Shirley MacLaine (4)
Réincarnation
(2)
Peter me regarda avec attention, comme s'il
attendait qu'on l'invite à en dire davantage. Je ne voulais pas me montrer trop
curieuse, mais ne voulais pas non plus qu'il s'interrompît.
-
Tu ne crois pas que je suis fou ? demanda-t-il.
-
Non. Bien sûr que non. J'ai entendu trop de gens décrire le même phénomène. Ils
ne peuvent pas être tous cinglés. L'important, à mon avis, c'est de comprendre pourquoi on est revenu.
J'employai
le « on » plutôt que le « tu », sachant que la moindre
incursion dans son intimité risquait de lui faire prendre ses distances. Le
personnage de « Peter Sellers » lui était tout à fait étranger, je
l'ai déjà dit. Il pouvait totalement s'identifier aux personnages qu'il
interprétait, et percevoir encore d'autres mystères, il l'avait souvent confié
à des journalistes. Quant à Peter Sellers… ce personnage lui échappait.
Il
s'agitait, mal à l'aise dans la limousine.
-
Tu te sens bien ? lui demandai-je.
-
Oui. Mais tout ça… le plateau… la caméra… les projecteurs… la voiture… tout ça
me rappelle que je n'ai toujours pas trouvé la réponse à la question. Je ne
sais pas pourquoi je suis encore ici ! Pourquoi j'y suis revenu. C'est la
raison de ma conduite. Je ne sais pas… Je n'arrive pas èa imaginer ma raison
d'être. Qu'attend-on de moi ?
Des
larmes lui envahirent les yeux.
-
Je sais, chuchota-t-il. Je sais que pour beaucoup de gens je suis une plaie. Je
sais qu'on me croit fou. Mais je suis fou pour la bonne cause. Et je ne suis
pas sûr que ce soit leur cas.
Il
se sécha les yeux sur la manche du costume immaculé que portait Chauncey
Gardiner, le personnage qu'il interprétait. Puis il me fit un clin d'œil et
renifla, comme l'eût fait Chauncey
-
Je sais que j'ai déjà eu plusieurs vies, reprit-il. Cet accident me l'a
confirmé. C'est au cours de cette vie
que j'ai perçu ce que ressentait mon âme en flottant hors de mon corps. Et depuis mon retour, j'ignore quelle est ma
raison d'être… Je ne sais pas pourquoi je suis revenu.
Il
inspira profondément, eut un long soupir d'agonie… Plus que jamais, il était Chauncey Gardiner.
Quelques
minutes plus tard, l'équipe de prises de vues fut prête à tourner. Hal Ashby,
le metteur en scène, arriva sur le plateau. Nous nous mîmes ;a jouer comme si
de rien n'était. C'était la première scène du film. Et le dernier jour de
tournage. La vie aussi n'est qu'illusion… comme au cinéma.
Un
an et demi plus tard, environ, je me trouvais chez moi, à Malibu, en compagnie
de quelques amis. Je revenais de voyage, et j'ignorais complètement que Peter
avait eu une autre attaque. Nous bavardions tranquillement. Brusquement je me
levai.
-
Peter ! m'écriai-je. Il est arrivé quelque chose à Peter Sellers !
Au
moment même où je le dis, je perçus sa présence. Il me sembla qu'il était là,
au milieu de nous, m'écoutant le lui dire.
Je
me sentis ridicule. Bien entendu, la conversation s'était arrêtée net.
À
cet instant, le téléphone sonna. C'était un journaliste. Je contrefis ma voix
pour lui répondre.
-
J'aimerais parler à Miss McLaine, fit-il. Ou plus précisément connaître sa
réaction.
-
Sa réaction à quoi ? demandai-je.
-
Oh, vous n'êtes pas au courant ? Désolé. Son ami Peter Sellers vient de mourir.
Je
regardai autour de moi. Je sentais Peter là, en train de m'observer. J'aurais
voulu dire au journaliste qu'il se trompait, lui dire : « Vous croyez qu'il est mort. Mais il a
simplement quitté sa dernière enveloppe. » J'aurais voulu lui dire :
« Écoutez, il a réussi la plus grande interprétation de sa vie, dans notre
dernier film. En incarnant l'âme la plus douce, la plus adorable qui soit
jamais venue sur terre. Il ne lui restait plus rien à accomplir. Il ne
comprenait même plus pourquoi il s'attardait tant parmi nous. Aussi est-il
reparti vers la lumière blanche… Et puis, sa mère lui manquait
réellement. »
Tout
cela, j'aurais aimé le lui dire. Mais je n'en fis rien, bien sûr. Pourtant, Peter en aurait été enchanté, j'en
suis sûre.
-
Shirley n'est pas ici, me contentai-je de répondre. Je lui transmettrai le
message.
Je
m'éloignai de l'appareil.
-
Que s'est-il passé ? demandèrent mes amis.
Je
sentais que Peter me souriait.
-
Rien, dis-je. Un journaliste. Il voulait me convaincre de la mort de Peter
Sellers.
Shirley MacLaine, L'amour foudre, pp. 222-225.