Gouverner sa pensée

 

            Plus on a l’esprit éclairé, généreux et confiant, plus le monde extérieur est docile à la pensée; c’est la découverte la plus précieuse que puisse faire l’incarné. S’il était capable mentalement parlant, de transposer chaque chose sur le plan spirituel – qui est celui de la réalité – et de l’y maintenir en toute confiance, il trouverait enfin le bonheur car ses concepts épurés se traduiraient ensuite dans le monde des formes.

            Ce qui l’empêche d’avoir confiance c’est que le plan physique lui apporte son continuel démenti; ses doutes retiennent alors sa pensée sur le plan des apparences et s’y traduisent par de nouveaux manques.

            De plus, tout en comprenant que, de tous temps, le bien seul a inspiré les hommes lorsqu’ils ont fait œuvre durable, le juste de la Terre, qui n’est pas parfait, vit avec ses semblables. Or, sur Terre, il est à peu près impossible de ne pas tenir compte des errements d’autrui puisque tous travaillent au destin de chacun. Cette solidarité est essentielle à la formation du sens spirituel : il n’y aurait ni générosité ni foi dans une vie où l’on n’aurait rien à tolérer ou à donner et où l’on n’aurait qu’à voir pour croire.

            Il est fort difficile de pratiquer ce que l’on sait des lois de l’Esprit quand on est aux prises avec les circonstances matérielle, car ces dernières ne se modifient que graduellement dans l’espace et dans le temps et il faut, en attendant, poursuivre son existence au milieu des difficultés présentes. Cela établit un contraste constant entre l’espoir et la réalité. Mais, quoi qu’il arrive, on devrait s’efforcer d’anticiper le mieux; désespérer, c’est rester la proie des circonstances. Le malheur est le fruit de l’ignorance des causes initiales. On peut, en élevant sa pensée, guider peu à peu son destin et se soustraire aux coups de la fatalité.

            Tu objectes maintenant que lorsqu’on s’efforce de gouverner sa mentalité Et de visualiser des données plus heureuses que celles du présent, les résultats pratiques obtenus ne peuvent être qu’insignifiants dans un monde dépendant de la pensée de tous et où tous n’en feraient pas autant? Non, ces résultats sont toujours importants. L’action de la pensée s’exerce comme un poste émetteur de la radio envoie des ondes, ou comme éclaire une lumière : c’est à leur source que les ondes sonores ou lumineuses sont les plus intenses. Toute bonne pensée a une action salutaire qui s’exerce d’abord sur celui qui l’émet, puis sur son ambiance immédiate.

            Les problèmes personnels demandent un effort qui reste plus ou moins individuel; les problèmes sociaux nécessitent un effort commun. Cependant chaque effort distinct est utile à la solution de ces derniers problèmes puisque toute bonne pensée tend à élever la mentalité commune. Un peu de levain fait merveille dans la pâte.

            Tout ce que l’incarné trouve sous ses pas est la résultante de sa conscience individuelle et sociale; il ne lui arrive que ce dont il a plus ou moins conscience a priori, mais, de ce fait capital, il demeure inconscient. Et répétons aussi que ce n’est pas en pensant à certaines choses d’un esprit détaché qu’on les fait venir à soi : c’est parce qu’on y pense avec émotion, avec conviction, avec espoir, avec le sentiment qu’on y a droit ou qu’elles sont inévitables, ou encore avec un sentiment de terreur qui, lui aussi, est comme une manière d’en reconnaître déjà la présence.

            Penser aux choses connues, de manière profonde qui implique qu’elles sont ce qu’on attend, c’est les appeler. Et l’on attire ainsi dans sa vie des objets, des événements et des êtres qui sont loin d’être toujours ce qu’on aimerait avoir. Imaginer de nouvelles choses, c’est les inventer, c’est créer, les posséder. Enfin dans la mesure où l’on peut, par la pensée, ignorer les imperfections de son monde matériel pour concevoir en termes de l’Esprit, c’est l’Intelligence et l’Amour qui transforment pour soi le plan physique.

            Après la mort les représentations objectives de la Terre s’effacent; on se retrouve uniquement confronté par soi et ce qui est strictement conforme à soi. Rien n’arrive plus de différent qui s’y ajoute, ni rien qui s’y oppose. Cela ne veut pas dire qu’on ait l’existence vide – bien au contraire. Ce qui a occupé l’esprit sur la Terre et qui l’a peu à peu modelé se retrouve ici. Si l’on a su aimer, on trouve des amis. Si l’on a su produire, on peut s’entourer de productions. Par contre, ce qu’on a ignoré est maintenant inexistant puisqu’on n’en a pas acquis la conscience. Il y a vide, tout simplement, dans cette direction-là, et l’on n’en souffre pas n’en sentant pas le manque.

 

New-York, Septembre 1954,

 

Extrait de Marie-Louise Morton, Où et comment retrouverons-nous nos disparus, Éd. JEP, Paris, 1957, pp. 167-170.