Souffrances terrestres (fin)

 

            Continuons l’article sur la souffrance.

            Après la maladie vient la pauvreté. Elle est due à un manque de confiance en l’abondance universelle. Si le Créateur – qui est Amour – est infini, sa création ne saurait être limitée ni en esprit ni en fait. Il serait facile de le comprendre en considérant les myriades d’étoiles, l’infinité des brins d’herbe, la majesté des forêts, le tumulte des vagues, bref les richesses du cadre naturel de l’homme. Lui, cependant, se replie sur lui0-même. Il pose une dangereuse barrière autour d’un lopin de terre, comme nous le signale le philosophe, et même, il a souvent la conviction que ce lopin de terre n’est pas pour lui. Il s’hypnotise sur des idées d’insuffisance qui finissent par lui valoir tous les manques qu’il envisage.

 

            Il est bon d’être prudent et de calculer où l’on en est de ses ressources, mais seulement jusqu’à un certain point. Comme la pensée ne se traduit pas immédiatement par des objets quand on vit sur Terre, il faut savoir s’adapter à ce dont on dispose aujourd’hui, mais sans oublier qu’on est toujours dans une situation transitoire et qu’on peut se préparer à une vie plus large en ayant plus de vision. Ne nous décourageons pas, malgré les apparences ; tout en agissant sur le plan physique, persévérons à nous dire que nous allons finir par mieux exprimer l’abondance divine – qui est non seulement infinie mais parfaitement adaptée aux goûts et aux capacités de chacun.

 

            La discorde s’ajoute à la maladie et à la pauvreté pour tourmenter l’humanité. Querelles, luttes, guerres, toutes naissent du manque d’amour. On voudrait pour soi ce qu’on voit à autrui; ou bien on cherche à monopoliser ce qu’on possède aux dépens d’autrui. L’égoïsme fait ainsi un mal énorme aux mortels – qui ne s’en libèrent que bien lentement. Quand on commence à être un peu moins égoïste individuellement, on organise l’égoïsme collectif. C’est d’abord l’égoïsme familial, qui semble légitime et qui l’est tant qu’on en reste au point correspondant de son développement spirituel (qui ne sera pas généreux pour sa famille avant de l’être pour des étrangers?); puis vient la communauté à laquelle on appartient, puis le pays entier. Les avantages qu’ils auraient honte à demander pour eux-mêmes, combien d’hommes ont cru légitime de les revendiquer dans ce qu’ils appellent les intérêts de leur pays, au nom du patriotisme, et de les obtenir par certaines méthodes diplomatiques, ou par la violence! Et c’est ainsi que va la mal. Pourtant, dès qu’on s’intéresse à autre chose qu’à soi-même, il y a progrès. Subordonner ses intérêts à un groupement, être bon père de famille, bon citoyen, c’est un cheminement vers l’altruisme qui, seul, marquera la fin des guerres et conflits de toutes espèces.

 

            Se sacrifier c’est pratiquer l’amour. On n’y perd que des biens temporaires qui ne comptent guère vus d’un certain niveau et qui, du reste, sont alors remplaçables par d’autres. Même si c’est son corps physique que l’on y perd, on n’en cesse pas moins d’exister. Mourir à la Terre c’est se soustraire, pour un temps du moins, aux coups d’un monde extérieur et se trouver placé dans de meilleures conditions pour acquérir un peu plus de la sagesse qui procure le véritable bonheur.

 

            Ajoutons qu’en dernière analyse nul n’est notre ennemi, si ce n’est nous-mêmes.

 

New-York, Avril 1955.

 

Morton, Marie Louise, Où et comment retrouverons-nous nos disparus?, pp. 239-241.