La peur (2)
Lorsque les craintes que l’on a ne se rapportent plus à soi-même, mais à ceux qu’on aime, on y perd également sa tranquillité d’esprit, partant, la sûreté de son jugement. Il semble tout aussi naturel d’être inquiet pour un être aimé que d’espérer pour lui le bonheur; plus il nous est cher, plus nos inquiétudes peuvent être vives. On fait alors des déductions pessimistes qui paraissent logiques, et l’éther les enregistre. Ce n’est donc pas au malheur qu’il faut penser pour les siens, même lorsqu’on a lieu de le craindre. Mieux vaut chasser ses pressentiments et visualiser ce qui nous semble agréable.
Tu nous dis que c’est l’attitude de l’autruche ? Non, on peut aider matériellement son ami s’il utile aujourd’hui de le faire, et si l’on en a la possibilité, mais ce n’est pas l’adversité qu’il est bon de contempler pour lui ou avec lui; c’est au bien qu’on devrait l’aider à penser pour se remettre sous son action bienfaisante.
Nous ne voulons pas dire qu’en bannissant la peur on bannisse tous les maux, mais nous n’en sommes pas loin. Il est entendu que les mauvais sentiments sont cause de souffrance, mais c’est la peur qui les engendre le plus souvent. Si l’homme est égoïste, c’est qu’il a peur que les biens humains soient limités dans un univers où l’abondance est cependant la loi commune. S’il est vaniteux, c’est qu’il a peur de ne pas paraître assez important alors que tous ont leur importance dans une création où chacun a un rôle à jouer. S’il est envieux, c’est qu’il a peur de ne pas avoir lui-même ce dont jouit autrui en ressources matérielles ou en avantages sociaux. S’il cherche à nuire aux autres, s’il lutte contre eux, c’est qu’il a peur de n’obtenir ce qu’il convoite qu’en les en privant. Il ne sait pas que l’homme n’est pas fait pour l’indigence; il ne l’apprendra définitivement que lorsqu’il saura posséder et partager en toute confiance. Même le malveillant, qui semble se réjouir du mal de son prochain par simple méchanceté, n’est en général qu’un jaloux ou un vaniteux, donc un être qui a peur de quelque chose; il vit comme dans la jungle, mené par ses instincts primitifs et sans rien comprendre aux lois de l’existence.
Pratiquement parlant, tous les mauvais sentiments dérivés de la peur ne jouent pas un rôle plus nuisible à l’individu que la peur en soi; que la peur sans autre objet que celui de se soustraire aux coups du destin. Bien entendu, nous ne parlons pas des précautions physiques à prendre devant un danger palpable, mais de ce manque de confiance devant la vie qui nous replie sur nous-mêmes au moment d’agir.. Celui qui garde un esprit craintif peut ne pas manquer de valeur morale – évidemment, et il ne fait pas le mal que fait le méchant; mais ce dernier accomplit son destin en quelque sorte; il ne perd pas tout à fait son temps, car même si sa conduite va déclencher sur lui des sanctions désastreuses, il finira par comprendre la valeur de ses actes, alors que l’être paralysé par la peur perd sa lucidité d’esprit. Il est paralysé en proportion de l’empire que ses appréhensions exercent sur lui.
Faisons sa part à la prudence, mais méfions-nous des craintes qui la dictent et ne nous laissons pas glisser sur une pente qui devient vite dangereuse, quoique cela puisse sembler paradoxal. Si l’on donnait à l’Amour ce qu’on donne à la prudence, la vie s’en trouverait si vite embellie !
New-York, Avril 1954.
Morton, Marie-Louise, Où et comment retrouverons-nous nos disparus, pp. 245-247.