Chapitre 3

 

Comment analyser vos rêves

 

Plus généralement, il est tout à fait stupide de croire qu’il existe des guides préfabriqués et systématiques pour interpréter les rêves […]. Aucun symbole apparaissant dans un rêve ne peut être abstrait de l’esprit individuel qui le rêve. Et il n’y a pas d’interprétation déterminée et directe des rêves (Jung). C.G.Jung, Essai d’exploration de l’inconscient, p. 65.

 

Cette personne peut analyser ses rêves et les interpréter mieux que quiconque car elle les analysera mieux pour elle-même que le meilleur des spécialistes. Et cela est vrai pour tout le monde (Cayce). Edgar Cayce, Lecture 257-138, cité dans Dorothée Koechlin de Bizemont, L’univers d’Edgar Cayce, t.1, p. 367.

 

Vous a appris à les interpréter selon des procédures stéréotypées. On vous dit, par exemple, que certains objets ou certaines images de rêves ont une signification précise – pas forcément la vôtre – selon que vous êtes de telle ou telle école de pensée psychologique, mystique ou religieuse.

Certains de ces systèmes ne sont pas sans fondement, mais ils négligent le caractère intime des rêves et le fait que vous créez votre propre réalité (Seth). Jane Robert, La réalité personnelle, Éd. De Mortagne, p. 38.

 

 

E

ncore une fois, les auteurs précités sont non seulement d’accord sur la nature des rêves, mais tous les trois insistent sur le fait que leur interprétation est, d’abord et avant tout, l’affaire du rêveur lui-même. Car le rêve fait partie de la vie intime de l’individu qui en reçoit des informations et des messages pour assurer sa croissance personnelle. Leur interprétation s’impose car le langage du rêve est fait de symboles, qui se rapportent toujours à la vie du rêveur, à ses pensées, à ses croyances, et aux problèmes qu’il tente de solutionner.

 

L’art de l’interprétation

On conçoit ainsi facilement qu’on ne peut faire appel à une prétendue science de l’interprétation pour comprendre le message du rêve. Car c’est plutôt un art qui requiert une certaine connaissance de la psychologie humaine et des symboles oniriques (Voir les Documents  A, B et C, pp. 84-87.) et un discernement qui ne peut se faire que par une distanciation par rapport à ses propres idées ou à ses propres projections inconscientes. Autrement dit : l’analyste, qu’il soit le rêveur lui-même ou une autre personne qu’il consulte, doit mettre de côté ses préjugés, ses a priori ou ses propres théories et aborder le rêve en se disant au départ, comme Jung : « Je n’ai vraiment pas la moindre idée de ce que ce rêve peut signifier » (C.G.Jung, La guérison psychologique, p.64.). Il pourra ensuite aborder son étude dans un esprit ouvert avec la collaboration du rêveur lui-même dans son contexte de vie et selon ses caractéristiques personnelles. Il s’agit de trouver le sens du rêve : qu’est-ce que l’inconscient veut signifier à la conscience du rêveur? Des trois auteurs précités, Jung s’avère celui qui a le plus détaillé l’analyse des rêves selon un protocole efficace. Nous l’adopterons donc dans ce qui suit.

            Un premier tri portera sur les sortes de rêves, afin de bien préciser celui qui fait l’objet d’analyse et d’interprétation, car certains rêves sont leur propre interprétation, par exemple, les rêves qui manifestent une perception psychique : voyance et télépathie. Dans la voyance, comme nous l’avons dit plus haut, le rêveur voit l’événement se produire ailleurs. Les rêves de voyance et les rêves télépathiques n’exigent donc guère d’interprétation. Quant aux rêves anticipatoires ou prophétiques, la plupart sont clairs (voir le rêve de Lincoln dans l’Introduction). Même si un certain nombre d’entre eux se présentent sous une forme symbolique, ils sont facilement reconnus après leur réalisation. Les rêves où interviennent des guides spirituels sont généralement évidents et signifient exactement ce que le message dit. J’en ai donné un exemple au chapitre précédent. (Voir page 35.)

 

            Nous traiterons donc des rêves qui concernent les problèmes de l’organisme, les rêves dits thérapeutiques et ceux qui permettent une meilleure observation de soi-même et donc qui apporte, au rêveur, une plus grande connaissance de soi par la révélation de son ombre et des autres archétypes de l’inconscient, c’est-à-dire qui ont trait à l’évolution de sa personnalité. Ce sont les plus symboliques, parce qu’ici l’intervention de l’inconscient se fait d’autant plus pressant en son langage imagé qu’il y a urgence de rétablir l’équilibre physiologique ou psychique du rêveur. Ce langage onirique est plus poétique que le langage rationnel. Si on demande à un médecin  de décrire le déroulement d’une maladie, il utilisera des concepts rationnels comme infection ou fièvre, alors que le rêve représentera « le corps malade de l’homme comme s’il était sa maison terrestre, et la fièvre comme le feu qui la détruit » (C.G.Jung, Essai d’exploration de l’inconscient, p. 108.)

 

Mais celui qui veut aborder lui-même l’analyse de ses rêves doit être animé d’un grand désir de se mieux connaître et décidé à y mettre le prix. C’est une entreprise sérieuse – mais combien enrichissante ! - que de vouloir scruter les messages de son inconscient : celui-ci répondra au désir du conscient si ce dernier persévère dans son projet et y apporte une certaine discipline et une continuité dans la remémoration de ses rêves et dans leur rédaction quotidienne ou régulière. Il doit donc, avant tout, croire à leur importance. Par contre, cette autoanalyse est déconseillée et même contre-indiquée pour un psychotique, fût-il guéri, sans l’aide d’un psychothérapeute chevronné qui saura faire la part des choses et renoncer à se livrer à cette analyse si le Moi du patient est encore trop fragile pour affronter les « confidences » déstabilisatrices de l’inconscient.

 

Écrire ses rêves

Comme préliminaire à l’analyse proprement dite, le sujet devra procéder à la cueillette des scènes oniriques qu’il a vécues durant son sommeil. Certaines personnes affirment ne jamais se souvenir de leurs rêves et en concluent, de façon erronée, qu’elles ne rêvent jamais. Deux raisons peuvent expliquer l’oubli des rêves. Beaucoup d’entre eux retombent, au réveil, dans l’inconscient parce que, durant le rêve, l’harmonie entre le conscient et l’inconscient a été accomplie: il s’agissait de rétablir l’équilibre physiologique (équilibre hormonal) ou l’équilibre émotionnel (liquidation de conflits intérieurs). La deuxième raison, Seth l’attribue à la croyance du sujet, qui affirme que les rêves n’ont aucune valeur et ne sont que des illusions. Par cette croyance, il en estompe le souvenir.

            Le désir et la décision de se souvenir de ses rêves au réveil faciliteront donc leur rappel à la conscience. Les spécialistes recommandent de noter minutieusement le déroulement du rêve. Jung suggérait même à ses patients de dessiner ou de peindre leurs rêves et revenir à leurs esquisses pour stimuler le souvenir de certains détails qui leur auraient d’abord échappé. Voici donc quelques règles qui facilitent l’analyse des rêves (Voir Raymond de Becker, Interprétez vos rêves, pp. 94-98.):

1. Tenir un cahier de rêves qu’on pourra consulter régulièrement.

2.      Ne pas interrompre ses activités professionnelles ou son train de vie, à moins que l’interprétation des rêves y pousse nécessairement le sujet.

3.      Mettre entre parenthèses toutes ses valeurs : le rêve est un inconnu dont on ignore tout et qu’il faut étudier.

4.      Transcrire exactement chaque rêve et son contexte (celui de la veille et celui du rêve lui-même : lieu, endroit et, éventuellement, l’heure).

5.      Noter le nombre de personnages qui se présentent dans le rêve.

6.      Dans une suite de rêves, placer le rêve analysé entre celui qui le précède et celui qui le suit.

7.      Étudier le rêve par rapport à la situation de la veille.

8.      Toujours préférer à l’interprétation générale des symboles les associations libres sur les détails du rêve.

9.      Peindre ou dessiner ses rêves si leur expression verbale est difficile ou impossible.

            Et voici une suggestion pratique: garder un bloc-note et un crayon sur sa table de chevet pour y écrire ses rêves si on se réveille durant la nuit : car alors le souvenir en est  plus vif. Et, au réveil, tenir les yeux fermés quelques minutes pour s’efforcer de revoir en détail le ou les rêves dont nous avons retenu des bribes; puis, au lever, les noter immédiatement

Analyse et interprétation

Préliminaires. Jung donne deux conseils utiles pour aborder l’analyse des rêves de façon efficace : a. Apprendre le plus de choses possibles sur le symbolisme, puis oublier tout ce que vous avez appris lorsque vous analysez un rêve (C.G.Jung, Essai d’exploration de l’inconscient, p. 70). b. Considérer le rêve comme un drame (C.G.Jung, La guérison psychologique, pp. 69-70).

Jung conseille, pour faciliter la clarté et l’analyse, de considérer le rêve comme s’il constituait un drame en raccourci, avec ses quatre actes :

1.      son exposition et ses personnages, son lieu géographique, son époque, ses décors;

2.      l’action qui s’y annonce et s’y noue;

3.      la péripétie du drame;

4.      ce drame évolue vers sa terminaison, sa solution, sa « lyse », détente, indication ou conclusion.

Ce schéma de répartition en quatre actes est en général fort éclairant et valable.

Des rêves, en particulier, qui se terminent par le réveil en sursaut du rêveur, Jung pense – pour qu’ils aient réussi à percer tous les mécanismes physiologiques et psycho-physiologiques protecteurs du sommeil – qu’il s’agit d’une teneur psychologique d’une telle importance ou d’une telle urgence, que l’inconscient les fait passer en quelque sorte en prise directe dans le conscient pour être sûr qu’ils n’échappent point au conscient et au moi du rêveur. (Dr Roland Cahen, cité dans Planète Plus, C.G.Jung, l’homme et son message, p. 51)

 

Procédé succinct d’analyse 

  1. En premier lieu, il faut bien définir le contexte. D’abord le contexte physique et psychologique de la veille, qu’on met en relation avec le rêve. Puis le contexte même du rêve. C’est un préliminaire relativement facile: il s’agit de rechercher, grâce aux associations, quelle signification et quelle nuance on attribue aux divers détails du rêve.

Quant à l’interprétation, la tâche s’avère plus délicate et plus longue. « Elle suppose chez celui qui la pratique, une compréhension psychologique, une faculté de pénétration intuitive et de combinaison, une connaissance du monde et des hommes, et, en outre, un savoir spécifique, reposant autant sur des connaissances étendues et approfondies que sur une certaine «  intelligence du cœur » (Ibidem, p. 68)

2. Avec les conseils d’un spécialiste et la pratique personnelle, l’interprétation de ses propres rêves devient plus facile.

Voici, à titre d’illustration, la structure dramatique habituelle en quatre phases d’un rêve :

            1. une exposition  qui indique le lieu de l’action. Par exemple : Je suis dans la rue, c’est une avenue… Cette exposition comprend :

                                                           a. les personnages.  Je me promène avec mon ami X et nous croisons Mme Y…

                                                           b. le temps (manque souvent). Parfois une horloge sur un bâtiment indique l’heure…

2. une action qui se noue : Dans le lointain apparaît une automobile qui roule bizarrement : le chauffeur doit être ivre…

3. une culmination ou péripétie : Tout à coup, c’est moi qui suis dans l’automobile, apparemment je suis le chauffeur ivre, mais je ne suis pas ivre, mais incertain et embarrassé : la direction ne répond plus et je bute contre un mur…

4. un dénouement (solution) : (Cette partie manque parfois) Je remarque que la partie avant de la voiture est écrasée. Je ne connais pas cette auto qui appartient à quelqu’un d’autre. Je ressens une certaine angoisse en pensant à ma responsabilité. (Voir C.G.Jung, La guérison psychologique, pp. 68-70).

 

Cette séquence dans l’analyse (en trois ou quatre phases) est répétée pour chacun des rêves d’une série. Elle précède l’interprétation proprement dite. Dans le prochain chapitre, je présenterai des exemples d’interprétation de rêves.

Les rêves n’ont pas tous la même importance. Il faut distinguer ceux qu’on qualifie de « petits rêves » et ceux qu’on considère comme de « grands rêves », car la fonction compensatoire ne s’applique pas de la même façon dans les deux cas. Les petits rêves, expliquent Jung, « sont les fragments de l’imagination courante de chaque nuit; ils proviennent de la sphère subjective et personnelle et trouvent une explication suffisante dans les faits de la vie quotidienne » (C.G. Jung, La guérison psychologique, pp. 74-75.)

 Ce sont ces rêves quotidiens que nous désirons analyser pour équilibrer notre vie ou progresser psychiquement. On les oublie facilement, car leur valeur réside dans les « variation quotidiennes de l’équilibre psychique. » Et cet équilibre est la plupart du temps assuré par la fonction de compensation du rêve (voir plus loin).

            Quant aux rêves importants ou « grands rêves », on en garde le souvenir durant toute la vie : « […] il n’est pas rare qu’ils soient la gemme la plus précieuse du trésor où l’âme renferme les joyaux de ses expériences » (C.G. Jung, La guérison psychologique, pp. 74-75), car ces rêves contiennent des motifs mythologiques que Jung a appelés archétypes et qui prennent leur source dans la couche profonde de l’inconscient collectif. Ils surviennent, en général, à des moments importants de la vie : dans la première enfance (entre 3 et 5 ans), à la puberté, au milieu de la vie (36-40 ans) et à l’heure de la mort. Ils se présentent ordinairement dans un cadre poétique et de beauté qui étonne le rêveur. Leur interprétation est difficile et laborieuse parce que le sujet qui les a vécus ne peut pas faire, à leur sujet, d’associations significatives. Les symboles, en effet, ont une saveur mythologique et visent à exprimer un problème humain éternel et non point un déséquilibre personnel (Ibidem, pp. 76-77 ).

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Dans  une longue suite de rêves apparaît un processus de développement ou d’organisation, évoluant par étapes méthodiques. C’est ce que Jung a désigné par le terme de processus d’individuation ou processus évolutif de la personnalité. Les grands rêves amorcent et souvent « précipitent » chez les sujets, ce processus d’individuation, c’est-à-dire la réalisation de l’homme total : l’intégration de l’inconscient dans le conscient ou mieux l’assimilation du moi à une personnalité plus étendue. Pour ce faire, enseigne Jung, ils

utilisent de nombreux thèmes mythologiques qui caractérisent la vie du héros, cette personnalité humaine plus grande que celle du commun des mortels et de nature semi-divine. Il s’agit d’aventures dangereuses, d’épreuves comme celles qu’on rencontre dans les initiations. Il y a des dragons, des animaux secourables et des démons. On y rencontre le Vieux Sage, l’Homme-Bête, le trésor caché, l’Arbre magique, la Fontaine, la Caverne, les Jardins défendus par un haut mur, les Processus de transmutation et les Substances de l’Alchimie, toute choses qui n’ont aucun point de contact avec les banalités de la vie quotidienne. La raison d’être de cette imagerie tient au fait qu’il s’agit de réaliser une partie de la personnalité qui n’a pas encore existé, qui se trouve seulement en train de devenir. (Ibidem, pp. 77-78.)

 

 

La fonction compensatoire du rêve

La compensation est un affrontement, une comparaison de différents points de vue qui pourraient permettre un redressement ou un équilibre. Trois possibilités se présentent :

a. Si l’attitude du Moi conscient est fortement unilatérale, le rêve adopte un parti opposé, une contre-partie. Par exemple, quelqu’un qui rationalise beaucoup ses émotions pour les contrôler, pourrait se retrouver angoissé ou pleurnichard en rêve.

b. Si la conscience se tient aux environs du  juste milieu, le rêve se contente d’exprimer des variantes. Par exemple, quelqu’un qui affiche un bon contrôle émotif, mais qui est capable d’exprimer de la sympathie, rêvera qu’il console des gens et les aide à régler leurs problèmes.

c. Si l’attitude de la conscience est correcte (adéquate), le rêve coïncide avec cette attitude et en souligne les tendances, sans perdre pour autant l’autonomie qui lui est propre. Par exemple, une personne optimiste qui aime la vie et les animaux, fera des rêves dans lesquels elle se verra entourer d’amis ou s’intéressera à l’élevage de petits animaux.

La compensation vise, dans la plupart des cas, à rétablir un équilibre psychique normal et agit ainsi comme une sorte de régulation autonome du système psychique. Mais la compensation est insuffisante (ou n’a pas lieu) dans le cas d’individus ayant une vie tarée, car le rêve présagerait un dénouement fatal : suicide ou autres actions anormales (Voir Ibidem, pp. 71-72).

 

Un profane intelligent, c’est-à-dire un non spécialiste, qui dispose de quelques connaissances psychologiques, d’une certaine expérience de la vie et d’un certain entraînement, est capable de diagnostiquer de façon très exacte la compensation incluse dans un rêve ordinaire. Mais il lui sera impossible de comprendre la nature du processus d’individuation qui se manifeste à travers les rêves et qui est à la base de la compensation psychologique, s’il n’a pas de solides connaissances dans les domaines de la mythologie, du folklore, de la psychologie des primitifs et de l’histoire comparée des religions (Voir Ibidem, p. 74). Il pourra, avec avantage, consulter un psychothérapeute à leur sujet.

Ceci étant bien compris, revenons aux rêves « moyens » ou aux petits rêves, qui concernent notre propos, voyons quand et comment opère la fonction de compensation. Elle s’exerce avec d’autant plus d’insistance que le sujet garde et entretient « des préjugés, des erreurs, des fantasmes et des désir puérils » (de fausses croyances ou croyances négatives, dirait Seth) qui peuvent, s’ils ne sont pas modifiés, conduire à une dissociation névrotique ou amener « une vie plus ou moins artificielle, très éloignée des instincts normaux, de la nature et de la vérité ». Le rêve tentera de compenser la situation psychologique, de façon subtile, à l’aide d’un matériel onirique dont le but est de reconstituer l’équilibre total de notre psychisme tout entier. Pour illustrer cela, Jung cite le cas de gens qui manquent de réalisme, qui ont une trop bonne opinion d’eux-mêmes ou qui font des projets sans tenir compte de leurs capacités. Ces gens rêveront, par exemple, qu’ils volent ou font des chutes. Les rêves compenseront ainsi les déficiences de leur personnalité tout en les avertissant du danger de leur démarche (Ibidem, p. 60).

 S’ils ne réagissent pas au message du rêve, ces personnes pourraient tomber dans les escaliers ou avoir des accidents de voitures. Voici un exemple éclairant fourni par Jung :

Je me souviens d’un homme qui était inextricablement empêtré dans toute une série d’affaires louches. Il conçut une passion presque morbide pour les formes les plus dangereuses d’alpinisme, comme une sorte de compensation. Il cherchait à « se dépasser lui-même ». Dans un rêve, une nuit, il se vit dépassant le sommet d’une haute montagne et mettant le pied dans le vide. Quand il me raconta son rêve, je vis aussitôt le danger qu’il courait et j’essayai de donner encore plus de poids à la mise en garde, pour le convaincre de se modérer. J’allai même jusqu’à lui dire que son rêve présageait sa mort dans un accident de montagne. En vain. Six mois plus tard, il « mit le pied dans le vide ». Un guide l’observait alors que lui et un ami se laissaient descendre au long d’une corde dans un endroit difficile. L’ami avait momentanément pris pied sur une corniche, et le rêveur le suivait. Soudain, il lâcha la corde, selon les propres termes du guide, « comme s’il sautait dans le vide ». Il tomba sur son ami, l’entraîna dans sa chute et tous deux furent tués (Ibidem, pp. 60-61).

 

 

Un cadre personnalisé pour l’interprétation

        On peut, par exemple, faire une distinction relativement simple entre les individus qui ont une personnalité extravertie et ceux qui ont une personnalité introvertie. L’introverti est branché surtout sur l’être, sur sa conscience propre et son ego, alors que l’extraverti se préoccupe plus du paraître aux yeux des autres dont il recherche la compagnie. Mais la distinction entre ces deux types psychologiques n’est pas absolue : les deux tendances s’entremêlent plus ou moins.

Questions sur les types : suis-je introverti ou extraverti (quel type prédomine chez moi)?  Le rêve m’indique-t-il que je suis trop introverti ou trop extraverti ?

            Pour affiner encore l’analyse, nous examinerons comment s’expriment les quatre fonctions psychiques dans notre vie. Elles correspondent aux quatre moyens grâce auxquels notre conscience parvient à s’orienter par rapport à l’expérience. La sensation (c’est-à-dire la perception sensorielle) nous révèle que quelque chose existe. La pensée nous révèle ce que c’est. Le sentiment nous dit si c’est agréable ou non. Et l’intuition nous révèle d’où provient la chose, et vers quoi elle tend. Ces quatre types fonctionnels sont plus précis que les types plus généraux de l’extraversion et de l’introversion.

Questions sur les fonctions : quelle est ma fonction psychique dominante?

            Si la pensée domine chez moi, je suis plutôt rationnel : on me regarde comme un intellectuel. Le rêve m’indique-t-il que la fonction du sentiment est déficiente? Et que j’ai peur d’exprimer mes émotions et mes sentiments ? Est-ce que je les rationalise trop?

            Si le sentiment domine chez moi, je suis un sentimental : les idées ne sont pas mon point fort. Le rêve m’indique-t-il que je devrais plutôt considérer la nature profonde des choses et des personnes et non seulement leur apparence extérieure qui me plaît ou me déplaît?

            Si la sensation est la fonction importante pour moi, je suis plutôt matérialiste et  je n’accepte que ce que je touche et expérimente par mes sens. Le rêve m’indique-t-il qu’il faut dépasser la perception physique pour favoriser l’intuition, le senti psychologique?

            Si la connaissance intuitive prédomine chez moi, je suis plutôt un imaginatif. Le rêve m’indique-t-il que je dois aussi avoir les deux pieds sur terre, et agir concrètement ici et maintenant?

            Il y a des rêves qui se répètent tout au long de la vie ou pendant une certaine période. On les appelle rêves récurrents.  Un rêve de cette sorte, selon Jung, indique un effort de l’inconscient pour compenser une attitude déficiente du rêveur à l’égard de la vie. Il peut remonter à un traumatisme qui a marqué l’individu ou « anticiper sur quelque événement important à venir » (C.G.Jung, Essai d’exploration de l’inconscient, p. 66) Pendant trente ans, Jung fit souvent un rêve qui anticipait sur sa vie et ses recherches psychologiques. Voici le premier de ces rêves qu’il raconta à Freud dans un but d’analyse, mais que celui-ci n’a pas pu interpréter à cause de ses propres préjugés.

J’étais dans ma maison, C’était une grande maison à l’architecture complexe et qui rappelait vaguement la très vieille demeure de mon oncle, construite sur les anciens remparts de Bâle. Je me trouvais au premier étage; il y avait là de beaux meubles, un peu comme dans mon bureau actuel. C’était une pièce du XVIIIe siècle dont le mobilier me plaisait énormément. Je remarquai un bel escalier et je décidai qu’il fallait que j’explore l’étage inférieur. Je descendis donc et j’arrivai au rez-de-chaussée. Là, la construction, comme l’installation, semblait dater du XVIe siècle ou un peu avant. Tout était dans la pénombre; le mobilier était vieux et lourd et je pensais en moi-même : « Comme c’est beau ! J’ignorais que c’était ici. Peut-être y a-t-il une cave en dessous ? » Il y en avait une en effet. Elle était de construction très ancienne et datait sans doute de l’époque romaine. Je descendis un escalier poussiéreux et usé et je découvris des murs nus dont le plâtre s’écaillait et qui laissait paraître des briques romaines; le sol était recouvert de dalles. Un sentiment étrange m’envahit pendant que je descendais l’escalier une lanterne à la main. Je pensais : maintenant je suis arrivé au bout. C’est alors que dans un coin j’aperçus une pierre carrée munie d’un anneau; je le tirai et je pus voir plus bas une deuxième cave très sombre, comme une grotte ou un caveau funéraire. Un peu de lumière filtra lorsque je soulevai la dalle. La cave était remplie de débris de vases préhistoriques, d’ossements et de crânes. Je demeurais stupéfait et lorsque la poussière retomba j’eus l’impression d’avoir fait une découverte importante. Le rêve s’arrêta là et je me réveillai. 

Intriguée par ce rêve, il considéra que la maison représentait peut-être différentes étapes culturelles, ce qui l’amena à l’idée de l’inconscient collectif :

Plus Jung y pensait, plus le satisfaisait l’idée que le rêve décrivait, tel un diagramme, l’évolution par couches successives de la Culture; aux éléments personnels contenus dans la psyché s’ajoutaient les matériaux impersonnels ou autonomes, certains immémoriaux (E.A.Bennet, Ce que Jung a vraiment dit, Marabout Université, pp. 71-73 ).

 

            Par la suite, l’analyse de ses propres rêves et ceux de ses malades lui révéla que des contenus n’ayant aucun rapport avec les données personnelles du rêveur, lui fit désigner ces contenus à saveur mythologique sous le nom d’archétypes, c’est-à-dire des dispositions fonctionnelles, faisant partie de l’héritage humain universel. En tant que scientifique, il se devait d’étayer cette hypothèse sur des assises historiques : c’est l’étude de l’alchimie qui lui fournit cette base historique. Et cela lui permit d’interpréter son dernier rêve récurrent. Voici donc un résumé des rêves suivants et le dernier qu’il fit sur ce motif de la maison :

J’ai moi-même rêvé un même motif pendant plusieurs années, dans lequel je découvrais une partie de ma maison dont j’ignorais l’existence.

Quelquefois, il s’agissait des appartements de mes parents, morts depuis longtemps, dans lesquels mon père, à ma grande surprise, avait un laboratoire où il étudiait l’anatomie comparée des poissons et ma mère un hôtel pour visiteurs fantômes. D’habitude, cette aile inconnue de ma maison était un ancien édifice historique, depuis longtemps oublié, dont j’étais propriétaire par héritage. Il s’y trouvait des meubles anciens intéressants, et vers la fin de cette série de rêves, je découvris une vieille bibliothèque dont les livres m’étaient inconnus. Finalement, dans le dernier rêve, j’ouvris un de ces livres, et j’y trouvai une profusion de merveilleuses images symboliques. Quand je m’éveillai mon cœur battait d’émotion. …

Plusieurs semaines après avoir rêvé du livre inconnu, je reçus un paquet du libraire. Il contenait un volume en parchemin datant du XVIe siècle qui était illustré par de fascinantes images symboliques qui me rappelèrent aussitôt celles de mon rêve. Comme la découverte des principes de l’alchimie était devenue une partie importante de mon travail en tant que pionnier de la psychologie, le motif de mon rêve récurrent est facile à comprendre. La maison, bien entendu, était le symbole de ma personnalité et de son champ conscient d’intérêts. Et l’aile inconnue représentait une anticipation d’un nouveau champ d’intérêt et de recherches qui échappait encore à ma conscience. Depuis ce temps, il y a trente ans, je n’ai plus jamais fait ce rêve (C.G.Jung, Essai d’exploration de l’inconscient, Denoël-Gonthier, pp. 66-67).

 

 

Un guide pratique

            De tout ce qui précède, on peut dégager certains éléments d’une analyse efficace de ses rêves. Voici donc, en conséquence, une démarche ou un guide pratique qu’on peut utiliser avec profit :

1.      Préparation psychologique. Avoir un grand désir de se mieux connaître au moyen de ses rêves. S’autosuggestionner avant de s’endormir afin  de se souvenir de ceux-ci. Garder un bloc-note et un crayon sur sa table de chevet pour les noter, si on se réveille au cours de la nuit. Tenir un carnet dans lequel on les écrit régulièrement et, si possible, quotidiennement.

2.      Notation des rêves.  Il s’agit de rêves qui nous préoccupent au réveil ou dont le souvenir est encore vivace. Il est bon alors d’écrire à son sujet : date du rêve; heure approximative (dans la nuit ou avant le réveil); idée générale (en mots succincts); détails : action, personne actives, objets, rapports entre personnes et objets; contexte physiologique : indigestion, indispositions avant le sommeil, maladie affectant la personne (chronique ou récente); contexte psychique : bonne ou mauvaise nouvelle reçue la veille; dispute avec quelqu’un; déception dans ses plans de vie; décisions non réalisées, un gain inattendu, etc.

            Si on n’a qu’un vague souvenir d’un rêve, qui pourtant nous sollicite, on peut utiliser  la méthode de « réminiscence du rêve » (Correspondance personnelle de l’auteur. Cette méthode m’a été suggérée par un ami, auteur d’un traité philosophique sur le rêve prémonitoire. Voir dans Mes Sources : Ernst Donald, Vie onirique et rêve prémonitoire, Les Éditions de l’Aube, 1983.)

Au réveil, ne pas bouger; garder la même position dans le lit; ne pas ouvrir les yeux. Entretenir l’atmosphère du réveil et du rêve qui a précédé durant la nuit, même s’il n’y a pas d’image  ou de souvenir.

Procéder par la méthode du puzzle (casse-tête); trouver d’abord une bribe du rêve, un élément, et essayer d’y accoler d’autres morceaux de souvenir dans le rêve.

Ne pas procéder en partant du commencement vers la fin, comme une histoire suivie. Il faut d’abord reconstituer le rêve comme un puzzle; une fois la majeure partie des éléments du rêve retrouvée, repasser le rêve du commencement jusqu’à la fin.

 

3.      Analyse et interprétation. Mettre de côté ses préjugés et considérer le rêve comme un inconnu (« Je ne sais vraiment pas ce que ce rêve peut signifier », se disait Jung). Établir le contexte de la veille et le contexte du rêve (revoir les 4 phases du drame ci-dessus, pp. 44-45) et faire des associations entre les deux contextes : les écrire en détails et même les dessiner ou les peindre à l’occasion (surtout quand les images oniriques sont difficilement exprimables en mots). Comparer les actions, les sentiments et les émotions présents dans le rêve avec ceux de ma vie réelle : qu’est-ce que le rêve veut compenser ou compléter dans mon attitude ? S’agit-il d’un problème de santé physique ou d’un trouble psychologique ? A-t-il trait à mon tempérament extraverti ou introverti? Veut-il compenser l’une de mes fonctions psychiques exagérément dominantes? Dans l’analyse de ses propres rêves, il faut se méfier de l’intervention « réductrice » de l’ego qui peut se rebeller devant certaines révélations peu flatteuses du rêve. Pour parer à cet obstacle, il faut nourrir beaucoup d’honnêteté envers soi-même, montrer beaucoup d’ouverture envers son vrai Moi (qui n’est pas l’ego ni la persona qui l’habille) : considérer le « rêveur » comme une tierce personne qui a des affinités amicales avec soi. Cette attitude peut grandement aider à garder beaucoup « d’objectivité » au cours de l’analyse et de l’interprétation.

Ce guide est suffisant, à mon avis, pour commencer l’analyse de ses rêves et procéder à une amorce d’interprétation. On pourra l’oublier bientôt et suivre son propre senti intérieur qui favorise davantage l’art de l’interprétation.