Qui sommes-nous ? (3)

L’individu peut être conçu comme autre chose qu’une personne isolée ou qu’une machine humanoïde sans valeur propre. On peut voir en lui, à la place, un point focal particulier où l’univers tout entier s’exprime : une incarnation du Moi ou de la divinité, quel que soit le nom que l’on choisisse de donner à CELA. Ce point de vue respecte, et même renforce nos idées sur le caractère sacré de l’individu. En même temps il réduit à néant le paradoxe du « Je » personnel, qui consiste à lutter pour atteindre à la « qualité inestimable » de personne unique au prix d’anxiétés perpétuelles quant à sa survie. L’hallucination de l’isolement nous empêche de voir que chérir le « Je », c’est chérir sa misère. Nous ne comprenons pas que notre prétendu amour, notre prétendu intérêt pour l’individu n’est que l’autre face de la crainte, du refus, que suscite en nous notre propre mort. En plaçant si haut l’identité séparée, le « Je » personnel scie la branche sur laquelle il est assis, tout en s’affolant de plus en plus à l’idée de la chute qui l’attend !

En outre, il faut dire que la fiction du « Je » n’est nullement indispensable pour que l’individu, l’organisme humain dans son intégralité, réalise et exprime son individualité. Car chaque individu est une manifestation du Tout, comme chaque branche est un prolongement particulier de l’arbre. Pour manifester son individualité, la branche doit posséder avec l’arbre un lien sensible, de même que nos doigts, qui sont différenciés les uns des autres et se meuvent indépendamment, doivent posséder un lien sensible avec le reste de votre corps. Mais nous ne le répéterons jamais assez, différenciation et séparation ne sont pas synonymes. La tête et les pieds sont des choses différentes, mais non séparées, et bien que l’homme ne soit pas lié à l’univers par le même type de relation physique que la branche à l’arbre ou les pieds à la tête, ce lien existe néanmoins… et c’est un lien physique d’une fascinante complexité. La mort de l’individu n’est pas une rupture de contact, mais un simple retrait. Le cadavre est comme une empreinte de pas ou un écho – la trace d’une chose que le Moi a cessé de faire.

Alan Watts, Le Livre de la Sagesse, pp. 78-79.

            Le mythe est donc la forme que j’adopte lorsque j’essaie de répondre à des questions métaphysiques fondamentales qui viennent si facilement à l’esprit des enfants : « D’où vient le monde? » « Pourquoi Dieu l’a-t-il créé? » « Où étais-je avant de naître? » « Où vont les gens quand ils meurent? » J’ai constaté à maintes reprises qu’ils trouvaient satisfaisantes, en guise de réponse, une histoire très simple dont voici [un extrait] :

            « Dieu aussi aime jouer à cache-cache, mais comme il n’existe rien en dehors de Lui, il ne peut jouer qu’avec lui-même. C’est sa façon de se cacher de lui-même. Il fait semblant d’être toi et moi et tout le monde, tous les animaux, toutes les plantes, toutes les pierres et toutes les étoiles. Il vit ainsi des aventures étranges et merveilleuses, d’autres effrayantes et terribles. Mais celles-ci ne sont pas plus que des cauchemars puisqu’elles disparaissent des qu’il se réveille.

            « Or, quand Dieu joue à cache-cache en faisant semblant d’être toi et moi, il s’y prend si bien qu’il lui faut longtemps pour se rappeler où et comment il s’est caché. Mais c’est justement ce qui l’amuse, c’est précisément ce qu’il a toujours souhaité. Il n’a pas envie de se trouver trop vite : ça gâterait son plaisir. Voilà pourquoi nous avons tant de mal à comprendre, toi et moi, que nous sommes Dieu, déguisé et feignant de ne pas être lui-même. Mais quand la partie aura assez duré, nous nous réveillerons tous, nous cesserons de faire semblant, et nous nous souviendrons que nous sommes tous un Moi unique : Dieu qui est tout ce qui existe et qui vit éternellement. […] »

Alan Watts, Le Livre de la Sagesse, p. 18.