La NDE de Peter Sellers

 

Pris d’un malaise au cours d’un tournage du film « Being There » dans lequel il jouait avec Shirley MacLaine, Peter Sellers raconta à celle-ci la NDE qu’il avait vécue quelques années auparavant :

 

            - C’est ce plateau qui me donne la chair de poule, fit-il.

            - Pourquoi?

            - Parce que

            - Parce que quoi?

Il essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front et respira profondément.

            - Parce que c’est sur ce plateau que je suis mort, expliqua-t-il.

            Je fis de mon mieux pour ne pas réagit avec brusquerie. Les circonstances dans lesquelles il était passé à deux doigts de la mort me revinrent en mémoire : j’avais appris la nouvelle par les journaux.

            - C’est Rex Kennemer qui m’a tiré de là, reprit-il. Je l’ai vu me sauver la vie.

            - Tu plaisantes. Comment as-tu pu le voir?

            - J’ai senti que je quittais mon corps. Me dit-il. (Il décrivit la scène comme si elle était arrivée à un autre et qu’il en avait été le témoin.) J’ai flotté au-dessus de ma forme physique, et je les ai vus me transporter à l’hôpital. Alors je les ai suivis par curiosité. Je voulais savoir ce qu’il m’arrivait. Je n’éprouvai ni peur ni rien de semblable, parce que moi je me sentais bien. C’était mon corps qui était mal en point. Et puis, j’ai vu le Dr Kennemer se pointer. Il m’a pris le pouls et a constaté que j’étais mort. Alors, lui et quelques autres se sont mis à me pomper sur la poitrine. Et vas-y que je te pousse. Tout juste s’ils ne me sautaient pas dessus à pieds joints pour me faire repartir le cœur. J’ai vu Rex hurler après je ne sais qui pour lui dire qu’on n’avait pas le temps de me faire une prémédication et de me transporter en salle d’opération, et qu’il fallait m’ouvrir d’urgence. C’est lui qui m’a sorti le cœur de la poitrine. Il le massait comme un forcené. À peine s’il ne jonglait pas avec! Je trouvais ça très intéressant. Rex refusait d’admettre que j’étais mort. J’observais la scène. Et c’est à ce moment que j’ai vu, au-dessus de moi, une lueur incroyablement belle et brillante. Une lumière blanche. Je voulais à tout prix l’atteindre. Jamais je n’avais autant désiré quelque chose. Je savais que là, de l’autre côté de cette lumière qui m’attirait si fort, il y avait l’amour, le véritable amour. J’en ressentais la douceur, la ferveur, et je me rappelle avoir pensé : « C’est Dieu. » J’essayais de m’élever vers elle pendant que Rex s’escrimait à ranimer mon cœur. Mais quelle que fût la manière dont je m’y prenais, je n’arrivais pas. Alors j’ai vu une main traverser la lumière. J’ai voulu la toucher, la serrer, la saisir pour qu’elle me hisse et me tire à elle, vers cette clarté. Et j’entendis Rex, au-dessous de moi, qui disait : «  Il est reparti! Je sens qu’il bat! » Au même instant, une voix suspendue au bout du bras que je voulais tant toucher me disait : « Pas encore. Retourne et achève. L’heure n’est pas venue. » Je me sentis flotter et redescendre dans mon corps. J’étais amèrement déçu. Ensuite, je ne me souviens plus de rien. Jusqu’au moment où j’ai repris conscience d’avoir réintégré mon corps.

            Quand Peter eut terminé son récit, je fis de mon mieux pour me conduire comme si tout cela était banal.

            - J’ai lu pas mal de choses d’Élisabeth Kubler-Ross, dis-je… ses comptes rendus sur les nombreux cas de gens qui décrivent la même chose, alors qu’ils étaient cliniquement morts. Pour eux non plus, l’heure n’avait pas sonné, puisqu’ils sont revenus pour nous en porter témoignage.

Peter me regarda avec attention, comme lorsqu’il attendait qu’on l’invite à en dire davantage. Je ne voulais pas me montrer trop curieuse, mais ne voulais pas non plus qu’il s’interrompit.

            - Tu ne crois pas que je suis fou? Demanda-t-il.

            - Non, bien sûr que non. J’ai entendu trop de gens décrire le même phénomène. Ils ne peuvent pas être tous cinglés. L’important, à mon avis, c’est de comprendre pourquoi on est revenu.

            J’employai le « on » plutôt que le « tu », sachant que la moindre incursion dans son intimité risquait de lui faire prendre ses distances. Le personnage de « Peter Sellers » lui était tout à fait étranger, je l’ai déjà dit. Il pouvait totalement s’identifier aux personnages qu’il interprétait, et percevoir encore d’autres mystères, il l’avait souvent confié à des journalistes. Quant à Peter Sellers… ce personnage lui échappait.

            Il s’agitait, mal à l’aise, dans la limousine.

            - Tu te sens bien? Lui demandai-je.

            - Oui. Mais tout ça… le plateau… la caméra… les projecteurs… la voiture… tout ça me rappelle que je n’ai toujours pas trouvé de réponse à ta question. Je ne sais pas pourquoi  je suis encore ici! Pourquoi j’y suis revenu. C’est la raison de ma conduite. Je ne sais pas… Je n’arrive pas à imaginer ma raison d’être. Qu’attend-on de moi?

Des larmes lui envahirent les yeux.

            - Je sais, chuchota-t-il. Je sais que pour beaucoup de gens je suis une plaie. Je sais qu’on me croit fou. Mais je suis fou pour la bonne cause. Et je ne suis pas sûr que ce soit leur cas.

            Il se sécha les yeux sur la manche du costume immaculé que portait Chauncey Gardiner, le personnage qu’il interprétait. Puis il me fit un clin d’œil et renifla, comme l’eût fait Chauncey.

            - Je sais que j’ai déjà eu plusieurs vies, reprit-il. Cet accident me l’a confirmé. C’est au cours de cette vie que j’ai perçu ce que ressentait mon âme en flottant hors de mon corps. Et depuis mon retour, j’ignore quelle est ma raison d’être… Je ne sais pas pourquoi je suis revenu.

            Il inspira profondément, eut un long soupir d’agonie… Plus que jamais, il était Chauncey Gardiner.

 

Shirley MacLaine, L’amour foudre, Éd. J’ai Lu, 1984, pp. 221- 223.