment, dans l’intelligence, dans le culte de l’art et de la science; et la valeur de l’homme ne git pas dans son corps si peu durable, si changeant, si fragile, mais dans son âme qui se montre, dès cette vie, douée de la faculté de durer.
La mystérieuse nature a mis de l’esprit dans tout, et elle se montre même douée de malignité généralement insoupçonnée. Qu’est-ce que la coquetterie de la jeune fille qui la conduit à devenir femme, a souffrir dans son beau corps, à perpétuer l’espèce humaine, à être heureuse de la douloureuse maternité? Qu’est-ce que l’amour, ce piège adorable? Qu’est-ce que la souffrance des cœurs? Qu’est-ce que le sentiment? Le muet langage de la nature ne se fait-il pas assez entendre? Qu’est-ce que la construction d’un nid par deux oiseaux… la couveuse alimentée par le futur père… la becquée apportée par le père et la mère aux petits affamés? Qu’est-ce que la poule et ses poussins Avez-vous jamais réfléchi au premier battement d’un cœur dans un œuf, dans un enfant? Avez-vous jamais analysé la fécondation des fleurs? Ne pas voir là un ordre raisonné, une intention, un plan, un but général, une finalité, une organisation qui nous domine tous; ne pas voir dans la vie le but suprême de l’organisation des mondes; c’est ne pas voir le soleil en plein midi.
Où
cette force mystérieuse nous conduit-elle? Nous l’ignorons. Tandis que la vie
nous impose ses lois, la planète que nous habitons nous emporte dans l’espace à
la vitesse de
Camille Flammarion, La mort et son mystère, Éditions J’ai Lu, 1974, pp. 38-39.