Shirley MacLaine

(réflexions)

 

         Après le travail, ce soir-là, je suis allée à Hollywood pour voir le film tiré de A CHORUS LINE. Il faisait doux quand je suis sortie du cinéma et le film me rappela mes débuts de danseuse. Je m’arrêtai au coin d’une rue adjacente, en regardant le ciel étoilé. Est-ce que j’avais écrit le scénario de ma vie avant ma naissance, comme certains maîtres le prétendent?

            Est-ce que j’avais choisi la dure discipline de la danse, mes relations avec Alfred Hitchcock, le sourire à travers les larmes, à l’écran? Est-ce que j’avais décidé de devenir un instrument de communication, et d’avoir toutes ces aventures autour du monde, en politique, dans le domaine de l’écriture et dans le domaine spirituel? Est-ce que ma passion pour les métiers du spectacle avait ses racines dans l’intuition que j’avais depuis toujours, d’avoir écrit le rôle de ma vie, bien avant de pouvoir l’interpréter physiquement, sur la scène de notre planète terre? Peut-être John Heard faisait-il son entrée maintenant, au bon moment, pour interpréter le rôle que j’avais écrit pour lui dans MON script? Et si c’était MON script, alors son personnage représentait sans doute un aspect de moi?

            En marchant dans la nuit suave d’Hollywood, je me disais que je me trouvais en plein cœur du plus célèbre royaume de l’illusion. Or pour moi, les illusions créées sur scène et au cinéma étaient des réalités, pas des faux-semblants. Quand j’étais absorbée par un travail passionnant, rien d’autre n’existait. J’oubliais ma « vraie » vie et je vivais une autre aventure. Je ne la « jouais » pas. Est-ce que finalement, dans ce que nous appelons la vraie vie, ici et maintenant, sur terre, nous n’étions pas victimes de la même illusion? Tout n’était peut-être qu’une question de « regard », de cadrage, d’angle, de focus, de distance et de recul?

            Tout en marchant, je me demandais si la notion de « vies successives », de réincarnation linéaire, était une simplification de la vérité. Quel rôle jouait donc le TEMPS, la DURÉE, dans ma réalité?

            Einstein a dit que la notion de temps n’a rien à voir avec le temps que nous mesurons. Les maîtres spirituels confirment ce concept. Ils disent que le passé, le présent et l’avenir se confondent. En choisissant un temps linéaire, nous essayons d’appréhender certains aspects de l’infini.

            Je pensais à mon corps. Il existait dans sa totalité. Je ne pouvais être consciente d’un aspect de mon corps que si je me concentrais, par la pensée, sur tel ou tel endroit. Par exemple, mon gros orteil n’était important que si j’y pensais précisément. Et si quelqu’un marchait dessus, là il prenait toute son importance.

            C’était peut-être ce que nous faisions tous dans la vie, en choisissant spécifiquement tel aspect plutôt que tel autre, en recevant des leçons spécifiques pour chacun de nous, à un moment donné. Après tout, les rêves étaient peut-être réels, de même les visions, les fantasmes?

            Quand j’avais des prémonitions, je me branchais peut-être sur une réalité « alternative » que je pouvais seulement définir comme étant le « futur », mais en réalité, les deux existaient en même temps la vision présente, et la situation future. Quand on avait l’impression d’un « déjà vu », nous n’étions peut-être pas en train de voir quelque chose du futur ou du passé, mais nous passions peut-être dans une autre dimension du temps, et de la totalité, en regardant dans un autre objectif, braqué sur un autre aspect du tout, comme lorsque je me concentrais sur mon gros orteil.

            Ainsi la vie était peut-être une histoire de mesure du temps, analogue au cinéma qui souligne les temps forts et les événements marquants d’une vie.

            Quand les gens comme nous font des films, nous créons le scénario que nous voulons voir sur l’écran. On sait que les meilleurs films respectent la loi du Karma : le méchant est puni, tôt ou tard. Les sujets qui intéressent le public sont ceux qui le touchent le plus, et avec lesquels ils peuvent s’identifier. Ils souffrent avec le héros et l’héroïne parce qu’ils se voient en héros et en héroïne de leur propre drame. Et les seconds rôles suivent le même processus.

            Et même si tout le monde sait d’avance comment le film va finir, nous faisons tous comme si nous ne le savions pas, nous les acteurs, et eux, les spectateurs. Nous arrivons à juger notre compétence dans la mesure où le public marche dans la combine, croit à nos trucs de magiciens et de saltimbanques.

            J’oubliais mon doigt de pied, en réfléchissant à tout ça, sous les palmiers et les étoiles.

            Nous sommes sur terre pour apprendre, pour faire des expériences, et tous les événements que nous créons pour nous-mêmes ont un but : savoir, connaître, apprendre, expérimenter. Une fois « de l’autre côté », je m’apercevrais sûrement que j’avais moi-même créé le décor, les personnages et l’action à cause de ce besoin inné d’expérience, certains choisissent une vie pleine d’action et de drames; d’autres choisissent la comédie; certains  évoluent en choisissant l’aventure; et d’autres choisissent de se contempler en restant chez eux. Les choix et les combinaisons sont infinis, comme au cinéma.

            Quelque chose en moi a toujours su que mon destin était déjà inscrit. Cette partie, je l’appelle le sur-moi, et je ne donne pas à ce mot un sens philosophique. C’est la partie de mon âme qui, d’un côté est plus ou moins « contenue » dans Shirley, et relié par un fil invisible, une ligne téléphonique spatiale, à la source divine. Nous sommes tous que nous en soyons conscients ou non, téléguidés, comme des avions, par ce sur-moi qui possède la connaissance. C’est lui qui a choisi mes relations, mes drames, mes épreuves, mes joies, en espérant que je réussirais à en savoir plus, et à mieux comprendre pourquoi et comment tout cela m’arrivait. Mon sur-moi, ma petite boîte de téléguidage ne se contentait pas de provoquer les événements de ma vie présente, je sentais qu’il pouvait créer des situations en d’autres lieux et d’autres temps que celui où je vivais.

            En devenant plus consciente et plus proche de mon sur-moi, j’arriverais mieux à comprendre la totalité, la somme, de ce que j’étais.

            L’énigme de la vie commençait toujours par le « Connais-toi, toi-même ». Dans cette connaissance, résidait la clé de l’harmonie, de la paix intérieure, et de l’équilibre.

            Je réfléchissais tout en marchant. J’essayais de respirer en pensant à l’énergie des étoiles, comme si je pouvais la sentir, l’intercepter. Je leur appartenais, et elles m’appartenaient.

            Par conséquent, moi, maintenant dans cette rue, sur cette terre, je ne pouvais ressentir qu’un tout petit aspect de moi. Il y avait de quoi être perplexe, et curieux. Une Shirley pouvait en cacher beaucoup d’autres. J’étais « davantage » que ce que je connaissais de moi. Là était la grande vérité. Si j’avais créé ma propre réalité, dans une dimension que je ne comprenais pas, alors du même coup, j’avais créé tout ce que je voyais, touchais, sentais, entendais, goûtais; tout ce que j’aimais, haïssais, respectais; tout ce qui m’attirait et me répugnait. J’étais donc responsable de tout ce qui existait dans ma réalité. Si c’était vrai, alors j’étais tout, comme les textes anciens le disent. J’étais mon propre univers. Est-ce que cela pouvait signifier que j’avais créé Dieu, la Vie et la Mort?

            Je frissonnai, envahie tout à coup par une sensation de solitude. Est-ce que c’était cela que décrivaient les grands maîtres spirituels dans ce sentiment terrassant de solitude qui précède la connaissance du pouvoir, étonnamment illimité, qui est en chacun de nous? Est-ce que c’est ça l’essentiel Est-ce qu’on s’est choisi chacun notre lot de tragédies et de triomphes, pour mieux mesurer notre pouvoir? Si on peut créer assez de forces négatives, par nos paroles, nos pensées, nos actions pour déclencher des guerres, alors on doit être capable de créer une polarité positive. En assumant notre pouvoir, on est proche de ce que l’on appelle la force divine.

            Est-ce que la recherche de Dieu est inutile sous prétexte qu’il est à l’intérieur de moi? Est-ce que Dieu est en chacun de nous? Est-ce que la connaissance de soi vaut la peine d’être entreprise, si on s’aperçoit que tout ce qu’on y trouve, c’est nous qui l’avons créé? J’ai marché des heures sous les étoiles. Il y avait comme une roue immuable qui tournait dans ma tête. Est-ce que j’avais créé tout ça, ou bien est-ce que cela m’avait créée, moi? Comment le prouver? Mais puisque ma réalité dépendait de ce que je ressentais et percevais, alors autant faire le choix. C’était MOI qui décidais de la manière dont j’allais le vivre. Alors, du point de vue de la vérité, qu’est-ce que ça changerait? Je CHOISISSAIS la manière dont j’allais faire l’expérience de ma vie.

 

Shirley MacLaine, Miroir secret Mon plus grand rôle, ma vie, Éditions Michel Lafon, pp. 162-165