Jésus et Marie Madeleine
La parution du
roman de Dan Brown, The Da Vinci Code
en
Si le rôle des
femmes est très nettement, quoique parcimonieusement, souligné dans les
évangiles canoniques, il l’est encore plus abondamment mais souvent aussi de
façon par trop fantaisiste, dans les textes apocryphes. Il n’est pas facile de
faire la part de la réalité historique des faits et de leur interprétation
mythique. Mais on peut trouver, dans la nature du mythe même, la clé
fournissant une explication qui peut réconcilier les diverses visions des
origines du christianisme. Le mythe devient une réalité, affirme Seth[2],
car la pensée crée la réalité. Il y a une réalité historique qui peut donner
lieu à une interprétation mythique qui, à son tour, crée une nouvelle réalité
qui peut, par rétroaction, influencer la réalité historique. Comme dans le
mythe de la crucifixion, le Christ, pour bien des croyants, est devenu le
Crucifié, quoiqu’il n’ait pas été
historiquement mis en croix, et Judas, le traître, bien qu’il n’ait pas trahi
son Maître. Ce mythe tendait à concilier la mission du Christ avec les
prophéties de l’Ancien Testament concernant le Messie sous la forme d’un
serviteur souffrant[3] et leur
accomplissement. La création d’un mythe, comme explication pratique d’une
vérité, se produit lorsqu’il y a projection d’une croyance partagée par un
groupe ou une communauté qui cherche une réponse à son désarroi
psychologique : cette réponse prend la forme d’un prototype salvateur ou exemplaire.
C’est le propre de l’homme de créer des mythes dans sa poursuite de
S’appuyant sur un verset d’un texte apocryphe, L’évangile de Philippe, Dan Brown, dans son roman, The Da Vinci Code, crée le mythe du mariage de Jésus avec Marie-Madeleine, bien qu’historiquement on n’en détienne aucune preuve. Dans ce texte, il est dit que Jésus embrassait souvent Marie Madeleine sur la bouche. Sorti du contexte de ce manuscrit gnostique, cette phrase peut être interprétée comme pouvant suggérer une simple marque d’amitié ou une relation sexuelle entre Jésus et Marie-Madeleine, à l’encontre pourtant de l’enseignement de cet évangile qui met l’amour mystique[4] à l’avant-plan. La différence entre la relation mystique et la relation sexuelle est clairement affirmée au verset 48 : « Mais apprenez que la relation immaculée possède une grande force. Son image en est la forme extérieure impure ». Sous cet angle, une relation sexuelle entre Marie Madeleine et Jésus, aurait donc dévalorisé son enseignement sur l’amour spirituel.
Le texte exploité par Dan Brown se lit comme suit : « Et la compagne du fils est Marie Madeleine. Le Seigneur l’aimait plus que tous les disciples et il l’embrassait souvent sur la bouche. » Ce texte paraît moins tendancieux si on le lit à la lumière du verset 25b qui le précède : « Si la parole (logos) sortait de la bouche, elle nourrirait par la bouche et ferait devenir parfait. En effet c’est par un baiser que les parfaits fécondent et enfantent. Pour cette raison nous nous embrassons les uns les autres, et nous sommes fécondés par la grâce (charis) des uns et des autres. » Le baiser est donc pris ici comme l’expression physique de l’amour fraternel commandé par Jésus[5]. Le baiser sur la bouche semble être un signe culturel d’amitié chez certains peuples orientaux, comme pour nous l’accolade ou la poignée de mains. La télé nous a présenté, il y a quelques années, la réception en Égypte de plusieurs dirigeants arabes lors d’une réunion importante. Nous avons vu plusieurs chefs arabes embrasser le président égyptien par un triple baiser : deux sur les joues et un sur la bouche.
La préférence de Jésus pour Marie Madeleine trouve une certaine explication dans le verset 26 : « Il y en avait trois qui marchaient toujours avec le Seigneur : Marie sa mère et sa sœur et Madeleine appelée sa compagne. Sa sœur, sa mère et sa compagne étaient chacune Marie. » De plus, Jésus a joué envers Marie Madeleine le rôle de psychiatre en chassant d’elle sept démons (c’est ainsi qu’on désignait alors des troubles psychologiques que nous appelons aujourd’hui des névroses : en ce sens, les sept démons pourraient signifier une névrose très profonde). Il est tout à fait logique et normale qu’après la guérison, une relation très intime et très personnelle s’établisse, entre elle et le thaumaturge qui l’a guérie. Aujourd’hui, en termes de psychanalyse, on parlerait du phénomène de transfert. La reconnaissance de Marie Madeleine envers Jésus s’est concrétisée par son assistance avec d’autres femmes lors des déplacements du Christ au cours de sa mission comme l’indique clairement les évangiles canoniques[6].
Cet amour privilégié que Jésus manifestait à Marie Madeleine, a été amplifié par les féministes selon leurs attentes pour revendiquer une plus grande place de la femme dans l’économie chrétienne. À Jésus qui se proclamait fils de Dieu, on a donc voulu associer une « déesse » à l’instar des religions antiques dites « païennes » : Isis, Ishtar, Déméter, etc. auxquelles correspondait un partenaire divin : Osiris, Mithra, Dionysos.
Si, en réalité, Jésus avait été marié avec Marie-Madeleine, il en aurait sans doute fait allusion lors de sa dispute avec les Pharisiens sur l’indissolubilité du mariage et le problème du divorce soulevé par ceux-ci[7]. Mais, à mon avis, comme son cousin Jean-Baptiste, Jésus avait comme mission de révéler l’amour spirituel. Sa vie était son message : elle témoignait de cette réalité transcendante en étant focalisée exclusivement sur elle. Il ne venait pas fonder une dynastie. Aucun prophète n’a fondé de dynastie. Car leur but consistait à rappeler à chacun la réalité de la vie intérieure. C’est ce qu’avait compris Jean Baptiste, qui, au début de sa mission, a renoncé à une union qu’il avait contractée avec une cousine pendant sa jeunesse. Pour lui, cet état ne convenait pas à son rôle de Précurseur du Messie[8].
Le supposé mariage de Marie Madeleine et de Jésus, prôné par Dan Brown, est un pur mythe, créé par l’auteur, sans doute sous l’influence du mouvement féministe. Il concrétise, à sa façon, les revendications de l’élément féminin, minimisé et même combattu par l’Église institutionnelle depuis Constantin et certains Pères de l’Église. C’est une projection dans l’inconscient collectif du caractère fondamental de la nature androgyne de la nature humaine bafouée par le Christianisme.
Un éclairage
intéressant nous est fourni par certains versets de L’Évangile de Thomas. Ce codex a été trouvé comme L’Évangile de Philippe à Nag Hammadi en
Égypte en 1945. « Lorsque
vous ferez du mâle et de la femelle un seul et même être, de façon à ce que le
mâle ne soit plus mâle et que la femelle ne soit plus femelle […] c’est alors
que vous entrerez dans le Royaume.»[9] À
la fin de cet évangile, Simon-Pierre se fait le protagoniste de la primauté du
mâle : « Simon-Pierre leur dit : «Que Marie nous quitte, car les
femmes ne sont pas dignes de
Le Code Da Vinci de Dan Brown a connu un tirage considérable, presque inattendu de son auteur, qui appréhendait plutôt des réactions négatives de la part des catholiques et de l’Opus Dei en particulier. La qualité et la densité des actions du roman, alliées à l’intérêt que soulève toujours l’idée de complot et de secret ont favorisé son succès. Par contre, l’auteur a introduit plusieurs erreurs de date ou de topographie dans le cours de l’événement, quoiqu’il donne l’impression que toutes ses affirmations sont fondées sur des preuves solides, ce qui n’est nullement le cas. Plusieurs spécialistes en ont fait l’inventaire et en ont conclu, que malgré ses lacunes, ses erreurs et ses affirmations souvent gratuites, Le Code Da Vinci constitue un excellent récit fictif, un polar nouveau genre, mais sans constituer une véritable œuvre littéraire.
Marcel Mercier (13-03-2008)
[1] Beaucoup
d’auteurs féminins ont publiés leur opinion et leurs commentaires dans la
foulée du livre de Dan Brown, The Da
Vinci Code. Voir Dan Burstein, Les
Secrets du Code Da Vinci. Les Intouchables, 2004.
[2] Jane Roberts, L’enseignement de Seth, p. 273.
[3] Isaïe,
53. Voir supra Le mythe de
[4] Elaine Pagels citée dans Dan Burstein, Les Secrets du Code Da Vinci, p. 158.
[5] Jean, 15, 12.
[6] Luc, 8, 2-3.
[7] Marc, 10, 1-12.
[8] Jane Roberts, L’enseignement de Seth, p. 273.
[9] L’évangile de Thomas, verset 22.
[10] Ibidem, verset 114.