Le bonheur, ne pas s’y tromper
Nous voulons parler du bonheur sur Terre. Pour être sûr que bonheur il y a, à l’horizon du moins, on devrait comprendre d’abord dans quelle direction on va. Si la route que l’on suit semble plus facile qu’une autre, mais mène à une impasse ou à un désert, ce n’est évidemment pas la bonne route, malgré les avantages qu’elle peut offrir.
Vivre c’est apprendre à aimer, et aimer c’est aller vers la félicité, quelles que soient les épreuves à traverser. Ces épreuves sont toujours des exercices de spiritualité. On peut chercher à les évincer et y réussir pour un temps, mais il ne faut pas s’y tromper : ce qui sert l’égoïsme ne mène à rien de bon, et les jours de faux bonheur obtenus ainsi sont comptés. Seul l’Amour mène à la félicité, seul l’Amour purifie l’esprit et allège les pas du voyageur.
L’évolution vise à la félicité de l’être; les délais ne sont pas affaire de temps mais de mentalité. Puisque tous voudraient être heureux, ne semble-t-il pas logique de se prêter à sa propre évolution en vivant, autant que possible, selon le but visé ? Quelles sont les conditions du bonheur ? Est-on heureux dans la discorde ? L’est-on dans l’inquiétude, dans la maladie ou la pauvreté ? Il serait donc sage de s’appliquer à vivre dès maintenant, en esprit du moins, hors de ces facteurs provisoires qui assombrissent l’existence, et de diriger sa pensée vers ce qu’on espère, au lieu de la tourner si souvent vers ce qu’on appréhende ou que l’on déplore. Autrement dit, il faut se rendre réceptif au bonheur, réceptif à l’Amour, tout comme un cristal laisse passer la lumière.
Les plaisirs de sens et les possessions matérielles nous abusent aisément sur Terre; il n’est pas facile de ce méfier de ce qui rend aujourd’hui la vie plus attrayante ou plus facile. Mais ces jouissances-là risquent d’être les agréments de la route qui ne mène à rien. Nous ne voulons pas dire que les plaisirs terrestres et l’abondance matérielle soient indésirables – loin de là. Ils ne le deviennent que lorsqu’ils servent l’égoïsme et, malheureusement, ils ne le servent que trop souvent, alors qu’il est indispensable de garder son esprit actif et réceptif au bien commun si l’on ne veut pas en arriver à ce vide en soi-même que réservent la paresse mentale et surtout le manque d’altruisme. L’être qui fait fausse route finira par s’en apercevoir, c’est son destin inévitable. Il devra alors s’orienter à nouveau et payer de sa personne pour ce qu’il aura omis d’apprendre jusque-là. On ne peut donc pas dire que les mortels qui semblent les plus fortunés soient toujours les mieux situés Mais s’ils savent posséder leurs biens sans être possédés par ces biens – non pas en dispensant l’obole prélevée sur leur superflu mais en donnant vraiment de leurs richesses, alors ils ont le droit de jouir de ce qu’ils possèdent et ils vivent sagement.
Si l’on comprenait assez clairement sur Terre que l’abondance en toutes choses : santé, amis, biens matériels, est la loi pour tous, on serait beaucoup moins vulnérable. Pour se libérer des maux dont on souffre, on ne saurait trop se répéter qu’ils émanent de celui qui doit les endurer, et que c’est donc sa propre mentalité qu’il est essentiel de réorganiser. Cela n’implique pas que l’on doive rester matériellement inactif. Nous faisons de notre mieux pour conformer nos actes à notre vie mentale; on est incarné pour cela : « aide-toi, le ciel t’aidera », mais sans oublier que c’est, autant que possible. En dirigeant son attention vers ce qu’on voudrait établir et non vers ce qu’on voudrait éviter qu’il convient d’agir. Bien qu’il soit fort difficile de persévérer dans cette attitude tant que les faits persistent à nous offrir leurs démentis concrets, il est essentiel de s’y efforcer car c’est le seul moyen d’obtenir des résultats durables. Plaintes, récriminations, apitoiements, tout cela est mauvais, car tout cela est un retour dans la mauvaise direction. On se dirige vers le lieu où l’on porte ses regards : c’est une loi cosmique et pas une simple particularité des êtres organisés.
New-York, Septembre 1953.
Morton, Marie-Louise, Où et comment retrouverons-nous nos disparus? pp. 304-307.