Shirley MacLaine (3)

la Réincarnation (1)

 

… nombre de mes semblables et de mes connaissances, voulant y voir plus clair en eux, acceptaient la théorie de la réincarnation aussi aisément que le lever du Soleil chaque matin.

J'ai appris un jour de la bouche d'un très grand acteur, avec qui j'avais partagé une merveilleuse aventure professionnelle, et entretenu par la suite des relations d'amitié sincère, qu'il y croyait. C'était Peter Sellers. Une expérience vécue, me confia-t-il, avait conforté chez lui la conviction que son âme était distincte de son corps.

J'avais tourné deux films avec Peter : Woman Times Seven, dans lequel il jouait un personnage secondaire, celui d'un de mes sept maris, et Being There, dans lequel je jouais à mon tour un rôle secondaire, tandis que lui interprétait ce qui devait rester le plus grand rôle de sa carrière. Peter devenait toujours le personnage qu'il jouait, dans la vie comme devant la caméra. Je pense qu'il fut un acteur de génie. Mais il souffrait de ce qu'il appelait l'ignorance de sa véritable identité. Il disait se sentir plus familier des personnages qu'il interprétait que de lui-même. Il était convaincu d'avoir été ces personnages, à un moment donné, comme s'il « les avait vécu dans le passé ».

Il m'en parla le jour où nous terminions le tournage de Being There. Nous revenions d'Ashville, en Caroline du Nord, où nous avions tourné les extérieurs et, à Hollywood, nous tournions en studio, sur le plateau de la Goldwyn. En arrivant ce matin-là au studio, je perçus immédiatement que quelque chose n'allait pas. Impossible de déterminer quoi.

Cela tenait-il à des réminiscences d'anciens films que j'avais tournés en partie là - Irma la Douce, Two for de Seesaw, Children's Hour et The Apartment - ou se passait-il quelque chose que je découvrirais plus tard.

Peter n'était pas en grande forme. Ce que je mis sur le compte de la fatigue. Il travaillait dix heures par jour avec un pacemaker, et n'avait jamais été taillé pour le marathon. Nous étions seuls assis tous les deux à l'arrière d'une limousine reconstituée, attendant que les éclairages soient réglés.

Brusquement, Peter s'étreignit la poitrine et me saisit le bras. Son geste sans précipitation et discret n'alarma personne d'autre que moi. Mais je sus immédiatement que c'était grave. Appelant discrètement le directeur de production, je lui glissai à l'oreille qu'il ferait bien de trouver un médecin et de le garder prêt à intervenir. Il m'approuva d'un signe de tête et s'éloigna. Dans la maquette, Peter continua à me parler du jeu d'acteur, de ses propres rôles. C'est alors qu'il me dit éprouver le sentiment d'avoir connu tous les personnages qu'il avait interprétés au point de ressentir qu'il était chacun d'eux à un moment ou à un autre.

Je ne saisis pas immédiatement ce qu'il voulait me dire. À mesure qu'il développait ses impressions, je finis par comprendre qu'il avait été ces personnages au cours de ses différentes vies antérieures.

- Ah oui, c'est de ça que tu t'inspires ? Lui dis-je le plus naturellement du monde. Des expériences et des sentiments que tu as connus dans d'autres vies ? Tu en gardes le souvenir ? Voilà qui expliquerait ton jeu si naturel. Tu as sans doute une meilleure mémoire de tes vies antérieures que la plupart des gens. C'est là que tu puises ta créativité.

Ses yeux brillèrent, comme s'il venait enfin de découvrir un confident capable de le comprendre et de partager sa conviction.

- Tu sais, je n'en parle pas beaucoup, me dit-il, On penserait que je suis complètement sonné.

- Je sais. Je n'en parle pas moi non plus. Mais il y a probablement plus de gens qu'on ne le pense qui croient au monde cosmique. Simplement, ils n'en parlent pas.

Il sembla se détendre un peu.

- Ce malaise que tu viens d'avoir… ? lui demandai-je.

- Rien. Sans doute une petite indigestion.

- Dis-moi davantage, si ça peut te soulager.

Il sembla ne pas tenir à m'en parler sur l'heure, détourna la conversation, évoqua son régime alimentaire, ce qui lui convenait ou non, et le désagrément de vivre avec « ce maudit zinzin dans le cœur ».

Je l'écoutai, sachant qu'il n'était pas encore mûr pour se confier à moi.

- C'est ce plateau qui me donne la chair de poule, fit-il.

- Pourquoi ?

- Parce que.

- Parce que quoi ?

Il essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front et respira profondément.

- Parce que c'est sur ce plateau que je suis mort, expliqua-t-il.

Je fis de mon mieux pour ne pas réagir avec brusquerie. Les circonstances dans lesquelles il était passé à deux doigts de la mort me revinrent en mémoire : j'avais appris la nouvelle par les journaux.

- C'est Rex Kennemer qui m'a tiré de là, reprit-il. Je l'ai vu me sauver la vie.

- Tu plaisantes. Comment as-tu pu le voir ?

- J'ai senti que je quittais mon corps, me dit-il. (Il décrivit la scène comme si elle était arrivée à un autre et qu'il en avait été témoin.) J'ai flotté au-dessus de ma forme physique, et je les ai vus me transporter à l'hôpital. Alors je les ai suivis, par curiosité. Je voulais savoir ce qu'il m'arrivait. Je n'éprouvais ni peur, ni rien de semblable, parce que moi, je me sentais bien. C'était mon corps qui était mal en point. Et puis, j'ai vue l Dr Kennemer se pointer. Il m'a pris le pouls et a constaté que j'étais mort. Alors, lui et quelques autres se sont mis à me pomper sur la poitrine. Et vas-y que je te pousse. Tout juste s'ils ne me sautaient pas dessus à pieds joints pour me faire repartir le cœur. J'ai vu Rex hurler après je ne sais qui pour lui dire qu'on n'avait pas le temps de me faire une prémédication et de me transporter en salle d'opération, et qu'il fallait m'ouvrir d'urgence. C'est lui qui m'a sorti le cœur d la poitrine. Il le massait comme un forcené. À peine s'il ne jonglait pas avec ! Je trouvais ça très intéressant. Rex refusait d'admettre que j'étais mort. J'observais la scène. Et c'est à ce moment que j'ai vu, au-dessus de moi, une lueur incroyablement belle et brillante. Une lumière blanche. Je voulais à tout pris l'atteindre. Jamais je n'avais autant désiré quelque chose. Je savais que là, de l'autre côté de cette lumière qui m'attirait fort, il y avait l'amour, le véritable amour. J'en

ressentais la douceur, la ferveur, et je me rappelle avoir pensé : « C'est Dieu. » J'essayais de m'élever vers elle pendant que Rex s'escrimait à ranimer mon cœur. Mais quelle que fut la manière dont je m'y prenais, je n'arrivais pas. Alors j'ai vu une main traverser la lumière. J'ai voulu la toucher, la serrer, la saisir pour qu'elle me hisse et me tire à elle, vers cette clarté. Et j'entendis Rex au-dessous de moi, qui disait : «  Il est reparti ! Je sens qu'il bat ! » Au même instant, une voix suspendue au bout du bras que je voulais tant toucher me disait : « Pas encore. Retourne et achève. L'heure n'est pas venue. » Je me sentis flotter et redescendre dans mon corps. J'étais amèrement déçu. Ensuite, je ne me souviens plus de rien. Jusqu'au moment où j'ai repris conscience d'avoir réintégré mon corps.

Quand Peter eut terminé son récit, je fis de mon mieux pour me conduire comme si tout cela était banal.

- J'ai lu pas mal de choses d'Elisabeth Kubler-Ross, dis-je… ses comptes rendus sur les nombreux cas de gens qui décrivent la même chose, alors qu'ils étaient cliniquement morts. Pour eux non plus, l'heure n'avait pas sonné, puisqu'ils sont revenus pour nous en porter témoignage. (À suivre)

 

Shirley MacLaine, L'amour foudre, Éditions J'ai Lu, pp. 218-222.