Les cinq sens

 

Jouir physiquement est logique lorsqu’on a des sens qui y engagent; cependant cette jouissance ne devrait pas être une fin en soi mais servir un but : subsister ou procréer. Si l’on en abuse pour se perdre dans le plaisir, la jouissance tourne au vice et l’on devrait se méfier car les abus vont fournir leur équivalent de peine en maux physiques.

Il est évident que la sensualité sous toutes ses formes est chose dangereuse car c’est elle qui nous égare sur la Terre, qu’il s’agisse de la vie sexuelle ou des jouissances matérielles de tout ordre; puis, entre les incarnations, c’est son souvenir qui obsède et qui empêche la pensée de planer. Et c’est elle, alors, qui fait reprendre à l’âme les chaînes de la Terre.

La vie terrestre, pourtant, n’est pas sans charme; elle serait même une aventure merveilleuse si l’on était un peu mieux conscient de ce qu’on est venu faire sur Terre. Mais, si on le savait, en termes trop spécifiques, on n’aurait plus guère qu’à se conduire comme des mécanismes d’horlogerie. On perd donc, à chaque incarnation, la mémoire consciente du passé, et l’on se retrouve plongé dans un monde physique qui contraint à agir, mais qui bloque l’horizon de toutes parts.

Il nous semble absurde de prétendre vivre dans le monde à trois dimensions en évitant de jouir des sens que l’on a pour s’y orienter. Qui peut se vanter d’y réussir parmi ceux qui se réincarnent et qui par conséquent ne sont pas supérieurs à la Terre? Certaines âmes austères, méfiantes à juste titre, cherchent à supprimer les petits plaisirs de la vie physique au cours de leurs séjours sur Terre. Quand ces plaisirs servent le corps au lieu de le desservir, ils semblent pourtant bien légitimes. Et puis ils affranchissent de l’obsession.

Manger avec sobriété mais en y prenant plaisir, c’est remercier la Providence du bonheur de physiquement exister.

Dormir autant qu’on en ressent le besoin, c’est faire confiance à la Providence.

Se retrouver de sexe à sexe, c’est profiter de l’objectivité du monde terrestre pour compléter sa propre nature en marquant l’union  des êtres.

Certains sens, plus terre à terre que les autres, sont les premiers à se modifier au cours de l’évolution. Le toucher, dans l’Au-delà, finit par être le sens des limites toutes mentales que l’on met autour des choses; il devient le sens des proportions; quant à l’odorat, il se rapporte de plus en plus à la pureté des formes et des concepts. Ces deux sens s’associent graduellement aux perceptions esthétiques et morales.

Par contre le vue et l’ouïe ne changent pas, et l’aveugle et le sourd de la Terre les retrouvent sur ce plan-ci car ces deux sens sont essentiels à la vie de l’âme. Incidemment, que serait la musique si on ne pouvait l’entendre? Les joies qu’elle nous réserve sont ineffables. Voir et entendre, c’est presque comprendre, et comprendre est synonyme d’aimer sur le plan de la spiritualité. Donc, sans la vue et l’ouïe, nous ne pourrions apprendre à penser, et penser, pour nous, c’est être.

 

New-York, Septembre 1955.