À propos de l'instinct et de l'esprit


 

Comme les médecins qui soignent les maladies épidémiques, le psychothérapeute s'expose aux puissances qui menacent le conscient et il doit de toutes ses forces tendre à sauver, non seulement son existence d'homme, mais aussi celle du malade de l'astreinte étouffante et paralysante de l'inconscient. Ne point forcer son talent, se limiter sagement à ce que l'on pressent être dans le cadre de ses possibilités ne constitue point, tant s'en faut, un traité de philosophie, pas plus qu'une prière qui vous monte aux lèvres dans une situation de danger vital ne constitue un traité de théologie. Mais tous deux sont l'expression d'une attitude religioso-philosophique qui exprime adéquatement le dynamisme de la vie dans son immédiateté.

 

La dominante suprême de la psyché est toujours de nature philosophico-reeligieuse. En soi cette dominante est une donnée foncièrement primitive et nous pouvons l'observer développée de la façon la plus riche chez les peuples primitifs. Chaque fois qu'un sujet rencontre une grosse difficulté, se trouve dans un danger important ou traverse une phase critique de sa vie, on peut reconnaître l'apparition de cette dominante qui se glisse au premier plan. Cela constitue la réaction la plus naturelle à l'adresse de toutes les situations richement affectives. Mais elle demeure souvent plongée dans un clair-obscur, tout autant que la demi-conscience que possède le sujet de l'état affectif déclenché. C'est pourquoi il est tout à fait naturel que les perturbations affectives du patient réveillent chez le thérapeute les facteurs religioso-philosophiques correspondant à la dominante à peine consciente qui prévaut chez son malade. La prise de conscience de ces données psychologiques primitives est souvent pénible pour le médecin et lui répugne, et c'est pourquoi on comprend qu'il préfère souvent chercher refuge et protection dans les philosophies et les religions qui ont été transmises traditionnellement et du dehors à sa conscience. Cette échappatoire me semble ne pas être illégitime dans la mesure où elle procure au malade une occasion de s'incorporer dans la texture d'une organisation prometteuse de protection et existant dans le monde extérieur. Cette solution doit être parfaitement naturelle dans la mesure où, en tous lieux et depuis toujours, ont existé des clans totémiques, des communautés de culte et des professions de foi religieuses qui avaient tous pour but de conférer des formes ordonnées aux poussées chaotiques du monde des instincts.

 

Carl Gustav Jung, La guérison psychologique, pp. 310-311.

 

L'instinct n'est en aucune façon quelque chose de séparé; pratiquement d'ailleurs il est impossible de l'isoler. L'instinct traîne toujours à sa suite et dans son orbe des teneurs archétypiques aux aspects spirituels. Teneurs par lesquelles il se trouve à la fois fondé et limité. En d'autres termes, l'instinct va toujours de pair, se drape toujours avec quelque chose qu'à défaut de terme meilleur il faut appeler une conception du monde, quelque vague, obscure et archaïque qu'il puisse être. L'instinct donne toujours à penser à celui qui le ressent; et si l'on n'y pense pas librement, on est contraint d'y penser, c'est-à-dire qu'il se produit une pensée obsédante et contraignante, tant il est vrai que les deux pôles de l'âme, le pôle physiologique et le pôle spirituel, sont indissolublement soudés l'un à l'autre. C'est pourquoi il n'existe point de libération unilatérale de l'instinct, pas plus que l'esprit d'ailleurs qui, s'il est séparé de la sphère instinctive, est voué à la malédiction de tourner perpétuellement à vide. Mais que l'on n'aille point s'imaginer que cette liaison de l'esprit à la sphère des instincts est nécessairement une liaison harmonieuse; au contraire, elle est conflictuelle à l'extrême et génératrice de douleur, C'est pourquoi le but primordial de la psychothérapie ne saurait consister à hisser son malade dans un état impossible d'immatériel bonheur, mais consiste à l'aider à trouver en lui et à rendre possible une solidité et une patience toute philosophique en face de la douleur qu'il lui faudra supporter. L'accomplissement de la vie et sa totalité même exige l'équilibre et aussi un équilibre de joies et de peines. Mais parce que la douleur est positivement désagréable l'homme préfère naturellement ne jamais devoir mesurer ni sonder à combien d'angoisses et de soucis l'être est voué. C'est pourquoi on parle toujours, avec une bienveillance assez oiseuse, d'amélioration, de bonheur aussi grand que possible, en oubliant qu'un bonheur est empoisonné si la rasade d'amertume et de malheur qu'il comporte n'est pas incluse. C'est ainsi que se dissimule souvent derrière le masque d'une névrose la souffrance naturelle et nécessaire à laquelle le sujet prétend se refuser. C'est dans les douleurs hystériques qu'on aura l'occasion de le constater avec le plus de clarté; au cours de leur processus de guérison elles seront relayées par des douleurs correspondantes dans l'âme, douleurs que le sujet précisément essayait d'esquiver.

 

C'est pourquoi la doctrine chrétienne du péché originel d'une part, et d'autre part du sens et de la valeur de la souffrance, est d'une portée thérapeutique éminente et indubitablement mieux adaptée à l'homme occidental que le fatalisme islamique. […]

 

Ibidem, pp. 312-313.

 

La psychothérapie actuelle a reconnu son but, à savoir : prendre en considération sur un pied d'égalité le physiologique et l'esprit. Issue des sciences naturelles, elle applique sa méthode objective et empirique à la phénoménologie de l'esprit et même s'il n'y avait là qu'une tentative, celle-ci revêtirait une portée et une signification incalculable.

 

Ibidem, p. 315.

 

L'âme humaine, également dans ses états maladifs, constitue une totalité complexe qui est agitée non seulement par des processus instinctifs et par des relations personnelles, mais aussi par des besoins spirituels et des courants suprapersonnels, qui tiennent à l'esprit du temps. La science de l'âme constitue un domaine intermédiaire qui nécessite la coopération des différentes Facultés. Une des tâches de l'avenir sera de préciser et de répartir les diverses compétences. De même que le médecin, à bon droit, est astreint à connaître l'anatomie et la physiologie normales du corps qu'il devra soigner, de même le médecin de l'âme sera tôt ou tard obligé de connaître tout ce qui a une signification vitale pour la vie de l'âme. C'est pourquoi il lui faudra aussi prendre position à l'égard des aspects de la psychologie qui relèvent des sciences de l'esprit. Certes, on comprend que cela soit bien peu engageant et bien peu commode pour le médecin qui reçoit surtout une formation scientifique; mais le développement de la médecine a prouvé que ses disciples sont toujours prêts, après quelques hésitations, à acquérir les connaissances nouvelles qui leur sont nécessaires.

 

Ibidem, pp. 320-321.