Encore sur la connaissance de soi
Tout comme le véritable humour suppose que l’on sache rire de soi-même, la véritable humanité suppose que l’on se connaisse soi-même. D’autres créatures peuvent aimer, rire, parler et penser, mais la capacité de réfléchir – de penser que l’on pense et se savoir que l’on sait – paraît être une particularité de la race humaine. Comme les autres systèmes de feedback, cette faculté, si l’on s’en sert mal, peut conduire à des cercles vicieux et à des confusions, mais la conscience de soi rend l’expérience humaine susceptible de résonance. Elle communique cet « écho » simultané à tout ce que nous pensons et sentons, comme le coffre du violon répercute les sons produits par l’archet sur les cordes. Elle donne profondeur et volume à ce qui serait autrement superficiel et plat.
La connaissance de soi mène à l’étonnement, et l’étonnement à la curiosité et à la recherche, si bien que l’homme s’intéresse par-dessus tout à l’homme, même s’il ne s’agit que de sa propre personne. Tout individu intelligent veut savoir ce qui le fait fonctionner; il est à la fois fasciné et frustré par le fait que se connaître soi-même est la chose la plus difficile du monde. Car l’organisme humain est, apparemment, le plus complexe de tous les organismes, et bien que l’on ait l’avantage de connaître le sien intimement – de l’intérieur -, l’on souffre aussi du désavantage d’en être trop proche pour pouvoir jamais réellement l’atteindre. Rien n’échappe aussi bien à l’inspection consciente que la conscience elle-même. Voilà pourquoi l’on a baptisé paradoxalement la racine de la conscience l’inconscient.
Les gens que nous sommes tentés d’appeler des rustres et des lourdauds sont justement ceux qui ne trouvent rien de fascinant dans le fait d’être humain; leur humanité est incomplète, car elle ne les a jamais étonnés. Il y a aussi quelque chose d’incomplet chez ceux qui ne trouvent rien de fascinant dans le fait d’être. Vous me direz peut-être que reprocher aux gens de ne pas avoir le sens de la métaphysique est un préjugé professionnel de philosophe. Mais quiconque pense, dans quelque mesure que ce soit, doit être un philosophe – bon ou mauvais - car il est impossible de penser sans prémisses, sans hypothèses fondamentales (et, dans ce sens, métaphysiques) sur ce qui est sensé, ce qui est bon, ce qui est beau, ce qui donne du plaisir. Entretenir ces hypothèse, consciemment ou non, c’est philosopher. L’homme d’affaires pratique, celui qui s’est fait lui-même et qui n’a que dédain pour la philosophie, ce tas d’idées brumeuses, est lui-même pragmatiste ou positiviste, et d’ailleurs il l’est mal puisqu’il n’a même pas réfléchi à son attitude. (à suivre)
Alan Watts, Le Livre de la Sagesse, pp. 137-138.