JOHN HARRICHARAN

 

 

 

Voyage dans les champs de l’Éternité

 

Tous les chemins nous ramènent à la maison,

au plus grand Secret de l’Univers.

 

Traduction française :

Marcel Mercier

(octobre-novembre 2005)

http://marcel-mercier.com

 

A New World Book

New York Publishing

 

 

 

 

 

 

Dédicace

à

Malika Élisabeth et Jonathan Nian qui

montrent, à un haut degré, l’innocence

des enfants et la sagesse des anciens

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Remerciements particuliers

 

Ma gratitude à Anita Bergen pour les nombreuses heures qu’elle a passées à donner à ce manuscrit une forme lisible. Je ne pouvais le demander à une plus chère amie.

 

         Une appréciation particulière à l’adresse de mon frère, David Harricharan, dont le support et l’encouragement furent constamment sentis. S’il n’avait pas été mon frère, j’aurais désiré l’avoir comme ami.

 

         Et avec grande humilité, ma gratitude éternelle à Robert « Butch » James qui a rendu possible la publication de ce livre. Parfois au cours  de sa très longue histoire, le monde est gratifié de la présence d’une âme telle que Butch. Je suis deux fois béni de pouvoir l’appeler mon ami.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Table des matières

 

                   Introduction

1.    Le retour de Gédéon

2.    Une expérience  proche de la Vie

3.    Un après-midi tranquille

4.    Les oiseaux et les livres

5.    Retour à demain

6.    Les moulins des dieux

7.    Des Iles au Soleil

8.    Là-bas quelque part

9.    Toutes de bonnes choses

10. Pour chaque chose il y a une Saison

         et un Temps

11. L’ange aux ailes d’or

12. Le joyau de la couronne

13. Il était une fois un rêve

14. La Pierre d’Ambroisie

15. Si vous plantez un Séquoia…

16. La Terreur de Trivandrum

17. Le plus grand secret de l’Univers

18. En tirant des nuages de Gloire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

 

P

eut-être que, dans la recherche sans fin du sens, non seulement ce dernier semble-t-il nous échapper, mais nous nous trouvons confrontés à l’éternelle question de la vie. Pourquoi les obstacles de la route apparaissent-ils toujours au plus mauvais moment ? Où se trouve l’aide quand nous sommes tombés dans l’arène et que les bottes nous écrasent le cou ? Pourquoi suis-je ici et où m’en vais-je ? Est-ce que je ne reverrai jamais les êtres chers qui sont décédés ? Et ainsi en va-t-il…encore et toujours. Même si personne ne peut répondre de façon satisfaisante à de telles questions, il y a  au plus profond de nous-mêmes quelque chose qui murmure l’espoir et qui nous dit que, peu importe la noirceur du chemin et la profondeur de la neige, les avenues de la gloire conduisent toujours en avant et toutes les routes mènent finalement à la maison.

 

            Ce livre est l’histoire d’un voyage dans la vie. Les personnages nous révèlent un sens de la joie, tout en sentant en même temps leur souffrance. Ce livre me concerne et vous concerne, il concerne notre quête constante et sans fin de ce qui semble inattingible. Certains d’entre nous se sont déjà rencontrés dans des livres antérieurs tels que  Si vous pouvez marcher sur l’eau, prenez le bateau, Après une longue nuit vient invariablement l’aurore. D’autres parmi nous se rencontreront ici pour la première fois et continueront ensemble dans un fascinant voyage qui nous amène dans les champs de l’Éternité.

 

            Alors que le monde tourne à une vitesse étourdissante vers le futur, nous nous trouvons saisis par l’incertitude de notre temps. Mais de telles incertitudes ne sont pas nouvelles. Elles nous ont toujours accompagnés depuis que nos ancêtres parcouraient les plaines sauvages préhistoriques et elles nous accompagneront toujours dans l’avenir. Ce que nous devons faire c’est d’interpréter à nouveau notre façon de voir le monde. Peut-être, alors,  pouvons-nous trouver que la vie penche du côté du bien, que les difficultés ont une façon de se dissiper, que le changement est une constante et que nous sommes tous les enfants d’un Dieu infini, sage et bienveillant.

 

            En lui trouvant un sens nouveau et en le comprenant mieux, nous trouverons que le monde est un endroit plus amical, un chez soi loin de notre chez nous. Alors serons-nous capables de rester calmes quand l’éclair frappe, d’être patients au milieu de la tempête et d’être centrés au milieu du chaos. Tous les chemins mènent à la maison. Puissiez-vous goûter avec joie ces aventures dans les champs de l’Éternité.

 

                                                                John Harricharan

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voyage dans les champs de l’Éternité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre un

 

Le retour de Gédéon

 

 

Q

uelque part entre New York et Londres à 39,000 pieds au-dessus de la terre, mon cœur était en paix alors que mon corps et mon esprit fatigués avaient la chance de se reposer. Je venais juste de compléter un voyage d’affaires d’une semaine, qui m’avait fait voyager d’une côte de l’Amérique à l’autre, puis au-dessus du Pacifique jusqu’en Australie. Mission accomplie en quelques jours, qui m’a ramené aux Etats-Unis et puis au-dessus de l’Atlantique jusqu’à Londres.

 

Maintenant je retournais chez moi, anticipant fébrilement la possibilité de revoir bientôt mes enfants, et la pensée de me relaxer sur mon perron, de surveiller les oiseaux et les écureuils dans ma cour arrière et des milliers d’autres activités moins exigeantes et moins exténuantes. Ce sera bon d’être de nouveau chez moi. Tôt ou tard, nous  retournons tous à la maison.

 

            Le chœur des turbines des moteurs produit un bourdonnement hypnotisant quand nous filons à toute allure dans l’espace. Contrairement à la plupart de mes récents vols, ce fut un plaisir d’être à bord de celui-ci. Il était relativement peu rempli. Moins de cinquante passagers occupaient le ventre de ce grand oiseau, qui habituellement accueille plus de six fois ce nombre.

 

            Il me passa par la tête que les compagnies d’avions n’apprécient guère des vols avec si peu de passagers. Pourtant, c’était précisément ce que je désirais – des sièges vides à ma gauche, des sièges vides en avant de moi et encore plus de sièges vides derrière moi. Pas de foules, pas de bagarres, pas d’ennui, personne qui donne des coups de pied sur votre siège, pas de conversations sans fin avec le voyageur voisin, juste un vol de retour tranquille et paisible. J’ai ajusté mon siège, je l’ai penché en arrière davantage pour prendre une position plus confortable.

 

            Comme si j’étais dans un rêve, mon esprit commença un peu à vagabonder dans les corridors du temps et m’amena à travers les espoirs et les rêves de l’an dernier. J’ai toujours aimé voler, non pas comme pilote, mais comme passager. Et non pas dans un avion du genre insecte mais dans ces oiseaux géants du ciel que sont les 747 et les 767. En parlant pour moi-même, attendre un départ dans un aéroport était apparenté à une expérience mystique. Les avions, pour moi, signifiaient un voyage et un voyage mène à des endroits éloignés. Depuis ma plus tendre enfance, ma fascination pour les endroits éloignés n’a jamais cessé et, peut-être, ne cessera-t-elle jamais.

 

            Je me rappelais le premier vol que je fis durant mon adolescence : je quittais un pays pour un autre afin de parfaire mon éducation. L’excitation que provoquaient les aventures lointaines se mêlait à la tristesse de quitter ma famille. Quand l’avion décolla et que la côte nord de l’Amérique du Sud disparut à l’horizon, je me souviens d’avoir essuyé une petite larme sur ma joue, pourtant je souriais aux glorieuses possibilités d’explorer un nouveau monde,  fascinant et un peu effrayant. Il s’écoulerait plusieurs années avant que je revois ma famille.

            Je ne dors pas beaucoup en avion et je lis très peu quand je suis dans les airs. Au-dessus des nuages je me sens enveloppé d’une ambiance de méditation ; je préfère de beaucoup réfléchir à la nature de la réalité, de philosopher et de me griser tout seul de mes pensées. Aujourd’hui n’était pas différent alors que je réfléchissais à la dernière semaine. En vérité, ce fut une semaine épuisante. L’horloge biologique de mon corps était indécise à choisir parmi les zones horaires entre les continents, mais mon esprit, à l’aise dans un vol non surchargé, dérivait parmi les nuages d’hier à demain.

 

            En bâillant, je regardai de nouveau par la fenêtre. Si vous quittez Londres à la fin de l’après-midi pour New York, vous ferez l’expérience d’un crépuscule prolongé. C’est comme si vous couriez après le soleil, sans jamais le rattraper car il fait son nid à l’ouest, vous laissant dormir ou en transe hypnotique sous son charme.

 

            Je bâillai de nouveau en regardant encore les nuages. Il y en avait beaucoup, mais ils semblaient naître à la vie changeant de formes pour  revêtir d’autres formes étranges, toujours si lentement, toujours si paisiblement pendant que nous naviguions au-dessus. En voici un qui ressemblait à une girafe, un long cou, des taches et tout cela avec le ciel bleu pâle en arrière plan. Et là au-dessus, un autre nuage prenait la forme d’un arbre acacia, complétant avec la girafe un panorama Africain. Plus bas et un peu plus loin à ma droite il y  avait une forme de voiture – une coccinelle Volkswagen, pas moins.

 

            Les nuages exercent un attrait particulier sur moi, spécialement quand je vole au-dessus et peux jouir d’eux à partir de cette perspective privilégiée. Ils paraissent si angéliques, si purs, si facilement structurés en sculptures imaginaires dans lesquelles on peut lire toutes sortes d’histoires étranges. Je surveillais le nuage en forme de coccinelle Volkswagen alors qu’il commençait à changer sa forme en petites lettres tortillées de l’alphabet. Au début, des morceaux vaporeux semblaient se briser et presque disparaître de ma vue. Cet étrange nuage semblait animé d’une volonté propre, changeant encore de forme. Très amusant ! Ça pouvait dépendre de l’angle ou d’un effet de la lumière. Des parties semblaient former les lettres… G…D…N, Puis ils disparurent, en changeant de formes comme une sorte de caricatures en production.

 

            C’est fascinant de voir comment l’ordinateur analytique de l’esprit connecte au hasard des pensées et des images à d’autres pensées et à d’autres expériences du passé. Les lettres GDN suivant le nuage de la Volkswagen me rappela un incident d’il y a plusieurs années à moitié oublié où j’avais vu le nom GÉDÉON sur la plaque d’immatriculation d’une Volkswagen.

 

            L’esprit accédait à la banque des souvenirs et connectait les points alors que je me rappelais des aventures qu’un ami mystérieux nommé Gédéon partagea avec moi. Son amie Marla n’était pas moins mystique que lui et sous leur protection et leur direction, j’avais appris beaucoup sur les hautes perspectives de l’expérience confondante que nous appelons la vie. Leur apparence et leur comportement étaient si étranges et si mystérieux que, à l’époque, je ne croyais même pas qu’ils existaient réellement ! Pourtant, j’ai avec moi, encore aujourd’hui, les livres[1] dans lesquels nos premières aventures furent rapportées.

 

            Pendant que nous traversions le temps vers le soir et l’espace vers la côte est de l’Amérique du Nord, je me rappelais la première fois que je les ai rencontrés et quelles personnalités ils affichaient. À travers les périodes difficiles du passé, depuis la perte de mes biens matériels en passant par la mort de ma femme, Mardai, et d’une situation de complet désespoir à une condition pleine de promesses, Gédéon et Marla apparaissaient d’une manière presque magique pour m’apporter une dose d’espoir et une vision spirituelle des plus nécessaire, puis, disparaissaient aussi magiquement. C’étaient vraiment des êtres angéliques venus sur terre.

 

            Il s’était écoulé bien des années depuis que je les ai vus la dernière fois. Nous étions assis sur le perron arrière en discutant au sujet d’une lettre qu’ils m’avaient apportée de la part d’un ami. Depuis lors, aucun mot, aucune communication, aucun signe de l’un ou de l’autre. C’était comme si l’éternité s’était ouverte et les avait avalés pour toujours. Avec ces idées en tête, je pressai le bouton pour appeler un préposé au vol. J’avais le plus grand besoin d’une tasse de café chaud.

 

            Il ne s’était pas écoulé plus de quelques secondes avant qu’un préposé du vol arriva par l’arrière du passage m’apportant une tasse de café chaud sur un plateau. Alors que je m’apprêtais à lui demander s’il savait lire dans les pensées, il affirma d’une voix vaguement familière : « Votre café, monsieur. Juste comme vous l’aimez. Et pour remettre les choses au point, je n’ai pas été avalé par l’éternité, je ne fais qu’y vivre ».Je levai mon regard pour essayer de voir qui il était, et je ne vis que mon ami longtemps perdu, Gédéon. J’ai failli renverser le café hors du plateau, puis, je restai là assis, la bouche grande ouverte, regardant avec incrédulité le visage de Gédéon qui arborait un large sourire.

 

            Il m’offrit mon breuvage et dit : « Je ne voulais pas vous faire sursauter », et continua le plus naturellement du monde, « Vous ne pensiez pas que nous en avions fini avec vous, n’est-ce pas ? »

 

            Après le choc initial que me causa son apparition, les premiers mots qui sortirent de ma bouche furent : « Gédéon ! Est-ce vous ? Je veux dire… je pensais justement à vous et à Marla. Qu’est-ce que vous faites ici ? Comment avez-vous… ? »

 

            Avant que je puisse finir ma phrase, il posa sa main sur mon épaule et dit : « Ça fait longtemps. Permettez-vous que je m’assois pour nous entretenir sur ce qui se passe. »

 

            « S’il vous plaît, s’il vous plaît, asseyez-vous. Dites-moi où vous avez été et ce que vous faites ici ? » Lui demandai-je alors qu’il prenait place  à mon côté.

 

            « Eh bien, vous ai-je manqué ? » Une petite taquinerie en passant, comme vous  voyez.

            « Évidemment, vous m’avez manqué, répondis-je.  Vous et Marla êtes soudainement disparus un jour, et la façon dont je l’ai imaginé, c’est que vous étiez décédés, car je n’ai jamais eu de nouvelles ni de l’un ni de l’autre. Ça fait des années, Gédéon. Vous avez cette habitude de disparaître pendant des années et de réapparaître d’une manière des plus inattendues. »

 

            « Je n’étais certes pas décédé, comme vous pouvez clairement le voir. J’étais juste ailleurs pour faire d’autres choses. Mais c’est le temps de vous visiter de nouveau et de finir le travail que nous avons entrepris il y a plusieurs années. Dites-moi, John, qu’est-ce que vous avez fait depuis notre dernière rencontre ? »

 

            Je ressemblais à un millier de questions pendant que je le regardais. Il ne paraissait pas avoir vieilli du tout. Il portait encore une barbe bien entretenue et ses yeux brillants recelaient de nombreux mystères. Cette fois-ci il était vêtu en préposé au vol avec deux médailles sur sa poche de gilet. « Je pensais à vous juste avant que vous apparaissiez. Qu’est-ce que vous faites dans ce boulot de préposé au vol ? » Demandai-je en ignorant délibérément sa question.

 

            « C’était le meilleur moyen de vous rencontrer de nouveau. Au moins nous avons pu converser un petit moment, échanger nos pensées et vous apporter les dernières nouvelles. Pourquoi pensez-vous que ce vol compte si peu de passagers ? Nous avons retenu un avion spécial pour vous. Pensez-vous que tout cela est dû au hasard ? Simple coïncidence ? Il  n’y a pas d’accidents dans l’univers, John. Seulement des choix, un grand nombre de choix et chacun produit un résultat qui crée de nouveaux choix. C’est frustrant, n’est-ce pas ? »

            « Qui a retenu un avion spécial ? » Demandai-je.

            « Oh, Marla et moi, évidemment. Qui pensiez-vous que c’était? »

            « Où est Marla ? Est-elle aussi sur ce vol ? »

            « Non, pas sur ce vol-ci, mais temporairement dans la compagnie d’aviation. Vous la verrez bien assez tôt. Avez-vous beaucoup d’autres questions ? »

            « Oui ! J’en ai. J’ai toujours un lot de questions. Et vous n’avez pas encore répondu à la plupart, Gédéon. » Je me demandais encore si je m’étais endormi et que je rêvais tout cela quand Gédéon baissa la voix et me parla sur un ton plus sérieux.

 

            « La plupart de vos question auront leurs réponses en temps et lieu », dit-il.  « Maintenant, je vous dis seulement que Marla et moi, nous travaillerons de nouveau avec vous. De glorieuses aventures à l’horizon, John ! Maintenant parlez-moi des enfants, Comment vont-ils ? »

 

            J’avais toujours l’impression qu’il connaissait presque tout, mais ici il me questionnait au sujet des enfants.  Ne le sait-il pas ? Peut-être, essaie-t-il seulement d’amorcer une conversation. « Les enfants vont bien », répondis-je, « Jonathan ira bientôt au collège et Malika va avoir sa graduation. Leur mère aurait été fière d’eux, Gédéon. Nous parlons souvent d’elle, vous savez. »

 

            « Elle est fière d’eux et de plusieurs façons elle vous assiste à les aider à apprendre et à grandir. Pensez-vous que vous avez accompli une si grande tâche sans son aide ? »

            « Ce n’est pas ce que je voulais dire, Gédéon. Mais leur mère est décédée depuis plusieurs années et nous avons lutté et fait des sacrifices pour survivre et arriver où nous en sommes maintenant. La lutte n’a pas été facile. Ce n’était certes pas un pique-nique, mais par-dessus tout, nous avons bien travaillé. Ne savez-vous pas tout cela, de toute façon ? Vous savez tout, semble-t-il. »

 

            « J’ai eu quelques nouvelles et je suis parfois passé chez vous  juste pour ‘écornifler’ pour ainsi dire. Eh bien, nous aurons des contacts plus rapprochés, maintenant. Je vous reverrai bientôt pour continuer notre travail. » Gédéon se leva, me sourit en continuant de parler puis se tourna pour s’en aller. « Marla vous rencontrera à votre atterrissage. Je dois partir maintenant. »

 

            Avant que j’aie pu répondre il était parti. Tout comme dans le passé, il a simplement pris le passage, se tourna et disparut. Vaincu par un accès de bâillements, je me retournai et m’étirai. Sans trop de conviction, je me suis dit que j’avais dû tomber endormi ; J’ai probablement rêvé toute cette scène d’une nouvelle rencontre avec Gédéon. Mais en face de moi sur le plateau ouvert il y avait deux tasses de café vides que Gédéon et moi avons bues. Non  ce n’était pas un rêve. Il était réellement revenu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre deux

 

Une expérience près de la vie

 

J

e jetai un coup d’œil à ma montre et notai que nous avions moins d’une heure ou presque avant d’atterrir. On venait juste de servir le repas, mais je n’avais aucun désir de goûter la nourriture de la compagnie d’aviation. Pas loin de l’aéroport il y a un restaurant du genre bistro où j’arrête souvent en voyage. J’ai pensé y aller à mon retour chez moi pour prendre une bouchée. Le fait de revoir Gédéon après toutes ces années a rallumé en moi une grande curiosité au sujet de la vie.

 

            Beaucoup de choses ont changé depuis que je l’ai vu la première fois. Pendant un voyage d’affaires, sa voiture était tombée en panne sur notre parc de stationnement. Depuis lors, notre amitié était devenue une relation maître-élève. Les idées qu’il a partagées avec moi ont continuellement servi à me rappeler les êtres sans limites que nous sommes, si nous pouvions seulement le croire.

 

            Depuis ces premiers jours, la population dans son ensemble a développé une conscience plus large des choses invisibles. En même temps, la technologie a fait une si rapide avancée qu’elle permet même aux régions les plus éloignées du monde de regarder les Jeux Olympiques ou d’assister à des concours de tennis quand ils ont lieu.

 

            On a écrit des livres sans nombre sur l’esprit humain, obligeant plusieurs librairies à agrandir leur section consacrée à la spiritualité. Les média ont redécouvert l’existence des anges et, ainsi, les anges sont nés de nouveau sur le plan humain. Dans certains média des plus sérieux, les vies antérieures et futures ont été explorées jusqu’à ce qu’on découvre une armée de vies antérieures de César, de Cléopâtre, de rois et de reines en n’importe quelle tranche de temps qu’on programme.

 

            Il est apparu que le mélange de l’esprit et du commerce enrichissait les comptes de banque de plusieurs entrepreneurs astucieux qui saisirent vite l’idée que le « pauvre en esprit » paierait royalement pour « voir Dieu » réellement. Des auteurs, des mystiques, des gurus et des leaders de groupes ont proliféré et ont apporté les idées d’un  Monde Nouveau en utilisant de nouvelles méthodes qu’ils avaient trouvées. Certains ont parlé d’un nombre spécifique de degrés nécessaires pour obtenir l’illumination. D’autres insistaient sur les prises de conscience intérieures découvertes dans un pays éloigné et dans des circonstances mystérieuses. Et d’autres encore, d’une voix tranquille et humble, murmuraient le cri des anciens Hébreux : « Écoute, O Israël, le Seigneur Dieu est UNIQUE ! »

 

            Des prophètes du Nouvel Âge et leurs enseignants religieux ont parlé de diverses convergences et de désastres menaçants devant se produire aux alentours du tournant du siècle : du feu et des séismes, des famines et des inondations. Et puis il y eut ces personnages charismatiques, plus avisés dans les moeurs du monde commercial que leurs cousins plus ésotériques, qui prêchaient l’évangile des « lois et profits » et tous leurs frères furent étonnés de voir leur grande prospérité.

 

            Et ainsi en était-il. Alors que le jet approchait des côtes de l’Amérique du Nord, je réfléchissais aux voies et aux moyens dont l’humanité disposait. Au cours des ans, les conseils de Gédéon m’avaient donné une perspective pratique de la vie et de la manière de vivre. Au lieu de dépenser trop de temps sur les «Expériences près de la mort », il a préféré m’instruire sur les joies des « Expériences près de la vie » qui nous relient à notre présent voyage ici sur Terre.

 

            La perspective d’apprendre une fois de plus auprès de Gédéon m’a apporté un sentiment de grande excitation et d’anticipation. Je pourrais certainement utiliser un peu de son  aide et de ses suggestions dans de nombreux domaines de ma vie. L’expression « Les temps changent » s’est avérée depuis des temps immémoriaux. Le seul aspect permanent de l’univers, c’est le changement, et notre habileté à réussir et à être heureux est directement proportionnelle à notre habileté à nous adapter au changement et à y travailler.

 

            La voix du haut-parleur à ce moment me ramena à la réalité. « Nous arriverons dans peu de temps. Pour préparer notre atterrissage, veuillez mettre vos sièges dans leur position droite et placer les plateaux à leur position fermée. Assurez-vous que votre ceinture est bien attachée. Ce fut pour nous un plaisir de vous servir et si vous projetez d’autres plans de voyage, veuillez penser de voler de nouveau avec nous. »

 

            J’acquiesçai à cette invitation et puis je me retournai pour jeter un regard dans le passage, espérant apercevoir Gédéon de nouveau. Il n’était visible nulle part, ce qui ne me surprit nullement puisque apparaître et disparaître était, semble-t-il, une de ses vieilles habitudes. J’ai rassemblé mes effets personnels, les fourrai dans mon sac de voyage et me préparai pour l’arrivée.

 

            L’atterrissage fut aussi doux que la soie. Si vous n’étiez pas conscient de ce qui arrivait, vous n’auriez même pas pu le remarquer. C’est ce qui se produit parfois – exactement comme dans la vie réelle, une minute vous êtes dans les airs, et à l’autre vous êtes sur la piste d’atterrissage sans aucun choc pour vous informer que vous êtes arrivé.

 

            Quelques minutes plus tard, alors que nous approchions de la barrière, je me suis retourné espérant encore revoir Gédéon. Mais il n’était pas là. Sortir de l’avion et passer à l’Immigration et aux Douanes étaient choses relativement faciles, surtout si vous n’avez pas beaucoup de bagages. Je n’avais qu’une valise et un sac de voyage, aussi je me suis hâté vers le carrousel pour prendre ma valise.

 

            Lors de certains vols et dans certains aéroports, reprendre votre valise peut durer presque aussi longtemps que le vol lui-même. Malheureusement, il semblait que c’était le cas ici. La plupart de mes compagnons de voyage avaient déjà repris leurs effets et quitté, alors que j’étais un des derniers qui restaient. La patience est une vertu que j’ai poursuivie toute ma vie. Même si je me suis considérablement amélioré à ce sujet comparativement à ma jeunesse, ça exige encore de ma part beaucoup de détermination et d’effort. Finalement après environ vingt minutes de grognonnerie à mi voix, j’allai m’informer au comptoir des bagages.

 

            Concentré sur la frustration du moment, je n’avais pas regardé tout autour pendant que je réfléchissais à la meilleure manière de poursuivre la compagnie, particulièrement le département des bagages. Une voix venant de derrière une immense colonne me fit sursauter. « John ! John ! » S’écria-t-elle, « cherchez-vous votre valise ? »

 

            J’ai regardé ça et là tout autour pour voir qui m’appelait. À moins de trente pieds, près de ma valise, se tenait une des plus magnifique préposée aux bagages que je n’ai jamais vue. Sous sa « Casquette Rouge » officiel, des cheveux dorés tombaient en cascades ensoleillées sur ses épaules. Un sourire lumineux ornait son visage et ses yeux bleu-vert pétillaient de malice, alors que j’approchais en hésitant.

 

            « Pour l’amour du ciel, John ! » sa voix sonnait d’un franc plaisir, « Vous  ne me reconnaissez vraiment pas ! » et elle me prit par les épaules en me donnant la plus délicieuse accolade que j’ai reçue depuis bien longtemps. Et puis, je l’ai reconnue. Comment ne pouvais-je pas la reconnaître plus tôt ?

 

            « Marla ! » criais-je très fort, « c’est vous ! Je ne vous avais pas remarqué du tout. Vous êtes si…si belle. Je ne m’attendais pas… »

            « Quoi ? » m’interrompit-elle, « avez-vous quelque chose à redire à ce qu’une amie de longue date vous rencontre à l’aéroport ? Gédéon vous a dit que je serais là, n’est-ce pas ? Je suis désolé d’avoir volé votre valise pendant quelque temps. Je ne pouvais résister à cette espièglerie. Vous paraissez toujours si amusant et prenez l’allure d’un enfant quand vous êtes embarrassé. »

            « Comme un enfant qui s’amuse, eh ? Juste comme je veux paraître. Et oui,  maintenant que j’y pense, Gédéon avait mentionné que je vous reverrais bientôt, mais je ne pensais pas que ce serait si tôt et ici. Qu’est-ce que c’est ça ? Vous travaillez tous les deux à temps partiel pour la compagnie d’aviation, maintenant ? »

            « Non » répondit-elle, « nous sommes toujours avec la vieille compagnie – Les Entreprises G & M. Mais ne restons pas ici, allons manger quelque chose. Je suis sûre que vous connaissez une place où l’on sert cette chose graisseuse que vous aimez. »

 

            Comme je la connaissais, je ne me suis même pas préoccupé de lui demander comment elle devinait mes intentions. Durant les années où je les ai connus, elle et Gédéon, ils m’ont toujours parus avoir cette capacité mystérieuse de deviner avec grande précision ce que je voulais faire. Je l’ai suivie vers les Douanes alors qu’elle tirait ma valise sur roues. Je lui ai offert de la transporter moi-même, mais elle a dit en riant : « Je suis la préposée aux bagages aujourd’hui. Détendez-vous, vous avez fait un long voyage en avion.»

 

            « Il me faut appeler un taxi », dis-je alors que nous gagnions le trottoir.

            « Ne vous inquiétez pas, John. Je verrai à ce que vous retourniez chez vous après dîner. Voici notre limousine maintenant. »

            Le chauffeur sortit, prit ma valise et mon sac de voyage et les plaça soigneusement dans le coffre de la voiture, pendant que Marla et moi-même nous nous glissions sur le banc arrière. Un peu plus tard, on nous déposa à mon petit café favori et nous nous sommes installés pour manger. J’attendais avec impatience de causer de nouveau avec elle.

 

            Après avoir commandé, je me reculai sur ma chaise et dévisageai Marla. « Vous n’avez pas vieilli d’un jour depuis la dernière fois que je vous ai vue il y a plusieurs années, dis-je.  En réalité, vous paraissez même plus jeune. »

            « C’est une question de perspective, John, répondit-elle.  Vous êtes aussi vieux que les collines ou aussi jeune qu’un nouveau-né. Tout ça dépend de vous et de votre manière de percevoir votre monde. Vous ne voyez pas les choses comme elles sont, vous les voyez comme vous êtes. »

            « Alors si je vous vois comme je suis, je dois être en excellente condition », dis-je dans un large sourire.

            « Encore plus que vous pouvez l’imaginer vous-même », répondit-elle.

            « Merci », dis-je en riant.

            Le garçon de table apporta nos mets et pendant que nous mangions, je lui demandai : « Dites-moi, Marla, qu’est-ce que vous faites ici, vous et Gédéon ? Pourquoi êtes-vous de nouveau ici ? Oh, je suis heureux que vous soyez revenus, mais je suis aussi très curieux. Est-ce une autre période d’apprentissage ? Vous savez combien je déteste les leçons et les examens. »

            « La leçon terminale, John », dit-elle sur un ton plus sérieux. « Une leçon qui est un peu différente de celles que vous avez apprises il y a des années. Maintenant prenons plaisir à notre dîner – savourons le moment présent. Vous vous êtes trop concentré sur les expériences près de la mort ; prenons plaisir à l’expérience ‘près de la vie’.»

 

            J’étais assis de l’autre côté de la table, tout en savourant mon repas et en observant, en silence, le léger jeu de feux d’artifice dans les cheveux de Marla. La conversation passa des souvenirs des temps passés aux possibilités du futur sans faire allusion trop profondément aux raisons de notre nouvelle rencontre. Peut-être qu’il n’y a pas de raisons pour tout. Peut-être que certaines choses ne font seulement qu’exister.

 

            Nous étions assis là, deux amis qui étaient séparés par des mondes et, pourtant, si proches. L’une qui, semble-t-il, transcendait les tracas du temps et de l’espace et l’autre qui passait la plupart de ses heures d’éveil à s’efforcer de vivre au lieu de vivre tout simplement.

            Quand nous avons terminé les derniers mets du repas, Marla arborait de nouveau ce sourire rayonnant comme le soleil. « Vous devez avoir hâte de retourner chez vous, de voir les enfants et de vous reposer après une semaine si épuisante », dit-elle.

            « Oui, ils m’ont beaucoup manqué. Et j’ai vraiment besoin de repos. Faire le tour du monde en une semaine ou presque, peut s’avérer dur. »

 

            Malgré mes objections, elle paya la note et nous gagnâmes, la main dans la main, la limousine qui nous attendait. « James va vous conduire chez vous », dit-elle. « Je suis désolée de ne pouvoir vous accompagner cette fois, mais peut-être bientôt. Embrassez les enfants pour moi. Et en voici un spécial pour vous. »

            Elle s’approcha et me donna un gentil baiser sur la joue droite. Là au clair de lune sous la fraîche brise  qui soulevait nos cheveux, j’ai dit adieu à Marla. Je savais que je les reverrais bientôt, elle et Gédéon.

            En très peu de temps la limousine arriva à mon chemin privé et j’étais chez moi. Oui, tous les chemins conduisent à la maison. Le marin revient de la mer et, comme dit le poète, le chasseur revient des collines pour entrer chez lui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre trois

 

Un après-midi paisible

 

 

A

près mon retour, j’ai passé les premiers jours à répondre à mon courrier, à retourner les appels téléphoniques et à essayer de rattraper ce qui était arrivé en mon absence. Marla et Gédéon étaient un agréable souvenir et, d’une certaine manière, je les ai relégués au plus profond de mon esprit, particulièrement depuis que j’ai su qu’ils me visiteraient occasionnellement.

 

            Les enfants et moi passions beaucoup de temps ensemble, devisant sur ce qui arrivait dans leurs jeunes vies. Jonathan me harcelait de questions et de discussions concernant le monde et son fonctionnement. Garçon toujours heureux et chanceux, c’était merveilleux de l’observer quand il s’impliquait dans les « affaires de l’état » et donnait son point de vue. La spontanéité et la gentillesse étaient son mot d’ordre. Si j’avais soumis une requête à un ordinateur pour le fils idéal, je n’en aurais pas reçu un meilleur.

 

            Malika ne cessait jamais de m’étonner par sa sagesse et son intérêt pour les autres. La plus sérieuse en général, elle s’assurait que tout était en ordre et que toutes les tâches étaient faites à temps. Si j’avais mis au point les qualifications de la fille idéale, je n’aurais pas pu faire mieux.

 

            Et moi ? J’essayais de jouer le rôle de « Salomon », l’arbitre en la résidence : je décidais qui avait raison ou tort dans leurs querelles apparemment sans fin. La plupart du temps, je jouais au diplomate en négociant des compromis pour garder la paix. Maintenant en jetant un regard avec la perspective d’aujourd’hui, je me demande comment j’ai toujours survécu. Oui, je pense avoir appris plus de ces deux-là que de tous les autres réunis.

 

            Les voir grandir a toujours été pour moi une source d’étonnement et de consternation. Je me rappelle trop bien les années où j’avais apporté à la maison deux jouets semblables de couleurs différentes, un rouge et un bleu. Évidemment, tous les deux désiraient le bleu ou tous les deux demandaient le rouge. Ils luttaient pour prendre le même siège dans la voiture et pour avoir les mêmes choses quand des différentes étaient disponibles. Mais pour les programmes de télévision ? C’est là que commençaient les différences. Ils voulaient tous les deux regarder des programmes différents au même moment sur la même TV. Pour une raison étrange, ma TV, mon appareil stéréo, mon VCR leur semblaient infiniment plus agréables que leurs propres appareils.

 

            Leur mère aurait réellement été fière d’eux. Surtout depuis sa mort, le lien forgé par nous trois était extrêmement solide. Nous aimons les plaisirs simples, comme un barbecue familial sur le perron arrière ou une simple réunion autour de la table de cuisine en commentant les dernières nouvelles. Parfois quand je les regarde, je réalise que nos enfants ne resteront avec nous que très peu de temps. Aussi évident que ça peut sembler, chaque jour qu’ils sont avec nous est un jour de moins où nous les aurons près de nous. Éventuellement, ils devront prendre leur propre chemin, tracer leurs propres sentiers, faire leurs propres erreurs et en subir les conséquences, comme nous l’avons fait.

 

            En cette soirée particulière, j’étais calmement assis à la table de cuisine, lisant un nouveau livre qu’un ami m’avait envoyé et sirotant une chope de café quand le téléphone sonna. Je pris l’écouteur et ne put entendre que la voix de Gédéon qui disait : « Salut, John, je voulais juste savoir si Marla et moi pouvions vous faire une visite ? Nous sommes dans les environs et pouvons nous rendre chez vous dans 15 minutes à peu près. »

 

            « Certainement, Gédéon. Ça serait merveilleux. Les enfants sont sortis pour quelque temps, aussi je n’ai aucune tâche de père à faire maintenant. En passant, j’ai vu Marla l’autre jour. Je déteste dire ça, mais elle a meilleure apparence que vous… »

            « Je sais, je sais », m’interrompit-il en simulant de la déception. « Elle a dit que vous ne paraissiez pas trop mal, non plus. Nous serons chez vous dans quelques minutes. »

 

Les visites de Gédéon, surtout quand Marla est avec lui, étaient toujours imprévisibles. Vous ne savez jamais où la conversation va mener ou ce qui peut arriver ensuite. Le café n’avait pas encore fini de chauffer quand ils arrivèrent. Il y eut un coup à la porte qui sépare la cuisine du perron et j’ai jeté un coup d’œil à travers la vitre aux visages souriants de Gédéon et de Marla.

            Je les fis entrer, les saluai chaleureusement et les fis asseoir à la table de cuisine pendant que je  servais une tournée de café.

 

            « Eh bien », demandai-je, « qu’est-ce que vous faites à l’orée de ces bois ? Je sais  qu’il ne vous est pas juste arrivé de passer par ici ? Vous devez avoir quelque chose en tête – c’est la raison de votre présence ici. »

            « Il semble nous connaître trop bien, Marla », dit Gédéon avec un clin d’œil. « Mais encore une fois, John, nous n’avons pas besoin d’une raison pour vous voir. Des amis, quels qu’ils soient, aiment se réunir juste pour le plaisir et l’agrément de la compagnie des uns et des autres. Vous êtes pour nous un ami cher et nous aimons votre compagnie. »

            « Si vous aimez tant ma compagnie, comment se fait-il que je ne vous ai pas vus pendant des années, sauf la semaine dernière, évidemment ? »  Il y avait un peu de sarcasme qui perçait dans ma voix.

 

            Marla répondit : « C’est comme ça, John. Tous les deux, Gédéon et moi, avons été temporairement appelés vers d’autres attributions. Il y en avait d’autres qui restaient pour vous aider si nécessaire, mais nous devions partir pour un temps. Mais nous avons continué à consulter les rapports à votre sujet et nous avons appris que vous avez bien manœuvré pour passer à travers des périodes très difficiles. De toute façon, nous savions que vous passiez toujours à travers n’importe quelle difficulté. »

            « J’ai toujours assumé que vous connaissiez ma situation. Et, évidemment, au moment où j’ai fini de lutter avec un problème, il y en avait de plus gros et de plus difficiles à affronter. » Je les ai regardés à tour de rôle attendant une réponse.

 

            « C’est ainsi qu’est la vie, John, dit Marla.  Vous terminez une classe et vous passez à une autre. Vous apprenez à compter de un à cent, puis de cent à n’importe quel nombre. Puis on vous enseigne les tables de multiplication suivies des simples mais fondamentaux principes des mathématiques. Plus tard arrivent l’algèbre, la géométrie, le calcul et d’autres. Vous pouvez quitter l’école si vous voulez, mais vous devez encore aller à quelque chose d’autre. Peu importe, pourquoi gaspillons-nous ce magnifique après-midi à discuter de tels sujets ? Dites-lui ce que nous avons en tête, Gédéon, »

 

            Gédéon prit une autre gorgée de café, se recula sur sa chaise me regarda de ses yeux  mi-fermés. « Ça fait longtemps que nous n’avons pas fait de choses agréables ensemble. Marla et moi avons vérifié avec les autres dans la compagnie et ils sont d’accord pour que nous vous amenions dans un de nos voyages. Même le Chef a pensé que ce serait une bonne idée. »

            « Un voyage ? Super ! J’aimerais vraiment ça ! » Dis-je, bouillonnant d’anticipation. Ceux qui travaillaient pour lui référaient toujours au Président et Représentant du Conseil des Entreprises G & M, la compagnie pour laquelle Gédéon et Marla travaillent, comme au Chef. Nous l’avons rencontré plusieurs fois dans le passé et j’aimerais rencontrer de nouveau cette étrange personnalité.

            « Mais veuillez m’en dire plus, continuai-je.  Comment va le Chef ? Où irons-nous ? Quand pouvons-nous partir ? Pourrons-nous avoir une rencontre avec lui ? Vous savez, comme celles que j’ai eues il y a des années ? Allez, allez, dites-moi ! »

 

            Tous les deux, Marla et Gédéon, éclatèrent de rire. « Une chose à la fois, John », dit-il. « Nous allons répondre à toutes vos questions, mais une à la fois. D’abord, le Chef vous envoie ses salutations. La plupart du temps, il vous les envoie directement, mais il a dit quelque chose qui laissait supposer que vous les prenez pour de la pacotille ou que vous êtes trop occupé pour les remarquer. Et, c’est certain que nous partirons pour un voyage ou deux. »

 

            « Ça me paraît formidable ! Ça fait très longtemps que je n’ai pas eu de vacances. Je suis anxieux de partir. Dites-m’en plus ! Est-ce que les enfants viendront aussi ? »

            « Pas maintenant pour les enfants », dit Marla, « ils ont d’autres choses à faire. Et à leur manière, ils sont familiers avec ce que nous allons faire. Rappelez-vous que nous sommes tous connectés par des liens qui traversent l’éternité, aussi vos enfants, vous et d’autres d’entre nous sommes reliés d’une manière merveilleuse. Plusieurs d’entre nous connaissent les mêmes choses et aident les autres à se rappeler. »

            « Je me souviens des voyages que nous avons faits il y a longtemps. Les expériences d’apprentissage, les aventures, je ne peux pas attendre ! »

            « Notre idée est de vous aider à trouver », dit Gédéon, « le grand secret de la vie. Il n’y a qu’un seul secret de la vie. Et, ce n’est pas réellement un secret, puisqu’il est ici depuis longtemps. Nous vous dirons où le trouver et peut-être comment l’utiliser. C’est moins compliqué que vous pensez. »

 

            « C’est une des raisons pour laquelle nous sommes revenus chez vous », dit Marla.  « Il y a d’autres raisons, évidemment, mais celle-ci est de loin la plus importante. Quand nous aurons terminé ces aventures, nous n’aurons plus besoin de travailler avec vous de cette façon et vous continuerez pour finir la tâche que vous vous êtes imposée. Vous chanterez votre propre chant, vous accomplirez votre mission, vous remplirez votre destinée, pour ainsi dire. »

 

            « Un secret dites-vous ? Seulement un ? N’êtes-vous pas conscients que, comme nous approchons du millénaire, il y en a qui parlent de dix méthodes, quinze étapes, diverses prises de conscience ou des ‘Onze Secrets de l’Univers’ ? Même Moïse avaient dix lois. » Je me montrais  réellement suffisant en parlant ainsi.

            « Oui, oui, je sais cela », répondit Gédéon, « mais ne nous impliquons pas trop dans les détails pour le moment. Vous comprendrez éventuellement ce que nous voulons dire. »

 

            « Gédéon », dis-je en le regardant directement dans les yeux, « Je n’avais pas du tout l’intention d’amener ça sur le tapis, mais j’avais cet impétueux besoin de poser la question. Je sais aussi que je l’avais posée avant, mais je me devais de la poser de nouveau. Ça fait de nombreuses années que Mardai est décédée. Naturellement, elle nous manque beaucoup, aux enfants et à moi. Parfois nous sentons sa présence près de nous. Est-ce que l’un ou l’autre de vous sait où elle est et ce qu’elle fait ? Il y a des moments où il semble que c’est hier qu’elle est décédée. Et d’autres fois, ç’est comme si ça faisait des décades. »

 

            Marla répondit, « Pourquoi ai-je senti que vous ne nous laisseriez pas partir avant de poser cette question ? Nous-mêmes ne l’avons pas contactée récemment, mais d’après ce qu’on nous a appris, elle est très occupée à aider des nouveaux arrivants à s’adapter. Cependant, nous savons avec certitude, qu’elle surveille les enfants et qu’elle a été près de vous très souvent pendant vos périodes difficiles. De plus, vous en apprendrez davantage plus tard. »

 

            Ce fut calme pendant un moment. Depuis la mort de Mardai nous nous sommes souvenus d’elle chaque jour. Ce n’est pas comme si nous ne voulions pas la laisser aller, mais c’est davantage le sentiment qu’il n’y avait qu’un voile fin qui séparait sa réalité de la nôtre. Durant des moments de tranquillité, le voile se déchirait un instant et il y avait contact entre les deux mondes – le sien et le nôtre. En réalité, je le sens fortement parfois. Je peux presque entendre les voix de ceux qui nous ont quittés pour cet autre monde.

 

            « Ce ne sont pas des réalités différentes, John », dit Gédéon en entrant dans mes pensées, « une seule réalité avec différentes perspectives et interprétations et différents aspects. »Gédéon, je pense qu’il est temps pour nous de partir », dit Marla.

             Gédéon acquiesça et dit : « Nous vous contacterons de nouveau bientôt, John. Nous vous en dirons un peu plus sur le grand secret de la vie. Ne vous inquiétez pas, nous surgirons ici de temps à autre. »

 

            Marla se leva, fit le tour de la table, prit ma main et la serra très doucement en disant, « Ne soyez pas si triste, cher John. La vie est supposée être un voyage dans la joie, une grande célébration. Vous verrez. » Elle se pencha, me donna une accolade et tous les deux, elle et Gédéon, sortirent et s’en allèrent m’envoyant la main en signe d’adieu.

 

            Je suis resté seul assis là pendant un moment, me questionnant au sujet de ces deux amis d’un autre monde qui sont entrés dans ma vie à plusieurs occasions pour m’enseigner les secrets de l’univers. Maintenant ils me disent qu’il n’y a, en fait, qu’un seul secret et qu’ils vont m’aider à le trouver. J’étais prêt.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre quatre

 

Les oiseaux et les livres

 

T

ôt un matin, j’étais assis à la table de cuisine et regardais dehors par la fenêtre sans fixer rien de particulier. Pour moi, c’est un merveilleux moment de la journée. Là je me prépare à tout ce que la journée peut m’apporter tout en essayant d’apporter quelque chose d’unique à la journée.

 

            J’ai maintenant mon bureau à la maison, il ne me faut donc que trente secondes pour passer de chez moi au bureau. Au lieu de terminer mon déjeuner et d’aller directement à mon bureau, je passai quelque temps à jouir de la vue qu’on a de la fenêtre. Puisque nous  avions monté tard la nuit dernière et qu’il n’y a pas d’école aujourd’hui, les enfants dormaient encore.

 

            Dehors par une journée comme celle-ci, il y a normalement deux ou trois geais bleus, un cardinal ou deux, un couple d’écureuils et un suisse. Ils viennent se nourrir des graines que nous leur laissons et leurs habitudes sociales leur permettent de se tolérer les uns les autres de telle sorte que chacun a sa juste part de graines. Pendant que j’observais leurs bouffonneries, j’ai vu apparaître tout près plusieurs geais bleus. Quelques instants plus tard, un bon nombre de cardinals ont rejoint le groupe suivis par quelques rouges-gorges et quelques petits pinsons jaunes.

 

            Pendant plusieurs années j’ai vécu dans cette maison et observé les oiseaux aux premières heures du jour, mais je n’ai jamais vu à la mangeoire tant d’espèces différentes en même temps. Il y avait maintenant un couple de lapins – je savais que nous en avions repéré quelques-uns. Quelques écureuils se sont joints à la communauté et deux nouveaux suisses arrivèrent sur la scène.

 

            Tout considéré, ça ressemblait à un jamboree d’animaux. Les plumes multicolores de mes amis ailés se mêlaient aux couleurs des petits animaux, aux feuilles et aux arbres créant comme une peinture en mouvement. Cette vision me remit en mémoire un rêve que j’avais fait quand j’étais à peine âgé de sept ans. Tout au cours de mes voyages et au long des années, j’ai toujours gardé un souvenir vivace de ce rêve, mais je n’ai jamais pu en saisir la signification.

 

            Dans le rêve, c’était tôt le matin et j’étais assis sous un grand arbre près de la ferme familiale. C’était un mango, un de ces magnifiques arbres géants originaires des régions côtières de la Guyane. C’était la saison où ses feuilles revêtent de nombreuses couleurs d’or, de pourpre, de vert et d’orange. Une brise légère soufflait au travers des feuilles et il régnait un calme qui surpassait de loin tout ce que je n’avais jamais connu.

 

            Sur le sol, près de moi sous le mango il y avait un livre bleu avec de magnifiques lettres dorées sur la couverture. Je le pris et essayai de lire le titre, mais je ne pouvais pas le comprendre parce qu’il était écrit dans une langue étrange. Je l’ouvris et allai au premier chapitre dont le titre, à ma grande surprise, était écrit en Français. Il se lisait comme suit : « Le commencement ». Les pages suivantes étaient blanches jusqu’au milieu du livre où il y avait ce qui semblait être une ligne écrite dans les mêmes caractères que le titre sur la couverture.

 

            De toute façon, même petit garçon, je savais que je rêvais et je savais que ce rêve, je devais m’en souvenir. Je continuai à tourner les pages jusqu’à la dernière. Là, dans une belle écriture étaient écrits les mots : « Un autre commencement » et sous ces mots, comme en sous-titre, une autre ligne indiquait : « Aucune fin, seulement un commencement ».

 

            Je retournai au milieu du livre pour regarder de nouveau les étranges caractères. Je désirais désespérément en connaître la signification. Lentement je fermai le livre et le remis où je l’avais d’abord trouvé. Le rêve continuait. Je me retournai et jetai les yeux sur les bois aux limites de la ferme et contemplai la plus étonnante vision. Au milieu des sons provoqués par l’air en mouvement, un peu comme les vents du rivage à l’approche d’une tempête, et venant de toutes les directions, des centaines d’oiseaux au plumage brillant se dirigeaient en vol vers mon arbre.

 

            Je restai là assis dans un état de sainte désorientation quand ils atterrirent en convergeant tous vers moi. Quelques-uns descendirent sur les branches du mango et d’autres atterrirent près de moi sur le sol. La plupart étaient des oiseaux tropicaux bien que certains étaient d’espèces que je n’avais jamais vues. Il y avait des kiskadees et des sackis bleus, des toucans au bec rouge et des oiseaux à éperons, des gauldings bleus et des ibis écarlates. Le trait le plus étrange de cette scène incroyable, c’était le petit livre que chaque oiseau tenait dans son bec. Les livres semblaient être des répliques miniatures de celui que j’avais ouvert et qui maintenant se trouvait à côté de moi.

 

            Comme pour donner la réplique, chaque oiseau saisit son livre par une patte, l’ouvrit avec son bec et se mit à chanter à sa façon particulière Les mélodies entraient à flots dans l’atmosphère matinale et, pendant un moment, c’était comme si on était entouré par un immense orchestre symphonique harmonieusement dirigé. C’était comme écouter une musique céleste d’une beauté et d’une grandeur telle que jusqu’à ce jour, je n’ai jamais entendu quelque chose d’aussi sublime.

 

            Puis, le chant cessa et chaque oiseau apporta son petit livre, le mit sur la pile près de mon gros livre et s’envolèrent. C’est ainsi que le rêve prit fin. Je me réveillai immédiatement et restai éveillé pour le reste de la nuit prenant plaisir à rejouer sans fin mon rêve. On sentait une impression de grande paix et de grande joie, un sentiment fantastique qui n’arrive qu’à une poignée d’occasions durant la vie.

 

            Au cours des années, j’ai raconté ce rêve à beaucoup de gens et la plupart du temps, ils me regardaient, branlaient la tête et riaient en murmurant des mots incohérents. Pourtant, c’est le seul rêve dont je me souviens de façon si précise depuis mon enfance – les oiseaux, leurs livres, leurs couleurs brillantes et la musique. De temps en temps, je me demande encore quel était le message caché dans cette langue étrange, je réfléchis à son sens et me demande s’il y a vraiment là un sens quelconque.

 

            Et ainsi, la scène à l’extérieur de ma fenêtre a déclenché les vieux souvenirs de mon rêve d’enfant. De si fortes similitudes ne sont jamais de simples coïncidences. En réalité, rien n’existe jamais par coïncidence, mais tout est lié par des liens invisibles, qui traversent le temps et l’espace, à des événements qui se passent en d’autres endroits et en d’autres temps. Quand je regardais les oiseaux rassemblés dans la cour arrière autour du grand chêne, il se peut que mon imagination vagabonde ait pris la relève, car je jure que je voyais un livre par terre sous l’arbre.

 

            Ce doit être mon imagination, pensais-je, tout en plissant les yeux pour faire la mise au point et, pourtant, il semblait si réel. La réalité peut être différente dans différents états de conscience. Un bon nombre de physiciens ou de professeurs de philosophie dignes de foi ont confirmé que la réalité expérimentée pendant le rêve est aussi réelle pour le rêveur que la réalité qu’on expérimente durant les heures d’éveil. Pour changer la réalité à partir du rêve, ce que nous devons faire c’est de nous réveiller. Peut-être que pour expérimenter la réalité telle qu’elle est, devrions-nous nous réveiller aussi de notre état d’éveil.

 

            Réel ou non, un livre est vraiment apparu sur le sol sous le chêne. À ce moment, les oiseaux avaient terminé leurs chants et se dispersèrent. Ils se préparaient, comme font les humains, à affronter le nouveau jour qui se levait. Quelques secondes plus tard, la curiosité m’a pris par le cou et m’a conduit à l’extérieur : je descendis les marches et me rendis où s’élève le chêne près des mangeoires d’oiseaux. Je cherchai ce que je pensais être le livre, en me rappelant celui de mon rêve. Je ne trouvai qu’une feuille de papier bleu, probablement apportée là par les vents de la tempête de la nuit précédente.

 

            J’allais la froisser et la jeter dans le panier des vidanges quand je remarquai une écriture sur un côté. Je regardai plus attentivement en clignant des yeux car je ne portais pas mes verres pour la lire. À ma surprise, les mots  « Pas de fins » étaient écrits dans la plus belle écriture dorée. Instinctivement, je retournai vivement la feuille et regardai sur l’autre côté : je vis, de la même écriture, l’inscription  « Pas de commencements ».

 

            Sûrement qu’un voisin devait avoir joué en famille à un jeu sur table et un morceau de papier s’était envolé de la maison à travers la porte grillagée et vint s’arrêter sous mon arbre avec les mots mêmes que j’avais vus dans un livre en rêve quand j’avais sept ans. Aucune explication ne pouvait en donner le sens à cette époque. Puisque j’avais appris depuis longtemps que tout n’a pas de signification immédiatement, ou parfois jamais, je retournai à la maison et m’assis un moment en essayant d’analyser cet étrange incident.

 

            Un appel téléphonique interrompit ma rêverie. C’était Gédéon qui me demandait si j’avais eu un matin intéressant. Je laissai échapper l’incident des oiseaux et des livres et du papier et de la musique et de tout ce que je pouvais me rappeler. Je trouvais curieux, lui dis-je en guise de commentaire, que les rêves d’hier pouvaient, semble-t-il, traverser les interstices du temps jusqu’aux pages d’aujourd’hui.

 

            « Quand vous y pensez, John, dit-il, il n’y a réellement ni passé ni futur, ni commencements, ni fins, seulement ceux que nous créons dans nos esprits selon notre perspective habituelle. Un millier de vies dans un million d’années ou un million de vies dans un millier d’années, qu’est-ce que ça fait de toute façon ? Nous avons toujours été vivants. »

 

            « Ne se condamne-t-il pas à la solitude, celui-là qui seul possède toutes les réponses, Gédéon ? » Dis-je avec sarcasme en ajoutant « Et je suis désolé, pourquoi avez-vous dit que vous appeliez ? »

            « Je ne l’avais pas dit, mais puisque vous le demandez », dit-il, « pas de raison spéciale. Je voulais juste vous dire que ce n’est pas les réponses qui nous causent des problèmes. Nous avons toutes les réponses. Ce dont nous avons besoin, ce sont les questions… »

            Je l’interrompis, « Qu’avez-vous dit concernant ‘pas de commencements ni de fins’ il y a un instant ? »

            « Les mots ne sont que des symboles de la signification et non pas la signification elle-même. Ils ne sont pas les meilleurs représentants de la vérité, mais à leur manière, ils l’expriment d’une certaine façon. En d’autres mots, ne prenez pas la carte pour le territoire. En passant, êtes-vous encore intéressé à faire ce voyage ? »

            « Qu’est-ce que j’apporte et quand  dois-je faire mes bagages? » Demandai-je.

            « Vous n’avez rien à apporter. Une grande partie du voyage est intérieure, dit-il. Et quant au moment ? La réponse est quand ce sera le plus approprié ».

            « En fait, où allons-nous. Gédéon ? Et qu’est-ce que nous cherchons ? » Demandai-je.

            « Vous êtes à la recherche du seul secret de la vie, John. Celui qui était écrit au milieu du livre que vous avez trouvé sous le mango quand vous aviez sept ans. Le secret que vous ne pouviez pas lire parce que vous ne compreniez pas la langue. »

 

            « Ainsi, vous étiez au courant, eh Gédéon ? Était-ce vraiment le secret de la vie qui était écrit là ? Il n’y avait que quelques mots. Est-ce tout ce qui le concerne ? Un simple petit secret ? »

            « Simple. Pas facile », répondit-il.

            « Pensez-vous que nous allons enfin le trouver ? » Demandai-je.

            « La difficulté n’est pas des le trouver, reprit-il,  c’est de le reconnaître, »

            « Eh bien, je vais continuer à chercher tout cela », fut tout ce que j’ai pu dire.

            « Ne vous inquiétez pas, John », répondit-il avec ce ton qui m’apporte toujours de l’assurance et du réconfort. « Nous allons nous occuper de tout. Et, il va de soi, Marla sera là, aussi. » Il fit une pause puis ajouta. « C’est tout pour le moment. Vous aurez de nos nouvelles bientôt. Bonne journée ». La voix disparut au téléphone.

 

            La journée n’avait pas réellement démarré et déjà j’avais l’impression d’être debout depuis plusieurs heures. Les enfants doivent être réveillés, pensai-je, car je pouvais maintenant entendre quatre pieds qui descendaient l’escalier. Malika arriva dans la cuisine, me dit bonjour et mentionna tout bonnement un rêve étrange d’oiseaux qui lisaient des livres. Mais elle ne pouvait se rappeler d’aucun détail. Intéressant, pensai-je… très intéressant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre cinq

 

Retour à demain

 

U

n jour mon père me raconta l’histoire de la Pierre d’Ambroisie. Il ne mentionna jamais où il avait appris son nom, mais affirma que c’était une pierre remplie de pouvoirs miraculeux. Si vous touchiez une personne malade avec cette pierre, cette personne serait guérie. Si vous dormiez en la mettant sous votre oreiller, vous auriez des rêves du futur et vous seriez capable de mieux planifier votre vie pour qu’elle soit plus bénéfique.

 

            La Pierre d’Ambroisie, disait mon père, apporterait à son propriétaire, amour, joie, paix, santé et prospérité. Naturellement, je lui ai demandé où on pouvait trouver la Pierre. Malheureusement, il me répondit tristement qu’il l’ignorait et me dit qu’il avait appris l’histoire de la bouche d’un vieil homme qui vivait près de la rivière. À cette époque je n’étais qu’un jeune garçon et, je désirais beaucoup avoir la Pierre pour mon usage personnel, mais je ne savais pas par où commencer ma recherche.

 

Ceci évidemment ne m’empêchait pas d’empoisonner mon père par toutes sortes de questions sur la possibilité de trouver et d’utiliser la Pierre. Je pensais à tout ce que je pourrais faire, à tous les gens que je pourrais guérir, à tous les tours de magie que je pourrais produire. Eh bien, pas réellement. Étant un petit garçon, je pensais seulement à des choses égoïstes. J’ai même annoncé à mon père que j’utiliserais le pouvoir de la Pierre d’Ambroisie pour me venger de la brute du voisinage. A cela, mon père sourit tristement et me fit venir plus près de lui. J’avais, à cette époque, seulement huit ou neuf ans, mais je me rappelle encore sa voix alors qu’il passa sa main dans mes cheveux en disant : « Écoute soigneusement ce que je vais te dire maintenant, mon fils ».

« Parle, papa, parle », je me tortillais franchement de joie. Il doit certainement avoir découvert l’endroit où se trouve la Pierre d’Ambroisie.

« Tu trouveras cette Pierre seulement quand tu auras grandi en compréhension et en amour. Et alors tu n’en auras pas besoin parce que le pouvoir de la Pierre n’est pas là où tu crois. »

 

Comment quelqu’un pouvait-il s’attendre à ce qu’un petit garçon comprenne de telles choses ? Ma chance d’être célèbre était partie à jamais, ainsi que mon délicieux moment de vengeance sur la brute. Au cours de la semaine suivante un étranger est venu au village. Il arrive rarement des étrangers de cette manière, aussi les villageois voulaient savoir pourquoi il était ici. Certains disaient que c’était un saint homme et devait être traité ave le plus grand respect. D’autres  pensaient que c’était un vagabond et désiraient son départ le plus tôt possible.

 

            L’étranger était vêtu comme un musicien itinérant plutôt que comme un travailleur bien rémunéré. Il disait qu’il ne resterait pas  longtemps – il voulait seulement se reposer un peu avant de poursuivre son long voyage. La rumeur circulait qu’il cherchait un endroit où il pourrait manger.

            Ma mère, peut-être une des meilleures âmes que j’ai jamais rencontrées, avait entendu parler des besoins de l’étranger et m’envoya pour l’inviter à venir prendre un repas. Bien que les temps étaient durs, il y en avait assez, semble-t-il, pour une bouche de plus à notre table. Mi-effrayé, et pourtant un peu excité par l’opportunité qui m’était donnée de lui parler, je partis vite sur le chemin de la campagne. Je l’ai trouvé qui se tenait seul à l’ombre d’un arbre « neem » et je m’approchai de lui. Ce voyageur savait peut-être où je pourrais trouver l’insaisissable Pierre d’Ambroisie.

 

Je lui dis qu’il était le bienvenu pour venir dîner avec nous. Il me regarda longuement d’un regard perçant, puis sourit à la fin. Il avait la voix la plus gentille et la plus apaisante quand il me répondit qu’il ne voulait pas causer de trouble. Je l’assurai qu’il n’y avait aucun problème et que ma mère insistait pour qu’il vienne. Il accepta et puis, comme une arrière-pensée, semble-t-il, il me sourit et me demanda, « Maintenant dis-moi, mon petit, cherches-tu encore cette pierre ? »

 

Après le choc que m’a causé la connaissance qu’il avait de mes pensées, je dis : « Oui, monsieur. La Pierre d’Ambroisie. Savez-vous quelque chose à son sujet ? »

« Seulement quelques vieilles histoires », répondit-il, « mais je n’ai aucune idée où elle se trouve. »

 

Il me suivit à la maison où ma mère a servi le dîner et mon père a tenu une longue conversation avec lui. Il dit qu’il était un voyageur et qu’il était en route pour aller voir un vieil ami. Il paraissait ne pas vouloir commenter davantage sur les détails de sa vie. Comme c’était excitant d’avoir cet aventurier bohème en visite chez soi ! Je débordais de questions, mais c’aurait été considéré très impoli d’importuner un invité.

 

À la fin du dîner, il nous remercia en disant qu’il devait continuer son chemin. Nous lui avons demandé de rester un peu plus longtemps, mais il insista en disant qu’il avait promis de poursuivre sa route et son voyage était encore long. Comme il s’apprêtait à partir, il hésita et se tourna une fois encore vers moi. Mettant sa main dans sa poche, il en sortit un petit sac et me le donna.

 

Dans ma famille c’est une coutume de ne jamais accepter un paiement pour une aide qu’on a apportée à autrui, aussi je lui ai dit : «  Non merci, monsieur. »

« Oh non ! Ce n’est pas de l’argent… j’en ai très peu. Je n’ai pas la Pierre d’Ambroisie non plus, mais ceci est une autre pierre appelée la Jahar-Mora. Si jamais tu es mordu par un serpent ou piqué par un insecte vénéneux, tiens la Jahar-Mora sur la blessure et en cinq ou dix minutes, elle va retirer le poison et tu seras guéri. Elle t’apportera aussi beaucoup de chance. » Il me salua et partit. Je ne l’ai jamais revu.

 

J’ai conservé la pierre dans une petite boîte avec quelques autres « trésors » que j’avais collectionnés, puis je l’oubliai vite jusqu’au jour où, en marchant dans les bois, j’ai accidentellement dérangé un nid de guêpes Sud Américaines agressives. Avant de m’en rendre compte, j’ai senti une piqûre aiguë à mon oeil droit et, pris d’étourdissement, je m’écroulai par terre. La douleur était si terrible que je pouvais à peine me relever, mais finalement j’ai pu, de peine et de misère, me rendre à la maison. À ce moment, mon œil était presque fermé par l’enflure et je commençais à couver une forte fièvre. La piqûre de ce type de guêpe peut vous rendre très malade. On connaît quelques enfants qui en sont morts. J’étais vraiment paniqué.

 

Mes parents étaient en visite chez des voisins, aussi je tâtonnai pour ouvrir ma boîte spéciale et en pris mon petit sac contenant la Jahar-Mora. J’en retirai la pierre et, avec un très grand effort, j’essayai de me focaliser sur elle avec mon œil sain. Elle était d’une couleur étrange et, de façon surprenante, froide au toucher. Lentement je l’ai mise sur mon visage en la pressant sur la partie enflée en la tenant fermement là. Au début, rien ne parut se produire ; mais en moins d’une minute, la pierre commençait à devenir chaude. Au bout d’une autre minute à peu près, elle devint si chaude que je dus la retirer de mon visage. Maintenant elle paraissait avoir changé en une teinte écarlate bleutée.

 

En peu de temps, la douleur de la piqûre disparut et, en dedans de dix minutes, l’enflure avait diminué et j’étais revenu de nouveau à peu près à la normale. J’ai remis la pierre soigneusement dans son petit sac et je l’ai replacée doucement dans la boîte. Quand mes parents revinrent à la maison, je leur parlai de l’incident et allai prendre ma Jahar-Mora pour leur montrer comment la couleur avait changé. J’ouvris la boîte pour prendre le petit sac, mais il était introuvable. Nous avons cherché partout, tourné la boîte et la plupart des meubles de la maison dans tous les sens, regardé dans tous les coins et toutes les fentes, mais sans résultat.

 

Mon père, dans un effort pour me réconforter de cette perte, me dit d’un ton encourageant : « Te rappelles-tu ce que je t’ai dit un jour ? La magie n’est pas dans la pierre. Elle est en toi. Tu n’as pas besoin de la pierre, maintenant. Si tu dépends trop d’elle tu deviens dépendant de la pierre. Tout ce dont tu dépends trop te réduit en esclavage et contrôle ta vie. Laisse aller la pierre, mon fils. Son travail à ton sujet a été fait. Elle doit s’en aller vers un nouvel étudiant. »

 

Je n’ai jamais retrouvé la Jahar-Mora. Sa disparition fut un mystère, mais je me rappelais toujours les paroles de mon père quand il m’a dit : « La magie n’est pas dans la pierre ; la magie est en toi. »

 

Aujourd’hui, je réfléchissais à la Pierre d’Ambroisie et à la Jahar-Mora. C’était  une journée surchargée de nombreuses tâches à compléter, des situations financières à élaborer et  plusieurs sujets qui tous exigeaient mon attention sans solution en vue. Je pensais que ce serait merveilleux d’avoir la Pierre d’Ambroisie. Je la mettrais juste sous mon oreiller avant de m’endormir et je rêverais aux solutions de tous les problèmes qui me troublaient. Je retournerais à demain, pensai-je, et me risquerais à revenir à aujourd’hui avec les réponses. Mais le petit village, c’était il y a des décades et la pierre… qui sait ?

 

Au milieu de ma contemplation, une amie m’appela et me demanda si je pouvais l’aider à régler un problème qu’elle avait avec son ordinateur. Je ne suis pas un expert en ordinateurs et je ne fais que les utiliser comme outils dans mon travail. Ma connaissance des ordinateurs est probablement plus instinctive et intuitive que technique. J’ai accepté aussitôt de l’aider et, en peu de temps, j’étais occupé à suivre les cheminements des électrons quand ils dansent à travers les circuits de l’ordinateur et se transforment eux-mêmes, bit par bit, en messages significatifs sur l’écran.

 

Ce travail sur l’ordinateur a éloigné mon esprit de mes problèmes. Briser la focalisation sur mes problèmes était exactement ce dont j’avais besoin. Il y a un vieux dicton qui dit : « Ce sur quoi vous vous focalisez prend de l’expansion ». Quand j’eus fini, je me sentis détendu et me promis de ne plus me laisser submerger par mes problèmes pendant le reste de la journée. Au coucher, cependant, j’ai réfléchi de nouveau à la Pierre d’Ambroisie. Quelle idée absurde, pensai-je en dérivant dans le sommeil.

 

Je me levai tôt le matin suivant, et me retrouvai rapidement à la table de cuisine caressant une tasse de café fraîchement préparé. Et alors je me suis rappelé que je devais faire un appel téléphonique urgent. J’ignore d’où venait cette pensée, mais elle semblait être là quand je me suis réveillé ce matin. Bien qu’il soit encore tôt, je suivis cette « petite voix tranquille » et téléphonai de toute façon.

J’appelai une vieille connaissance avec qui je n’avais pas parlé depuis des années, mais il paraissait avoir attendu mon appel. Pendant notre courte discussion, j’ai reçu une très importante information, qui m’a aidé à résoudre quelques-uns des problèmes qui m’avaient troublé hier. Ça promettait d’être un grand jour !

 

Je me reculai sur ma chaise et souris. C’est alors que j’ai entendu une voix qui disait : « Vous êtes au centre de votre univers. Vous avez un pied planté dans hier et l’autre dans demain. Il n’y a aucun besoin de pierres magiques ou d’étranges rituels. Ce ne sont que des béquilles. Ils fonctionnent temporairement, mais ils ne sont pas nécessaires si vous savez comment faire. Vous pouvez retourner à demain n’importe quand vous voulez puisque demain et hier tourne autour d’aujourd’hui. La musique n’est pas dans le piano, la musique est en vous. La magie n’est pas dans la pierre ; la magie est en vous. »

 

Je me levai de la table de cuisine et gagnai mon bureau. J’ai fait le tour pour trouver la source de la voix mais n’en ai vu aucune. En branlant la tête, je me suis dit : «  Je dois penser tout haut…trop haut. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre six

 

Les moulins des dieux

 

M

on bureau est un havre où je vais me concentrer quand je prépare mes conférences, où je retourne mes appels téléphoniques, réponds à mon courrier arrivant de toutes les parties du monde et m’occupe de l’administration nécessaire de mes affaires. Mon pupitre est le grand au fond de la place. Des peintures de bateaux sur deux murs, une petite étagère de figurines angéliques, des livres, un méli-mélo, tout cela crée une ambiance de travail correspondant à ma personnalité.

           

            Des ordinateurs, des imprimantes au laser, des appareils numériseurs (scanners), des machines pour copier et envoyer des fac-similés (fax) sont tous enlignés sur un mur de mon bureau. Il y a quelques vieilles chaises, évidemment, et l’indispensable pile de papier dans le coin. Toutefois, j’écris rarement mes livres ici ; pour ce faire, je préfère de beaucoup m’asseoir à la table de cuisine.

 

            Aujourd’hui, en entrant dans mon bureau, j’ai entendu du bruit venant de derrière mon pupitre… comme si quelqu’un était assis sur ma chaise. Elle grince de temps en temps, voyez-vous, un son entièrement unique en son genre. Après la voix dans la cuisine, je pense que j’étais un peu nerveux. J’ai jeté un regard rapide vers mon pupitre où le visage souriant de Gédéon tournoyait sur ma chaise, aussi vite qu’il le pouvait.

 

            « Bon matin », dit-il en prenant une chaise de client tout près. « Qui pensez-vous vous a parlé dans la cuisine, de toute façon ? »

            Un peu soulagé de découvrir que c’était Gédéon, je m’assis et commençai à lui demander mentalement comment il était entré dans mon bureau sans clé, quand j’ai pensé à quelque chose de mieux. Il apparaissait habituellement à l’improviste et, pourtant, au cours des nombreuses années où je l’ai connu, il ne s’est jamais introduit dans mon intimité. Il a toujours paru respectueux des autres et n’aurait jamais abusé de la bonté de quiconque.

 

            « Ainsi vous étiez cette voix incorporelle, hein ? »  Murmurai-je

            « Comme vous pouvez le voir clairement, j’ai pris un corps comme vous le faites. J’ai seulement utilisé mon esprit un peu plus efficacement. Traverser l’univers et tout cela. » Il me souriait en parlant.

            « En passant, Gédéon, que faites-vous ici si tôt le matin. Évidemment, je suis heureux de vous voir, mais je suis seulement curieux. »

            « Juste un ami qui passait tout près. Dois-je avoir un motif ? »

            « Je pense que vous avez raison », dis-je. « Je continue à penser que j’ai des amis tant que je peux leur être de quelque utilité. Je pensais qu’ils restaient près de moi parce que nous nous occupions les uns des autres. Mais quand les choses ont vraiment mal tourné pour moi, ils ont disparu si vite que vous auriez cru qu’ils s’étaient évanouis dans l’air. »

 

            « Ainsi vous étiez fâché contre eux parce qu’ils ne restaient plus près de vous ? » Me demanda-t-il à sa façon toute particulière de me faire passer un examen.

            « Eh bien, pas réellement. Je pense que j’étais comme déçu. Après tout, les amis ne sont-ils pas supposés se tenir avec vous dans les passes dures comme dans les faciles ?   Je pensais à la tristesse et à la solitude que j’avais vécues lors des terribles expériences de la perte de mes affaires et de mes possessions matérielles, de la mort de ma femme, la perte de mes deux parents et d’autres situations désagréables. Il y eut des époques où je me suis senti vraiment trompé, et même abandonné. »

 

            « Avez-vous fini ? » demanda-t-il de façon sarcastique, comme s’ils lisaient dans mes pensées.

            « Évidemment j’ai fini », répliquai-je.

            « Alors quand la voulez-vous ? »

            « Vouloir quoi ? » demandai-je, un peu ennuyé.

            « La médaille. Vous méritez une médaille, n’est-ce pas ? »

            « Pourquoi faire, Gédéon ? » Demandai-je, « Où voulez-vous en venir ? »

            « Pauvre de vous ! Tous ces amis qui vous lâchent quand vous avez le plus grand besoin d’eux ! Quelle pitié ! » Il branlait la tête faisant mine de se montrer sympathique. En fait, il riait de moi.

 

            « Ce n’est pas drôle, Gédéon. Ce n’est même pas juste. Je pensais que vous étiez mon ami », dis-je en geignant sur mon malheur.

            « Évidemment je suis votre ami et j’essaie de vous dire que vous ne pouvez pas décider du choix que font les autres. Vous pouvez seulement décider de votre façon de choisir. »

            « Je sais cela, Gédéon. Je ne faisais que réfléchir à ces tristes époques. Je désirais qu’il y en aurait quelques-uns qui resteraient. Presque tous m’ont quitté. »

            « Alors rappelez-vous ceci, John. Les gens quittent, non à cause de ce que vous êtes, mais à cause de ce qu’ils sont. Joyce Sequichie Hifler rapporte l’idée que se font les Cherokees de l’amitié. Elle dit : ’Nous disons que nous choisissons nos amis, mais les vrais amis se choisissent eux-mêmes. Ce sont eux qui décident de répondre et selon leur méthode. Les simples connaissances attendent et jugent. Un ami est un unali – sans question ni peur… C’est pourquoi les amis nous sont chers. Ils ont choisi de l’être’.»

 

            Les propos de Gédéon m’ont fait réaliser que tout ce dont nous devons nous rappeler de temps en temps c’est qu’il y a un univers juste et ordonné. Nous y sommes en sécurité et toute apparence du contraire est justement cela – des apparences. C’est la façon dont nous interprétons ce que nous voyons qui décide de notre façon d’affronter la situation.

 

            « Ainsi vous réfléchissez à cela, hein ? »

            « Parlez-moi des glorieux et mystérieux secrets de la vie, Gédéon, pas seulement de ce qui a trait à l’amitié et aux médailles. »

            « Les mystérieux secrets ? » Il montrait un regard d’horreur simulée quand il continua, «  Vous n’écoutez pas, John, Je vous l’ai déjà dit, il n’y a qu’un seul secret dans l’univers et il est extrêmement simple. Le secret n’est pas dans la Pierre d’Ambroisie. Il n’est pas dans les montagnes, ni dans les cieux, ni dans les océans. Il est juste en vous, mon cher Johnny. Oui, monsieur ! Juste en vous. »

 

            « O.K., O.K. Aussi maintenant je sais où il est. Alors, dites-moi, homme sage, qu’est-ce que c’est ? Quel est ce grand secret ? »

            « C’est une partie du secret. Je ne peux le dire. Chacun doit le découvrir pour lui-même, car autrement il ne fonctionne pas du tout. »

            « Un univers juste dites-vous, Gédéon ? Et pourtant personne pour nous aider quand vous devenez aveugle ou que vous vous sentez perdu ? Le bon semble souffrir et le mauvais prospérer. Zut, Gédéon, où diable est la justice ? »

            « Ha, vous l’avez sorti enfin ! », dit-il, paraissant heureux que j’aie perdu le contrôle et haussé le ton.

             J’ignorai sa remarque alors qu’il continuait, « Je suis content que vous ne semblez plus ‘ au-dessus de tout ça ‘. Vous pouvez montrer un peu d’émotion et c’est bien. Les émotions sont les couleurs qui apportent de la variété dans le tableau de la vie. Ne les contrôlez pas. Dirigez-les. »

 

            « Ça ne me semble pas encore exact, Gédéon », fis-je remarquer, puis j’écoutai seulement ce qu’il avait à dire.

            « Dans un sens, ce n’est pas votre problème, John. Tous vos amis ont eu l’opportunité d’aider et, ainsi, une grande occasion de grandir.  Ceux qui pouvaient le plus vous apporter de l’aide, ont laissé passer une chance merveilleuse de croissance pour leur âme. Ceux qui pouvaient le moins en apporter, mais qui vous ont aidé, malgré tout, ont gagné autant par le simple acte de vous tendre la main. 

            « Et que voulez-vous dire par ‘personne pour vous aider quand vous êtes perdu ou avez besoin d’aide’ ?  Eh bien, mon ami, que pensez-vous de ma présence ici ? Et pourquoi pensez-vous que Marla s’en vient ? Nous vous aidons. N’oubliez jamais, jamais. Il y a toujours une main pour aider – toujours, toujours, toujours !

 

            « Et quant à ceux qui ont choisi d’être égoïstes plutôt que compatissants, soucieux et secourables, permettez-moi de vous répéter ce vieux dicton, ‘Les moulins des dieux moulent lentement, mais ils moulent excessivement fin’. Il n’y a pas de Dieu irrité pour nous punir ou nous récompenser. Le système est organisé de telle façon à s’équilibrer par lui-même et à fonctionner par lui-même. Nous nous récompensons nous-mêmes. Nous nous punissons nous-mêmes. Trouvez le grand secret et vous comprendrez la plupart de toutes ces choses. »

 

            « Notre conversation ce matin m’a fourni beaucoup de choses à méditer, Gédéon », dis-je finalement. « Est-ce que quelqu’un a déjà trouvé ce grand secret ? »

            « Évidemment, John. Il y a Jésus. Je pense qu’il en a démontré la plus haute utilité. Et il y a les autres que vous connaissez tels que Bouddha, Mère Teresa, Mahomet, Zoroastre, Gandhi, Lincoln, Éric Butterworth et Dr Thomas A. Dooley. Beaucoup d’autres dont vous n’avez jamais entendu parler, par exemple : Barry Rosenbaum, Harnarine Singh, Rafael Martinez, Salvatore Bonano, Janet Jones et Marjorie Braithwaithe. Et il y en a d’autres comme Marla et Gédéon. »

 

            « Je pense qu’il vaut la peine de le chercher », dis-je.

            « C’est la ‘Perle de Grand Prix,’ la chose la plus précieuse que vous puissiez désirer ou espérer avoir, dit-il,  c’est le bien suprême de l’existence. Et vous en avez eu des aperçus à plusieurs occasions. »

            « J’ai une vague souvenance de certaines fois quand il semblait que j’étais dirigé par une force puissante, sage et aimante. Eh bien, Gédéon, nous verrons… »

            « Marla vous envoie son amour. Elle dit qu’elle vous verra bientôt. Je pense qu’elle vous aime réellement. Elle parle souvent de vous. Hum…Au revoir, John. ».

 

 

 

Chapitre sept

 

Des îles au Soleil

 

Q

uelques semaines ont passé depuis ma dernière rencontre avec Gédéon. J’étais occupé à écrire, à donner des conférences, à faire la lessive, à cuisiner, à nettoyer et à faire toutes les autres choses qui semblent constituer une partie plutôt typique de ma vie monoparentale. Aujourd’hui j’ai pensé que je devrais faire une pause dans mon travail. Pas d’écriture en cette fin de semaine. Rien de spécial, juste deux jours pour, peut-être, rattraper mes lectures, écouter de la musique et peut-être regarder un film ou deux. Malika était toujours en voyage avec des amies, alors que Jonathan était en visite chez des parents dans un autre état. Ils me manquent quand ils sont partis, mais, par contre, ils essayaient leurs ailes et j’avais toute la fin de semaine pour moi-même.

 

            J’allai à la radio et l’ouvris pour nulle autre raison que celle d’entendre du bruit dans le grand silence du matin. On jouait une vieille chanson des Indes Occidentales sur un rythme calypso. Une voix énergique, assaisonnée d’un accent des Caraïbes, chantait sur des vers rythmées : « Voici mon île au soleil… » Je m’assis tranquille en écoutant cette musique cadencée jusqu’à pouvoir presque sentir le passage du vent dans mes cheveux et une faible senteur d’air salin envahissant la maison tout entière.

 

            Il y avait des années que je n’avais pas visité ces îles tropicales. Je peux encore me rappeler plusieurs soirs où, étendu sur la plage, je regardais les étoiles et écoutais le son envoûtant de la marée récurrente, le chant des oiseaux rouges et le chœur du vent murmurant dans les palmiers. Ce serait divin d’être là encore une fois – si c’était possible pendant un jour ou deux, pensai-je. Comme ce serait pleinement rafraîchissant. Un coup à la porte arrière interrompit mon rêve éveillé, je me levai pour aller voir qui frappait à cette heure.

 

            Je fus quelque peu surpris de voir Gédéon et Marla si tôt et je les fis immédiatement entrer. Il était vêtu de noir, un bel ensemble d’homme d’affaires, chemise bleue, cravate rouge et souliers noirs bien reluisants et du meilleur cuir. On aurait dit qu’il s’apprêtait à assister à une réunion d’un conseil d’administration. Elle portait des bermudas, une blouse légère en coton et des sandales. Elle s’était coiffée d’un chapeau penché sur le côté et ses longs cheveux dorés tombaient en vagues sur ses épaules. Elle semblait prête pour la plage. En observant tout cela du regard, je leur fis signe de s’asseoir.

 

            « Eh bien, c’est vraiment bon de vous voir tous les deux. De retour de voyage à ce que je vois. Mais alors vous ne pouvez pas revenir du même endroit ou y aller », dis-je en désignant leur habillement.

            « Non, je vais visiter un ami, dit Gédéon. Il rencontre quelques difficultés dans ses affaires et il m’a demandé si je pouvais l’aider à remettre les choses en place. Je serai absent un peu de temps et puis je vous rejoindrai vous et Marla. Voudriez-vous savoir quels sont nos plans ? »

            « Certainement », répondis-je.

            Marla prit la parole : « Nous avons une excellente idée. Ça fait longtemps que vous n’avez pas pris de vraies vacances. Chaque fois que vous voyagez, c’est presque toujours pour votre travail qui vous laisse très peu de temps pour relaxer. Aussi nous avons une idée intéressante. Nous sommes libres pour les quelques jours prochains et je pense que vous l’êtes également. Nous avons pensé que ce serait agréable de visiter une des ‘îles au soleil.’ Comme vous pouvez le voir, je suis déjà habillée pour l’occasion. Qu’en dites-vous ? »

 

            J’ai hésité un moment, un peu surpris de leur proposition spontanée. Gédéon remarqua mon désagrément apparent et vint immédiatement à ma rescousse. « Je pense que ça vous fera beaucoup de bien », dit-il. « À tout événement, je pense que nous devrions tous profiter d’un ‘arrêt de travail.’ Nous avons tous été très occupés dernièrement. Vos enfants sont absents pour quelque temps et vous avez tous les jours prochains pour vous seul. S’ils ont besoin de vous, ils pourront toujours vous rejoindre par votre boîte vocale. Vous et Marla, partez ; je vous rejoindrai tous les deux en temps pour le dîner.»

 

            « Tout ça sonne trop fantastique », répondis-je vivement. « C’est une excellente idée, mais je ne peux réellement pas me le permettre – au moins pour quelque temps. J’ai encore des piles de factures à payer. Mais j’aimerais y aller quand j’aurai les moyens financiers. »

            « Ne vous occupez pas de l’argent. On y a vu », dit Marla.

            « Vous voulez dire que nous allons voyager par un de ces points de transfert transdimensionnel ? Ici  une minute, puis  ensuite là ? »

            « Non, cher John, pas de voyage instantané dans le temps », dit-elle, nous n’en avons pas besoin maintenant. Comme ils disent,’si vous pouvez marcher sur l’eau, prenez le bateau’. Nous allons prendre des billets d’avion réguliers – méthodes normales qui vous sont familières. En passant, vous allez aimer les hôtels, juste sur la plage. Avec beaucoup de fruits et de boissons tropicaux, et de la musique calypso pour votre plaisir. »

            « Ça va encore coûter cher », dis-je.

            « Ne m’avez-vous pas compris ? Je vous ai dit que tout était arrangé. C’est un des amis de Gédéon qui a organisé la fin de semaine. Aucun coût – ni pour la nourriture, l’hôtel, les billets d’avion et tout le reste. Comme vous savez, nous avons des connexions. »

            « Oui, mais je me sens coupable d’accepter un cadeau si dispendieux. Vous voyez… »

            Avant que j’aie pu en dire plus, Gédéon intervint, « Pourquoi ne pouvez-vous pas accepter un cadeau ? Pourquoi rendez-vous toujours la chose difficile à ceux qui veulent faire quelque chose pour vous ? » Sa voix montrait une certaine contrariété en continuant. « Si vous vous comportez comme si vous ne méritiez pas les cadeaux de l’univers, l’univers sera incapable de vous donner quoi que ce soit. Recevoir est aussi important que donner. Si vous voulez recevoir, vous devez apprendre à donner. Et si vous donner, vous devez apprendre à recevoir. L’un ne peut exister sans l’autre. »

 

            « OK, Gédéon. Je comprends. Je suis juste un peu dépassé par l’idée de recevoir un si merveilleux cadeau – une excellente fin de semaine toutes dépenses payées. Merci, merci. Vous voyez ? Je ne peux pas m’habituer à recevoir si rapidement. »

.           « Ce n’est pas toujours facile, John »,  dit Gédéon. « Je dois partir maintenant ; je vous vois tous les deux dans quelques heures. Je vais me mettre dehors. » Il se retourna et passa à travers la porte fermée comme si elle n’existait pas.

            « Comment fait-il ça ? » murmurai-je, plutôt comme une observation que pour avoir une réponse.

            « C’est facile quand vous savez comment ; toute chose est facile quand vous savez comment faire », dit Marla.

            « Oui…sûr… facile, j’imaginais que vous diriez ça »,  marmottai-je.

            Je restai assis un moment en silence en regardant Marla. Elle m’était apparue magnifique tantôt, mais maintenant elle était ravissante. Elle fit semblant de ne pas le remarquer tout en feuilletant une brochure de voyage, mais je savais qu’elle savait que je la regardais.

            « Hum…  dit-elle finalement,  si nous y allons, nous ferions mieux de partir tôt. Il ne reste que trois heures avant le départ de notre avion. J’ai pris les billets. Gédéon viendra plus tard. »

            Je sautai de ma chaise et sans autre délai, j’annonçai : « Donnez-moi quelques minutes et je serai prêt. » Comme dit l’adage, parfois la meilleure manière de faire les choses c’est ‘justement de les faire’. Je travaillais toujours trop dur et j’avais vraiment besoin de vacances. « Mon sac à main est toujours prêt. Permettez-moi d’y mettre quelques petites choses, de trouver mon passeport et tout ce qu’il faut et je serai prêt. Il vaut mieux vivre vraiment une fin de semaine qu’exister dans l’ennui pour l’éternité. »

            « Excellent ! J’espérais que vous viendriez, mais nous devons nous dépêcher. »

 Vous parlez d’une motivation – à la vitesse de l’éclair, j’avais rempli mon sac et j’étais prêt. Un voyage de deux jours, soit au-dessus de l’océan soit au-dessus de quelques frontières des états ne présentait pour moi aucun problème. J’en avais tellement faits ces dernières années que je pourrais, pour ainsi dire, faire mes bagages en dormant.

 

            D’une façon un peu inattendue une limousine arriva et en peu de temps nous débarquions à l’aéroport. Durant le contrôle, je fus surpris de découvrir que nos billets étaient assignés pour la section de première classe.

            Pendant si longtemps, ç’avait été le cas du « trop peu, trop tard ». Maintenant, j’avais de la difficulté à m’adapter à « trop de choses, trop tôt ».

            « C’est ainsi que ça va, John », m’expliqua Marla. « Occasionnellement le luxe, c’est bon pour l’esprit, le corps et l’âme. Vous méritez de voyager en première classe. »

 

            Nous nous sommes installés dans l’avion et avons causé tranquillement alors que, dans le bourdonnement de l’appareil, nous traversions les cieux. Contrairement à la section ordinaire, les sièges de première classe sont toujours confortables et j’inclinai le mien en arrière en jouissant de ce luxe de paix et de bien-être. J’ai trouvé que le passage de l’état du désespoir au sein du luxe était une chose étonnamment facile à faire.

 

            Les problèmes de la semaine prochaine devront attendre que la présente semaine soit terminée. Rien ne viendrait ruiner cette fin de semaine. Bercé dans cet état d'euphorie, je dois m’être endormi car la première chose que j’ai entendue c’est Marla qui disait : « Nous devrions arriver bientôt. Qu’aimeriez-vous faire en arrivant ? Préfèreriez-vous vous reposer un peu ou  participer immédiatement à la vie des îles ? Il reste quelques heures avant que Gédéon arrive. »

 

            « J’anticipe une merveilleuse fin de semaine, Marla », dis-je en m’étirant et en bâillant. « Ce que nous faisons importe réellement peu. Avez-vous quelque chose de spécial à l’esprit ? » J’étais un peu embarrassé d’avoir dormi.

            « Non », dit-elle, « juste faire ce que vous désirez me conviendrait. Je suis venu ici plusieurs fois déjà. Rappelez-vous, je peux aller n’importe où, n’importe quand. Mais voyager de cette façon procure parfois autant de plaisir. »

 

            J’espérais qu’elle ne lisait pas dans mon esprit à ce moment car je me suis surpris à penser à certaines choses sensuelles que j’aimerais réellement faire. Elle me regarda et sourit comme si elle avait entendu mes pensées. Nous nous sommes assis tranquilles puis je me penchai vers elle et l’embrassai sur la joue. «  Merci », dis-je, « merci à vous deux de rendre tout cela possible. »

            « N’en dites rien », dit-elle dans un murmure presque inaudible. « Je pense que c’est plutôt, eh bien… voyons, spécial et approprié. Vous méritez toutes ces bonnes choses. »

 

            Nous avons bientôt atterri sur une île tropicale enchanteresse. Nous avons rapidement quitté les bureaux de l’immigration et poursuivions notre chemin quand j’entendis des pas rapides derrière nous et me retournai pour apercevoir un homme qui s’élançait vers nous en faisant signe de ses mains. « Qui est-ce, Marla ?  Il semble nous connaître », dis-je en le désignant. Elle s’arrêta et regarda en arrière quand l’homme arriva. Alors elle fit un sourire de reconnaissance et dit : «  Oh, c’est notre chauffeur. Il va nous conduire à l’hôtel. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre huit

 

Là-bas quelque part

 

 

Q

uelques instants plus tard nous roulions dans une voiture bigarrée vers l’hôtel, à une demi-heure environ plus loin. J’avais hâte d’aller à la plage et j’anticipais avec impatience de profiter du soleil et de la mer. En fait, à la plage, la plupart du temps, je préfère m’asseoir à l’ombre d’un grand arbre pour regarder sans cesse l’horizon où l’océan et le ciel se rencontrent.

 

            C’est près de la mer que j’entends le murmure de l’univers, le chant des étoiles et les mélodies portée par le vent. C’est toujours bon de revenir au bord de la mer, car c’est pour moi une sorte de thérapie. Je jetai un regard à Marla qui, les yeux fermés, semblait se détendre. Étrange, pensai-je. Nous venons de deux mondes totalement différents – différentes perceptions, différentes émotions, différentes réalités… ou est-ce le cas ? Gédéon et Marla ont des privilèges particuliers, très au-dessus de l’ordinaire. Pourtant, parfois, il semble que nos mondes ont beaucoup de traits en commun.

 

            C’était comme si elle avait entendu mes pensées, car en ouvrant les yeux elle dit : « Oui, nous avons beaucoup de choses en commun avec votre monde, mais votre monde est aussi mon monde. Dans l’un ou l’autre monde, le vôtre et le mien, il y a de très fortes émotions et de grands sentiments. Pouvez-vous imaginer un monde où il n’y aurait pas d’émotions ? »

 

            Je répondis : « Peut-être moins de violence, plus de paix, moins d’avidité, plus d’aide, moins de douleur, plus de bonheur… »

            « Et vous ne pensez pas que de telles choses sont des émotions ? » Demanda-t-elle.

            « Oui, d’une façon, mais certaines ne sont-elles pas de mauvaises émotions ? »

 

            « Bonnes ou mauvaises », répondit-elle, « les émotions sont des émotions. Le fleuve de la vie coule entre deux rives. L’une est la rive de la prospérité, du bonheur, de la paix, du plaisir et de toutes les choses positives. L’autre est la rive de la tristesse, de la pauvreté, de la dépression, de la douleur, des blessures et de toutes les choses négatives. Le problème n’est pas que l’on fonce sur ces rives durant le voyage de la vie, mais que l’on  atterrisse et s’attache à l’une ou l’autre rive. La vie est un processus toujours en mouvement, qui ne peut jamais s’arrêter. Il est connecté à la mer de la tranquillité, aux océans de l’éternité et aux cieux de toujours. Elle doit continuer de couler. Un moment sur l’une ou l’autre rive, c’est correct. Toutefois, la stagnation ou des schèmes d’habitudes se développent si vous passez votre vie attaché à une rive. Rappelez-vous, John, nous sommes tous en voyage dans les champs de l’éternité. »

 

            « Intéressant, murmurai-je,  mais il ne me semble jamais possible de m’imaginer comment ne pas rester collé dans une situation. »

            « Vous restez collé dans une situation difficile quand vous vous efforcez d’en sortir. Si vous vous inquiétez trop pour savoir comment une situation va se régler, si vous êtes désespéré, si vous êtes rempli de peur, si vous essayez de vous en sortir de force, vous y restez collé. »

 

            « Ainsi ne pas s’inquiéter, ne pas essayer de trouver une solution ? Est-ce ce que vous dîtes, Marla ? Comment pourriez-vous ne pas vous inquiéter au milieu de la tourmente ? Comment ne pourriez-vous pas être concernée par les résultats ? Ce n’est pas si simple que ça. »

            « C’est aussi simple que ça. Vous n’avez pas à lutter pour faire fonctionner les choses. Créez le climat dans lequel elles fonctionnent, puis sortez-en. Restez clame. Suivez votre guide intérieur. Pas besoin de désespérer. La peur et l’inquiétude vont drainer votre énergie et rendra difficile de vous détacher d’une situation qui vous emprisonne. Laissez couler la vie. Passez de l’inquiétude au lâcher prise. »

            « Oui ! C’est facile pour vous de dire ça. »

            « Faites-vous confiance, faites confiance à votre Dieu, faites confiance à la procédure. »

 

            Le chauffeur de la voiture essayait de se faire oublier, mais en réalité il était attentif  à écouter chaque parole que nous prononcions. Il se retourna une seconde et avec un sourire malicieux nous annonça : « Nous presqu’arrivés maintenant. Un aut’ couple de minut’, moi penser. Vous aimer cet ‘place. »

 

             En souriant, nous l’avons remercié. Marla dit alors : « Ils nous attendent, aussi le contrôle ne devrait pas être long. Nos chambres sont supposées être voisines, la vôtre au milieu et celle de Gédéon et la mienne de chaque côté, toutes ont des balcons qui communiquent. De cette façon, nous pourrons prendre notre dîner sur la véranda tout en observant le passage des navires. »

 

            Quelques  minutes plus tard, nous étions dans la salle d’attente d’un hôtel de luxe, enveloppés par un battement rythmé de tambours métalliques. Pendant que nous nous inscrivions, le garçon d’hôtel tendit une note à Marla. « Ça vient de Gédéon, dit-elle,  il sera ici vers cinq heures. »

 

            Alors qu’on apportait nos bagages à nos chambres respectives, Marla me dit qu’elle nous verrait, Gédéon et moi, sur le balcon aux alentours du dîner dans quelques heures. Ça me semblait une bonne idée et ça me donnerait la chance d’être seul et de relaxer pendant quelque temps. J’aime énormément la compagnie, mais, de temps en temps, je ressens ce besoin envahissant de solitude – pas de foule, pas d’amis bavards,  personne, juste mon Dieu et moi-même.

 

            La chambre était davantage une suite qu’une chambre régulière d’hôtel et la vue de la plage et de l’océan était spectaculaire. Pas de plages encombrées, juste une ou deux personnes longeant le rivage ou se tenant sous un palmier. Je restai là debout pendant un bon moment regardant par la partie vitrée qui me séparait du monde extérieur. La scène était si paisible et tranquillisante que mon esprit voyageait à travers la barrière de la mémoire jusqu’à un épisode pas tellement différent de celui-ci.

 

            C’était quelques années après la mort de Mardai. Je m’affairais à essayer de gagner ma vie, d’élever mes enfants et de faire les choses nécessaires qu’un « papa » doit faire, en assumant tout le temps le rôle de martyr que je m’étais attribué. Depuis sa mort, j’avais conclu que les relations devaient être évitées à tout prix. J’étais accablé. Il m’apparaissait que tout ce que vous aimez, vous le perdez. Je pensais en moi-même : personne ne pourrait jamais approcher, même de loin, le lien qui nous unissait Mardai et moi. Peut-être que l’avoir perdue était si douloureux que je ne voulais plus jamais expérimenter de nouveau un tel chagrin. Il valait mieux de ne pas aimer ou de ne pas me lier avec une autre. Les amis et la famille se demandaient si je ne m’impliquerais jamais dans une autre relation.

 

            Certes, il y eut quelques rencontres intimes qui ont duré quelque temps, puis ont disparu ensuite pour toujours. Il y eut cette riche et jeune demoiselle qui pensait que l’argent était la racine de tout bonheur. Puis, cette belle hôtesse de l’air, suivie dans une rapide succession par une charmante socialiste, une activiste des droits des femmes et d’autres. Mais même si nous partagions beaucoup de buts communs exempts de conflits, je ne suis jamais parvenu à un niveau de réconfort, jamais au sentiment que je pourrais être totalement et vraiment moi-même. Ce n’est pas que je ne prenais pas plaisir à ces relations, mais c’était plus comme des navires qui passent durant la nuit – une caresse en passant.

 

            Durant cette période j’avais prévu assister à une conférence d’affaires dans un établissement de luxe très semblable à celui où je me trouve maintenant. Ma chambre d’hôtel ressemblait beaucoup à celle-ci, s’ouvrant sur un balcon et séparée seulement par une fenêtre panoramique. Je m’étais aventuré dehors sur le balcon et je m’appuyai sur la balustrade en regardant la mer. La beauté de la scène était si puissante que, tout à fait distrait, je me mis à fredonner une vielle chanson.

 

            Soudain, une voix à ma droite me dit : « Mélodie intrigante. Quel en est le titre ? » C’était l’occupante de la chambre voisine. Je ne l’avais pas remarquée et je me demandais depuis combien de temps elle était là. Je regardai d’un air hébété cette Aphrodite tout sourire et me demandais qui elle était et ce qu’elle faisait là. « J’espère que ça ne vous dérange pas »,  continua-t-elle, « je ne pouvais m’empêcher d’écouter – c’est un air merveilleux… quelque chose qui vous incite à voyager au-delà de l’étoile la plus lointaine. »

 

            « Vous ne me dérangez pas du tout, répondis-je, ça s’appelle ‘Là-bas quelque part’. Écrit par un collègue nommé Henry Herbert Knibbs dans ses ‘Chants des pays étrangers’. Je l’ai toujours aimé. »

 

            « Oh, en passant, je suis Kimberly. Mon ami m’appelle Kim », dit-elle en guise d’introduction.

            « Je suis John, répondis-je,  content de vous rencontrer, »

            « Même chose pour moi, John », dit-elle et comme en arrière-pensée, elle poursuivit, « Connaissez-vous les mots de cet air, un vers ou deux, peut-être ? »

            « C’est plus de la poésie qu’une chanson, dis-je. Voici quelques vers pour vous, si ma mémoire ne me trompe pas. »

            Je regardai vers la mer. Les vents tièdes, le cri des mouettes, le balancement des palmiers, les voiles d’un navire au loin et une femme merveilleuse ont fait revivre les paroles…

 

                        Je vais danser une sarabande d’ici

                            Jusqu’à Samarkand qui s’endort ;

                        Le long de la mer, à travers le pays, les oiseaux

                           S’envolent vers le sud.

                        Et toi, ma douce Pénélope, là-bas quelque part

                          tu m’attends,

                        Avec des boutons de roses dans tes cheveux et des

                          Baisers sur tes lèvres.

 

            « Bien, je dois partir maintenant, dit-elle, faites mes salutations à Knibbs. Je vous verrai là-bas quelque part »,  dit-elle en me saluant et regagna sa chambre.

 

            Je restai là un bon moment en buvant le son des vagues alors que le rythme de la mélodie de « …et toi ma douce Pénélope, là-bas quelque part tu m’attends, » me transportait au loin.

            Je me souviens de cet incident en détail et je rejoue une fois encore cet enregistrement dans ma tête en attendant que le dîner arrive. Je regardai ma montre. Juste une heure encore ou à peu près.

 

            Je fermai les yeux et retournai à l’événement dans ma mémoire et pressai le bouton « rejouer ». Je me souvenais très bien avoir quitté le balcon et être parti en promenade sur la plage. Des rangées de lauriers-roses mêlés à des frangipanes bordaient le chemin et parfumaient l’air d’une odeur de jasmin. Finalement, je me suis retrouvé sous un palmier en face de l’océan puissant, où chacun, comme dans un miroir, se voit lui-même. D’autres vers de Knibbs surgirent dans mon esprit…

 

                        Toutes les montagnes se  sont cachées sous la brume ;

                           La vallée ressemble à une améthyste ;

                        Les feuilles du peuplier se retournent et se tordent ;

                           Oh, couleur d’argent, d’argent vert !

                        Là-bas quelque part au bord  de l’océan un navire

                           Attend patiemment,

                        Alors que sur la plage l’écume blanche vient s’échouer.

 

            Un faible froufrou me fit me retourner pour voir Kim qui venait vers moi. Sous le ciel étoilé, c’était la vision d’un ange venu sur terre. Le vent agitait ses cheveux et les rivières de lumière qui dansaient sur l’eau s’ajoutaient pour créer une vision qu’auraient enviée les dieux de l’Olympe. « Salut, de nouveau, John », dit-elle en s’approchant, « nous étions dus pour une rencontre comme celle-ci, vous savez. Vous attendez votre Pénélope ? Quoi d’autre pourrait avoir à dire M. Knibbs ? »

 

            Les mots coulaient avec une telle intensité, comme si Henry Herbert Kribbs lui-même les récitait…

 

                        Il n’y a aucune Pénélope quelque part

                           Qui soupire tant après moi,

                        Mais je peux sentir la mer qui frappe et

                           Entendre le bourdonnement du gréage,

                        Et je peux entendre les lèvres murmurantes qui

                           Volent devant les navires en partance

                        Et je peux entendre les vagues déferlantes sur le sable

                           Me crier : « Viens ! »

 

            « Ça vous touche profondément, n’est-ce pas ? Dit-elle, ça vous fait désirer seulement de vous lever et de partir. J’aime la poésie qui parle du désir de l’aventure. »

            « Moi aussi », répondis-je.

            Nous regardions fixement le ressac. Lorsqu’elle demanda : « Voulez-vous m’accompagner ? Juste une promenade sur la plage. »

            « J’aimerais bien », dis-je en partant. Puis je lui demandai : « Resterez-vous longtemps ici ? »

            « Encore un jour à peu près. Et vous ? »

            « Quelques jours encore puis je partirai de nouveau », répondis-je.

 

            Nous avons marché pendant quelques minutes puis nous nous sommes assis sur le sable en regardant la marée montante. Il y a des moments où les mots sont tout à fait inadéquats pour décrire un instant, des temps où la meilleure chose à dire c’est de ne rien dire. C’était comme si la première personne qui parlerait pouvait briser l’envoûtement magique. C’était le cas, alors que nous étions assis sur la plage ce soir-là disant à peine un mot. Finalement, ce fut l’heure de retourner à l’hôtel. Je me levai, en essuyant le sable alors qu’elle tendait ses bras pour que je l’aide à se lever.

            « Ce soir », dis-je sur un ton railleur, « Henry Herbert Knibbs était là-bas quelque part », alors que je la levais sans faire d’effort en l’approchant de moi. Elle me regarda dans les yeux, sourit et tint ma main un moment. Tendrement, je passai mes doigts dans ses cheveux dorés, attirai son visage un peu plus près alors que ses lèvres à demi ouvertes rejoignaient les miennes. Et là-bas quelque part sur une plage étrangère la pleine lune apparut de derrière les nuages.

 

            Il y a des secondes où l’éternité se condense dans un instant, quand un instant traverse l’éternité pour gagner des univers glorieux. Il y a des moments dont vous voudriez congeler les sentiments en des cubes de glace émotionnels pour les dégeler et les goûter dans des temps futurs. Le baiser, passionné et tendre à la fois, traversa tout mon être me laissant sans souffle, pris entre le temps et l’espace dans une aura de lumière et de ténèbres, entre deux réalités. Telle était le mystère de cette femme énigmatique que je tenais dans mes bras.

 

            Toujours très lentement elle se retira jusqu’à ce que je puisse voir son visage dans les faibles lumières du soir. Le vent souffla un peu plus fort et un léger froid remplit l’air alors que je lui souriais et murmurais : « C’était merveilleux. »

 

            Nous restions debout, nous enveloppant de nos bras, et regardions tranquillement l’océan. Voici encore une chance de faire de ce moment quelque chose de plus permanent. Je savais que je voulais la ramener à l’hôtel ou, peut-être rester simplement avec elle sur la plage le restant de la nuit. Mais une fois encore, juste comme les autres fois avant, j’ai senti le besoin de continuer mon chemin. Tout exquis qu’avait été le moment, ce n’était que le passage des navires dans la nuit.

 

            « À quoi pensez-vous ? » demandai-je

            « C’était agréable… réellement agréable », répondit-elle.

            « C’est étrange comment les choses arrivent, n’est-ce pas ? » Dis-je.

            « Oui », répondit-elle, et puis elle ajouta : « Vous savez, de temps en temps où que je serai, je me demanderai si vous avez enfin trouvé votre Pénélope là-bas quelque part. Des navires passant dans la nuit. Bonne nuit, John, Joyeux voyages. »

 

            Elle se retourna et se dirigea lentement vers l’hôtel. Je ne l’ai pas suivie, mais restai là  observant sa démarche alors qu’elle s’éloignait toujours, Avant de disparaître derrière une petite crête, elle regarda en arrière, m’envoya un baiser et disparut. Je ne l’ai jamais revue. Nous ne savions rien l’un de l’autre – le genre de travail que nous faisions, d’où chacun venait, quels étaient nos goûts et nos dégoûts, seulement ce fait que, pendant un court moment d’intimité, deux âmes se sont rencontrées dans un voyage dans les champs de l’éternité.

 

            La sonnerie du téléphone mit fin à ma rêverie et me ramena au présent. C’était Marla qui m’annonçait l’arrivée de Gédéon et notre rencontre au restaurant plutôt que sur le balcon dans cinq minutes à peu près.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre neuf

 

Toutes de bonnes choses

 

J

e mis mes espadrilles et en dedans d’une minute je pris l’ascenseur pour descendre à la salle d’attente. La vie dans les îles est si informelle que je me sentais totalement chez moi, Le restaurant était sur l’autre côté de la rue, à une petite distance de l’hôtel. Il était bâti pour que ceux qui occupaient les meilleures places jouissent d’une vue libre sur l’océan.

 

            À présent, il commençait à faire noir, cette étrange noirceur qui descend soudainement sous les tropiques, qui vous faisait penser qu’on avait tiré un rideau entre le soleil et la terre. Mais ce soir c’était la pleine lune, tout comme cette fois il y a bien des années où j’étais avec Kimberly. Elle paraît toujours briller davantage quand je suis loin de chez moi – une perception uniquement personnelle. Ça me fit prendre conscience que je pensais encore à Kimberly en entrant au restaurant. Gédéon et Marla étaient déjà arrivés et après m’avoir salué, le maître d’hôtel nous a conduits à une table devant une grande fenêtre. Elle nous procurait une vue panoramique de l’océan. Sous la pâle lumière de la lune, les vagues semblaient danser au rythme de la musique du vent.

           

            « Vous avez choisi une place magnifique », dis-je

            « On voulait seulement que vous profitiez du meilleur », reprit Gédéon

            « Romantique, n’est-ce pas ? » dit Marla.

            « Particulièrement romantique, repris-je. En fait, plus tôt aujourd’hui je me suis rappelé une situation romantique. »

            « C’est intéressant, jeta Gédéon,  c’est un secteur que vous n’avez presque jamais discuté. Je présume que vous avez toujours pensé que c’était quelque chose que vous pouviez régler vous-même ou trop intime pour en discuter avec d’autres. Aussi, évidemment,  nous ne l’avons jamais abordé. À quoi pensiez-vous, si ça ne vous importune pas ? »

            « Oh, pas tellement », Je commençais à parler quand un garçon apparut.

 

            « C’est bon de vous revoir, monsieur », le garçon s’adressait à Gédéon. « Vous nous avez manqué. »

            « J’ai été passablement occupé ces derniers mois, Jarvis, mais je promets de vous visiter plus souvent, »

            « C’est magnifique, monsieur », dit Jarvis en souriant. « Quand voulez-vous qu’on serve votre dîner, monsieur ? »

            « Oh, dans environ dix minutes, ce serait bien », dit Gédéon, et, se tournant vers moi il poursuivit, « j’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’ai commandé plus tôt pour que ce soit prêt quand nous serions là. Je leur ai demandé de préparer votre plat favori, John. Juste une surprise spéciale pour vous.»  Jarvis sourit et partit.

 

            « Maintenant, John, continua Gédéon,  vous nous parliez d’une situation romantique. Était-ce avec Kimberly ou avec Cindy ? »

            J’étais étonné. « Vous êtes au courant ? Je n’en ai jamais parlé à personne. C’était Kimberly. Je ne pensais pas que vous vous immisciez dans de tels sujets intimes. »

            « Dieux du ciel ! Non ! John, pas en détail. Nous avons une idée générale, toutefois, sur le cours de votre vie. Nous avons encore la mission de vous aider, vous savez. »

            « Mais parmi toutes les personnes, comment avez-vous deviné que c’était Kimberly ou Cindy ? Ça aurait pu être n’importe qui d’autre. J’ai toujours su que vous et Marla connaissez beaucoup de choses par des moyens avec lesquels je ne suis pas familier, même vaguement. Mais ceci ? »

            « Vous vous demandiez pourquoi vous et Kim avez pris des chemins différents quand il était tout à fait possible d’en arriver à vous mieux connaître l’un l’autre. Vous aviez envoyé la question dans tout le cosmos. Les gens ne lisent réellement pas l’esprit des personnes. Ils se branchent sur des formes d’énergie qui sont envoyées tout autour de l’endroit. »

 

            « Jamais en reste quant à une bonne explication, eh Gédéon ? De toute façon, je pensais à Kim. Dîtes-moi comment vous… »

            « Pas nécessaire de me dire quoi que ce soit à ce sujet », me dit-il en m’interrompant, « fermez seulement les yeux et voyez-vous dans la situation pendant quelques secondes et tous les deux, Marla et moi, allons avoir l’information dont nous avons besoin pour faire nos commentaires sur le problème, s’il y en a un. »

 

            «  Oui, ajouta Marla, c’est beaucoup plus facile de cette manière de recevoir l’information. De beaucoup meilleure que des explications verbales. Les mots ont tellement de sens différents et ils sont presque toujours imprécis. Essayez-le. Fermez vos yeux et voyez-vous avec Kimberly. »

 

            « Étrange, murmurai-je,  mais c’est parti ». Je fermai les yeux et imaginai la plage où Kimberly et moi avons passé quelques moments durant la soirée, il y a bien longtemps. J’étais étonné de la facilité avec laquelle je me rappelai la scène de façon si vivante. Je pouvais la voir assise là sur la plage près de moi et l’entendre me questionner sur Knibbs quand la voix de Gédéon éclata : « Voici le dîner maintenant, » dit-il alors que Jarvis revenait.

            « Ça faisait juste commencer à être intéressant, Gédéon », dis-je en riant.

            « Nous avons eu l’image, John », dit Marla en souriant. « Nous allons y revenir aussitôt que le dîner sera servi. »

 

            Gédéon savait exactement ce que j’aimerais pour le dîner. Il y avait différents fruits de mer apprêtés au cari et de l’arapatma servi avec un rôti. Des hors-d’œuvre de chutneys, de samosas et de bhajees de l’île qui rehaussaient le riz biryani fumant. Au centre de la table, Jarvis plaça un bol plein de fruits succulents : des guavas, des mangues, des sapodillas et des papayes.

            « Savourez votre dîner », dit Jarvis en quittant.

            « Tout cela paraît bon », dis-je en commentaire, « le café a une arôme céleste. Merci, Gédéon, c’est vraiment une surprise. »

            « Vous et votre café »,  fit remarquer Gédéon, « il provient des Montagnes bleues de la Jamaïque. Maintenant voyons », continua-t-il en mordant dans un morceau de pain, « ce n’est pas que vous n’avez pas aimé la compagnie de Kimberly. Vous l’avez certes aimée et je suis sûr qu’elle appréciait la vôtre, aussi. Le vrai problème était votre peur – peur de ce qu’une relation pouvait provoquer chez vous. Vous évaluez tellement haut votre liberté d’être vous-même que tout ce qui semble la menacer est rapidement évité. C’est la manière dont vous réagissez aux situations de relation intime. Ce n’est ni bon  ni mauvais. »

 

            « Ainsi c’est tout ce qu’il y a. En clair, je suis juste effrayé à l’idée d’avoir une relation intime avec quelqu’un ? »

            « Jusqu’à un certain degré, John, répondit-il. Mais ce n’est pas toujours aussi simple que cela. Vous avez dit à certains de vos proches associés que l’un des grands bénéfices de votre travail c’est que vous avez la chance de dire ‘Bonjour’ et de continuer votre chemin. Une partie de vous aime réellement voyager et de rester libre comme le vent. Souvent vous êtes seul ; rarement êtes-vous solitaire. Ça été votre choix fondamental. »

 

            « Ce que nous essayons de vous dire, John », ajouta Marla, « c’est que c’est OK d’avoir une relation. C’est aussi OK de ne pas avoir de relation. En avoir ou pas, c’est bien. Une relation entre deux personnes dépend réellement de vous et pas de l’autre personne. Les relations, établies ou pas établies, significatives ou non significatives, ne font que refléter ce que vous êtes. Prenez plaisir à vos relations ; ne les analysez pas jusqu’à la mort. Même une relation fugace, comme celle avec Kimberly, crée de l’excitation. »

 

            Après une courte pause, je regardai Marla et lui demandai : « N’avez-vous jamais eu une relation sérieuse, une qui soit significative ? Ou bien est-ce que Gédéon et les autres comme vous n’avez pas besoin de relations intimes ? Dîtes-moi, aimez-vous comme nous ? »

 

            D’abord elle se mit à rire, mais ses efforts pour rester calme la firent tousser. Plutôt que de montrer de l’inquiétude, Gédéon partit d’un rire hystérique. Marla fit de même au point que les larmes leur en coulèrent des yeux.

 

            En reprenant sa respiration Gédéon s’écria : « Parlez-lui, Marla, parlez-lui du temps où vous avez quitté votre emploi pour rejoindre l’agent de change dans la Grande Cité. Ou, quand vous vous êtes presque enfuie avec le chanteur errant. »

            « Non, non, protesta-t-elle,  Vous, parlez-nous de la fille du paysan qui vivait sur les rives du Yangtze Kiang. Dîtes-nous comment vous vouliez oublier votre vie d’apprentissage, juste par amour pour elle ? Ou la princesse grecque que vous avez rencontrée dans une croisière dans les mers du sud de la Chine. Vous vous rappelez, Gédéon ? Vous vouliez avoir une permission pour vous absenter. Ça vous a pris du temps à l’obtenir. »

 

            « Quoi ! Vous devez traiter avec de tels problèmes, aussi ? Je pensais que vous étiez bien au-delà de telles émotions des mortels. Je ne peux pas imaginer Marla s’installer quelque part, élever une famille et embrasser la vie domestique. Et Gédéon », continuai-je dans une ‘sainte horreur’, « je ne peux certes pas me représenter que vous assistez à des jeux ou à des récitals de danse. »

 

            « En réalité, nous ne sommes réellement pas très différents de vous, John, répondit-il.  Nous ressentons les mêmes émotions que vous. Nous sommes aussi humains que vous et aussi divins que vous, car nous provenons tous de la même source. Nous sommes tous créés à l’image de l’Infini. Nous sommes ce que vous deviendrez. »

 

            « La différence, ajouta Marla,  c’est que nous avons appris à traiter avec nos émotions au lieu d’être contrôlés par elles. Oh oui, une fois ou l’autre nous nous sommes fourvoyés, mais qui ne l’a pas été ? De plus nous sommes plus portés à chercher des conseils qui sont toujours là – à demander de l’aide quand nous sommes troublés. Vous pouvez faire de même. Demandez, cherchez, frappez. Il y a une aide toujours disponible. Branchez-vous à la source. Vous auriez dû voir Gédéon quand il voulait marier la princesse grecque. Il était prêt à quitter les Entreprises G & M, abandonner tous ses privilèges pour l’amour d’une femme. »

 

            « Et, vous n’auriez pas cru que Marla voulait renoncer à tout ce qu’elle avait de plus cher pour faire sa vie avec un musicien itinérant. Vous auriez dû la voir alors. Elle voulait tout abandonner pour l’amour d’un homme. »

 

            «Ainsi, était-ce mal ? » demandai-je. « Ne méritez-vous pas le bonheur peu importe la façon dont vous faites votre choix ? »

 

            « Évidemment, ce n’était pas mal, reprit Gédéon. Ce n’est pas une question de bien ou de mal. C’est rarement le cas. C’était juste que j’étais obsédé par les plaisirs apparents du moment et pensais que ça durerait toujours. J’avais presque oublié ma mission et pourquoi j’étais ici. La même chose est vraie pour Marla. Nous avons discuté de la situation et de nos sentiments enfin. Le Chef nous a aidés chaque fois. Nous avons grandi au cours de ces expériences et je soupçonne même qu’il y en aura d’autres, semblables. »

 

            « N’est-ce pas malheureux que toutes les bonnes choses ne durent pas ? » Demandai-je. « Ma vie avec Mardai, par exemple, s’est envolée comme de l’air, ma famille, mes amis ont disparu ; de nouvelles relations se sont développées alors que les autres s’en allaient. Une Kimberly apparaît pendant une soirée, une usine d’énergie, de passion et de joie. Ici pendant un moment, partie au suivant et toutes bonnes choses ont une fin. »

            « C’est la loi du changement, John, dit Gédéon,  toute croissance consiste en changements. Pas de changement, pas de croissance, seulement de la stagnation. Chaque chose passe. Et Non ! Toutes bonnes choses ne doivent pas avoir de fin. Toutes bonnes choses peuvent devenir meilleures. Où il y a du ‘bon’ il y a du ‘mieux’ et où il y a du ‘mieux’ il y a encore le ‘meilleur’. Toutes les bonnes choses continuent seulement si elles changent. Vous saurez cela quand vous connaîtrez le seul grand secret de l’univers. »

 

            Après une légère pause, Gédéon prit une gorgée de son café et poursuivit, « La vie est éternelle. Elle coule à travers le temps et l’espace, parfois lentement, en d’autres temps plus vite selon votre perception du temps. C’est un voyage, pas une destination. La vie n’est pas la chandelle ni la flamme. Elle est le feu. »

 

            « Et il y en aura d’autres comme Kimberly, d’autres temps et d’autres places d’aventure et d’espoir », ajouta Marla. Vous rencontrerez des parties de votre âme partout où vous irez. Et chaque courbe de la rivière est une indication que la vie coule éternellement. »

 

            Comme j’étais assis avec ces deux amis spéciaux, je trouvais encore dur de croire que même des âmes si avancées comme eux doivent encore faire face à des choix émotionnels – douleurs et plaisirs éternels de la vie. Le voyage ne finit jamais.

 

            Alors que, sans nous presser, nous retournions vers l’hôtel, l’écho des vagues qui frappaient en cadence les rochers de l’île envoyèrent un flot guérisseur dans les fleuves de mon esprit. Oui, ce sont toutes de bonnes choses…

 

 

        

 

 

 

 

 

Chapitre dix

 

« Pour chaque chose,

 il y a une saison et un temps… »

 

N

ous avons tous les trois passé le jour suivant à jouir de la musique de l’orchestre Calypso et à nous étendre sur la plage. Le soleil se couchait à l’horizon et le soir n’était pas loin, aussi je me suis rendu jusqu’à un groupe de cocotiers. C’était un paradis tout trouvé pour faire des rêves éveillés et j’en ai pleinement profité. J’ai rêvé que je parcourais le monde, arrêtant ici pour voir les fjords de la Norvège tout en observant avec joie le Pays du Soleil de minuit, me promenant près des jardins suspendus de Babylone ou faisant voile vers le fleuve Potaro pour voir les puissantes Chutes Kaieteur de la Guyane. Je me serais probablement laissé aller au sommeil, si la pensée ne m’était pas venue qu’il ne nous restait que quelques heures avant de prendre l’avion pour revenir à la maison. Les quelques personnes sur la plage étaient déjà parties. Puisque nous restions les seuls tous les trois, Gédéon et Marla sont venus s’asseoir avec moi sous les feuilles des cocotiers. Il ne restait que nous trois. « Dans quelques heures nous devons partir », dit Gédéon, en nous ramenant à la réalité.

 

            « Déjà de retour au monde réel…non ? » Murmurai-je.

            « Ceci est le monde réel, John, reprit Marla, où que vous soyez vous êtes dans le monde réel. Certaines gens appelleraient ceci une illusion au lieu de la réalité. Qu’est-ce que ça change en réalité ? Une rose nommée autrement… »

 

            Gédéon se leva et annonça : « Je pars. Je vous revois tous les deux dans une heure. »

            « Nous y serons », dit Marla alors que Gédéon secoua un peu de sable de ses mains et se dirigea vers l’hôtel.

            « Vous ne ressemblez pas à quelqu’un qui doit partit, Marla », dis-je.

            «  Nous avons encore du temps, donc pas de presse », répondit-elle.

 

            « Vous savez, Marla », dis-je en me tournant vers elle, » je ne peux pas croire que vous vous êtes commise avec un agent de change et un musicien. »

            « Pourquoi ?  Demanda-t-elle,  me croyez-vous incapable d’avoir des aventures émotionnelles ? »

            « Non, pas incapable, repris-je,  mais juste au-dessus de ces sentiments. Peut-être, un peu distante, traitant les émotions du bout des doigts. Encore plus surprenant, que faisiez-vous en compagnie de simples mortels ? »

 

            « Eh bien, vous et moi sommes semblables à certains points de vue, alors … », répondit-elle d’un ton plutôt vif.

            « Que voulez-vous dire ? » Demandai-je.

            « N’avez-vous pas remarqué qu’il y a beaucoup d’amis et d’associés qui pensent que vous êtes au-dessus de ces sentiments aussi ? Ne paraissez-vous pas distant de ceux qui voudraient réellement se rapprocher de vous ? » Elle avait une façon de répondre aux questions par d’autres questions.

 

            « Je ne suis pas au-dessus d’eux », protestai-je. « Je peux blesser de façon aussi atroce que quiconque, monter au sommet de l’extase, descendre aux profondeurs du désespoir. Je peux être aussi heureux ou aussi misérable que n’importe qui. »

            « Eh bien, moi aussi, John, répondit-elle, moi aussi. Et quant à m’impliquer avec de simples mortels, je le suis ici avec vous maintenant. N’êtes-vous pas un simple mortel ? Si c’est votre façon de raisonner, qu’est-ce que je fais ici avec vous ? »

 

            Pendant un moment je suis resté déconcerté. Je ne me suis jamais considéré comme un simple mortel. J’ai toujours pensé qu’il y avait plus dans chaque être sur terre, plus que ce que nous réalisons. « Non, Marla, objectai-je,  je ne suis pas qu’un mortel. Je suis un citoyen de l’univers, un enfant de l’Infini. Je vaux autant que vous et Gédéon. Je peux, en ce moment, habiter un corps mortel mais mon esprit est libre de voyager dans le cosmos. »

 

            « Alors vous avez répondu à votre propre question, John », répondit Marla dans un sourire subtil et malicieux. « L’agent de change et le musicien n’étaient pas de simples mortels. Ils étaient comme nous sommes. Et oui, j’ai des émotions et, comme vous, j’ai des difficultés à négocier avec elles, parfois. Nous – vous, moi, Gédéon et tous les autres- provenons de la même Source. Certes, nous sommes uniques, mais nous avons beaucoup plus en commun que des différences. Et les différences sont en fait celles de notre conscience. Votre degré d’illumination est directement proportionnel à votre degré de la conscience de ce que vous êtes. Naturellement, un esprit ouvert et curieux est un prérequis. »

 

            « Mais, Marla », insistai-je », si vous étiez amoureux d’un troubadour ambulant, il devait y avoir chez lui quelque choses de très attirant. Était-il grand, noir, beau ? Et l’agent de change ? Était-il à la tête de sa compagnie ? Était-il riche ? Vous et Gédéon ne m’avez jamais semblé avoir besoin de choses matérielles. Je veux dire, Marla, qu’est-ce qui vous attirait chez eux ? »

            « Si vous faites allusion à leurs qualités physiques, John, ce n’était pas la raison. Les attributs physiques changent. Une beauté aujourd’hui peut n’être pas une beauté demain. Il y a quelque chose de plus important que les caractéristiques physiques. C’est quelque chose qui tient de l’esprit. Ça vient du plus profond de l’être, c’est une expression qui jette dans l’ombre toute autre chose. C’est une attraction de l’âme, cette partie invisible de vous qui a toujours existé et qui existera toujours. C’est ce qui ressortait chez Peter, l’agent de change et chez Carlos, le ménestrel. Leur esprit rayonnait tant de lumière que j’étais attirée par la beauté de leur âme. » Marla se tint tranquille pendant quelques moments alors que nous étions assis là, côte à côte, en regardant la mer.

 

            Pour rompre le silence, je dis : « Je vois. Vous impliquez dans votre expérience, ceux qui vous ressemblent. Alors c’est l’objet des choix. Il n’y avait rien de mauvais dans votre désir de vivre avec eux. Alors pourquoi avez-vous abandonné tout cela ? »

 

            Elle se pencha vers moi et répondit d’une voix si douce que c’était presque un murmure : « C’était une situation de…voyons…’navires passant durant la nuit’. Quelque chose de semblable à vous et à Kimberly. Je devais savoir qu’il était temps de continuer mon chemin. Pour certains d’entre nous il y a une relation qui dure une éternité. Pour d’autres, les relations ne peuvent durer qu’un peu de temps. Chacun fait un choix. Chacun ou chacune de nous choisit sa propre destinée. Je devais partir. J’avais du travail à accomplir et des mondes à voir. »

            « Je pense que c’est comme toutes choses, dis-je.  Trop se concentrer sur une vue limitée et trop longtemps vous met dans le trouble. Ne pas se concentrer du tout, avec les désirs qui vous empoignent, vous met également dans le trouble. Le vieil adage ‘la modération en tout’ ou le désir d’équilibre, n’est-ce pas ? »

            « Jusqu’à un certain degré, oui, répondit-elle.  Mais il y a d’autres facteurs en jeu. Quand nous apprenons le seul secret de l’univers nous commençons à nous trouver nous-mêmes et, ce faisant, nous commençons à comprendre, à accepter et à vivre des vies plus accomplies et plus heureuses. »

 

            « De temps à autre, cependant, pensez-vous à Carlos ou à Peter ? Ne vous manquent-ils pas ou vous demandez-vous quelle aurait été votre vie si vous aviez décidé de rester avec eux ? »

            « Elle reprit vivement : « Pensez-vous à Kimberly de temps en temps ? Et vous demandez-vous quelle aurait été votre vie si les deux vous aviez décidé de poursuivre une relation ? »

            « Oui, j’y pense. Mais ces pensées n’occupent pas tout mon temps d’éveil. Parfois je ferme les yeux et je la vois sur cette plage. Parfois la vision est si forte et si claire que je peux même la sentir dans mes bras et goûter ses lèvres contre les miennes. Il y eut une étincelle électrique lors de notre rencontre. Je pense qu’elle se reproduit tout le temps. » Je regardai ma montre et vis que le temps de partir était arrivé.

 

            « Quand nous examinons le choix des autres, nous voyons parfois une réflexion des nôtres », dit-elle en commençant à se lever. « C’est le temps de partir. »

            « Ce fut une fin de semaine magnifique, Marla », repris-je, et comme je me levais, elle étendit ses bras vers moi pour que je l’aide à se lever. Je les saisis et lentement je l’attirai dans mes bras. Il faisait presque noir et devant moi le visage de Kimberly clignotait. Je tenais Marla près de moi et passai mes doigts dans ses cheveux. Elle sourit et soudain, sans même le vouloir, j’attirai gentiment son visage du mien et l’embrassai doucement sur les lèvres. Ses lèvres s’ouvrirent et pendant un long moment, nous restions là, enveloppés dans un éclair de joie aveuglant.

 

            « Là ! » dit-elle en se retirant lentement, « c’était fantastique. Où avez-vous appris à faire ça ? »

            Je savais qu’elle n’était pas troublée par ce qui était arrivé. En fait, je sentais qu’elle le savait d’avance. « Vous ne vouliez pas réellement dire ça, Marla, dis-je,  je me suis juste laissé emporter ».

            « Ne soyez pas stupide, John. C’était merveilleux. Au bon moment, au bon endroit, les vrais sentiments. Un temps et un endroit pour chaque chose, vous savez. » Elle hésita une seconde puis ajouta, « Vous semblez un peu troublé. Je pensais que vous en jouissiez aussi ? Qu’est-ce qu’il y a ? »

 

            « Évidemment, j’ai aimé ça. Mais c’est juste que vous êtes, hé bien… vous savez… c’est que vous êtes… »

            « Elle m’interrompit, « C’est juste que je suis Marla, c’est ça ? »

            « C’est ça, Marla. C’est juste ça. Si vous étiez une… »

            De nouveau elle finit ma pensée, « … une personne ordinaire. Vous alliez dire que si j’étais une personne ordinaire, ça aurait été magnifique, » Elle prit ma main et se mit en marche vers l’hôtel. « Si j’étais une personne avec laquelle vous vous sentiez à l’aise à tous les niveaux, vous auriez pensé que c’était bien. Exact ? »

 

            « Dans un sens, vous avez raison, Marla. Vous êtes une personne si spéciale. Vous semblez posséder des habiletés surhumaines. Vous êtes si belle, si profonde et si compréhensive. J’ai seulement pensé que vous n’étiez pas à ma portée et, pourtant, j’ai pris une chance que vous n’en seriez pas offensée. »

            Marla tenait encore ma main, s’arrêta, se retourna, me regarda et sourit. » Vous devez apprendre que chacun est spécial et chacun est ordinaire. Autrefois, un Guru avait maîtrisé tous les problèmes et tous les défis que lui présentait la Terre. Il pouvait marcher sur l’eau, voler à volonté, voyager partout instantanément et accomplir des miracles fantastiques. Un jour, pendant qu’il donnait une leçon à ses disciples, il devint invisible pendant quelques minutes, juste pour illustrer un point. Quand il réapparut, un de ses disciples lui demanda,  'Quels nouveaux miracles et nouveaux pouvoirs allez-vous nous enseigner maintenant que vous êtes devenu si spécial ?’  Le Guru sourit à cette question et répondit,’Vous ne comprenez pas. La raison qui explique que je peux faire toutes ces choses c’est que j’ai transcendé. Je suis devenu ordinaire.’ Ainsi, vous voyez, John, plus on est spécial, plus on devient ordinaire. »

 

            « Pour moi, ça sonne comme un paradoxe, dis-je.  En tout cas, j’ai réellement aimé nos quelques moments ensemble. Et ne vous inquiétez pas. Je sais qu’un baiser ne crée pas une relation. Mais, bonté divine, Marla, c’était fantastique ! »

            « Je sais », répondit-elle, et avant de savoir ce qui arrivait, nous nous sommes unis dans un autre long et tendre baiser. Il se termina seulement trop vite. Elle se mit à rire en disant : « Et deux baisers ne crée pas d’engagement. »

 

            Nous avons continué à marcher vers l’hôtel. Après avoir vite fait nos bagages nous étions prêts à quitter cette île – cette île des révélations. Quelle serait la réaction de Gédéon quand il saura ce qui s’était produit entre moi et Marla ?

            « Gédéon sait et comprend beaucoup plus que ce que vous pourriez imaginer. Ne passez pas votre temps à analyser ces choses, John. ». Une fois encore, elle savait ce que je pensais.

 

            « Tellement de gens espèrent et prient qu’un jour ils rencontreront le bon partenaire. Ils passent toute leur vie sans que jamais cela n’arrive. Pourquoi est-ce ainsi, Marla ? »

             « C’est simple, répondit-elle,  N’essayez pas de rencontrer la bonne personne. Soyez juste la bonne personne et vous verrez que la bonne personne entrera dans votre réalité. ’Le semblable attire le semblable’, vous savez.  C’est une loi immuable. Soyez à votre meilleur  à chaque moment de votre vie. Laissez votre véritable essence couler dans votre être tout entier. Quand le message et le messager sont un, vous trouverez que vous avez transcendé, vous serez devenu si spécial que vous êtes maintenant ordinaire. Et, évidemment, vous devez croire que vous méritez toutes bonnes choses. Ne soyez pas victime de la culpabilité. Le seul message que vous donne la culpabilité c’est ‘Vous êtes indigne, vous êtes indigne’. Faites-y attention. »

 

            À ce moment nous étions arrivés à l’hôtel. J’ai eu le besoin de poser à Marla une question très importante, mais j’avais peur de la réponse. Puis, une fois encore, elle avait la réponse avant que je puisse poser la question.

            « Ce qui s’est produit là », dit-elle, en désignant la plage, « c’était quelque chose qui est arrivé entre deux très bons amis. C’était spontané et le bon temps et le bon endroit. Pas de culpabilité, pas de regrets. Pas de message à tirer de cela. Cela se reproduira-t-il de nouveau ? Dans ce monde merveilleux de possibilités infinies, qui sait ce qui pourrait arriver quand nous voyageons sur le chemin qui ne finit jamais ? Entrons dans la vie et dans ce que nous devons faire. C’est en réalité une aventure magnifique. »

 

            Nous nous sommes entendus pour nous rencontrer dans une demi-heure environ pour retourner à l’aéroport. Je montai à ma chambre et en faisant mes bagages, je me surpris à fredonner un air sur les paroles envoûtantes de Henry Herbert Knibbs :

 

Il n’y a aucune Pénélope quelque part

                           Qui soupire tant après moi,

                        Mais je peux sentir la mer qui frappe et

                           Entendre le bourdonnement du gréage,

                        Et je peux entendre les lèvres murmurantes qui

                           Volent devant les navires qui sortent

                        Et je peux entendre les vagues déferlantes sur le sable

                           Me crier : « Viens ! »

 

            Et pourtant, ce n’était pas un air triste, mais un air de joie pour une découverte. Une partie de moi semble savoir sans le plus petit doute que Marla a eu du plaisir dans ces quelques moments d’intimité. Mais en même temps, elle a pris suffisamment soin de partager quelques simples vérités sur les relations réussies. Une autre partie de moi aimerait qu’elle continue de partager de simples vérités de la façon qu’elle l’a faite sur la plage. Peut-être, pourrait-elle même en arriver à des vérités encore plus complexes. Mais chaque chose en son temps. Les mots du livre de l’Ecclésiaste me vinrent à l’esprit lorsque je pris mes bagages et me rendis à la salle d’attente :

           

                        Pour chaque chose il y a une saison et un temps

                           Pour chaque but sous le ciel :

                        Un temps pour naître, et un temps pour mourir ;

                           Un temps pour planter, et un temps pour moissonner

                            Ce qu’on a planté ;

                        Un temps pour pleurer, et un temps pour rire…

                        Un temps pour aimer et un temps…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre onze

 

L’Ange aux ailes d’or

 

L

es longs jours paresseux de l’été s’écoulaient toujours très lentement vers l’automne. La courte vacance dans l’île semblait très loin de la réalité d’aujourd’hui. Je n’avais pas vu Marla et Gédéon entre temps et j’étais occupé à de nombreux projets, travaillant contre l’approche des échéances. Il y avait aussi des piles énormes de correspondances auxquelles il me fallait répondre.

 

            Marla et Gédéon me manquaient et je désirais qu’on ait le moyen de rester en contact de façon plus régulière. Même s’ils montraient un degré d’illumination au-dessus de ma compréhension et semblaient posséder des habiletés et des talents qui dépassaient de loin mon entendement, je m’étais mis à croire qu’ils étaient juste deux merveilleux et extraordinaires amis qui m’étaient totalement familiers. C’est ainsi que ça semblait se passer. Nous sommes une réflexion de ceux avec qui nous sommes associés. Courez avec les chacals et vous assumerez le style de vie et la façon de penser des chacals. Associez-vous avec les lions et vous reflèterez leur force et leur grâce.

 

            Jamais Marla ni Gédéon ne sont intervenus pour régler tous mes problèmes. Plusieurs fois ils n’ont même pas participé du tout à la solution. Mais je savais qu’ils étaient tout près me stimulant, encourageant mes efforts, me suggérant des actions alternatives et me réconfortant quand tout semblait perdu, comme ce fut souvent le cas dans le passé. Ils sont devenus, peut-être, deux de mes amis les plus intimes.

 

            Je me suis souvent demandé si d’autres étaient aussi chanceux que moi d’avoir un Gédéon et une Marla. Un jour, quand je soulevai ce sujet, Gédéon m’assura que chaque personne a des amis dans une autre région de l’univers qui étaient assez intimes ou plus intimes que leurs amis humains sur terre. Nous n’en avons pas discuté longtemps, mais j’avais pris note mentalement pour lui demander de m’en dire davantage sur ce type de communication.

 

            Je ne me souviens pas d’avoir fait des démarches spéciales pour trouver Gédéon et Marla. En autant que je me rappelle, ce fut Gédéon qui m’a trouvé et puis plus tard m’a présenté Marla. Quoi qu’il en soit, je me rappelais du vieil adage qui dit : « Quand l’élève est prêt, le maître apparaît ». J’imagine que nous devons être prêts à accepter nos Gédéons et nos Marlas dès qu’ils se présentent. Cependant, le choix nous appartient. Nous ne sommes pas obligés de les accepter dans nos vies. Certaines personnes redoutent de telles expériences. Beaucoup de gens ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas, et quand ils ont peur, ils deviennent irrités

 

Dans les périodes de tranquillité, je sens que nous pouvons entendre des amis qui nous appellent de loin. Dans les bousculades et les remue-ménage de tous les jours, leurs voix sont noyées dans nos pensées bavardes et les bruits qui nous entourent. Et ils continuent à appeler et à nous aider dans nos défis terrestres. Je ne pense pas qu’ils infléchissent notre libre-arbitre, mais ils nous fournissent des idées pour nous assister dans nos prises de décision. Il y a des moments où, pour notre propre bien, ils apparaissent et nous tendent une main secourable.

 

Non seulement y a-t-il des amis qui nous assistent le long de notre chemin, mais j’ai aussi trouvé de l’aide de la part de certains qui m’étaient très proches lorsqu’ils étaient physiquement vivants. Je ne pense pas que nos êtres chers s’en vont et nous oublient tout à fait. Je pense que les liens qui existaient quand ils étaient ici avec nous sont toujours présents et une simple pensée peut franchir l’espace et le temps pour créer une communication en ligne directe.

 

Il ne faut pas penser que les défunts sont assis en rond dans un bureau éthéré, attendant que nous appelions sur la ligne céleste ouverte à nos requêtes. Ils ont certainement un tas de choses à faire, probablement beaucoup plus nombreuses que lorsqu’ils étaient dans un corps physique. Ils n’interfèreront pas dans notre croissance et notre apprentissage, mais j’ai des raisons suffisantes de croire qu’ils trouvent toujours moyen de nous tendre une main secourable. Si nous ne nous sentons pas près d’eux ou ne voulons pas les avoir autour de nous, ils ne nous dérangent pas, ni n’insistent pour imposer leur présence.

 

Ils ne veulent pas non plus que nous nous asseyions en rond et demandions de l’aide en pleurnichant. Ils nous aideront si nous le demandons, mais ils ne feront pas le travail à notre place, mais préfèrent de beaucoup que nous fassions notre possible avec ce que nous avons. Ils ne veulent pas que nous soyons dépendants d’eux, pour essayer de vivre dans leur monde avant que nous y soyons préparés. J’ai senti, en de nombreuses occasions, la présence de ma femme. Puis il y eut plusieurs fois où je pouvais presque jurer que mon père ou ma mère ou même des parents ou des amis proches m’entouraient. C’est, évidemment, une conclusion subjective, aussi je n’ai pas à en convaincre personne.

 

Ainsi allaient mes pensées en cette magnifique et chaude journée ensoleillée alors que, assis sur mon perron, je contemplais les mystères de l’univers. Malika était partie avec une amie et Jonathan était allé au cinéma. C’était une de ces fois où vous savez que vous avez beaucoup de choses à faire, mais que vous trouvez beaucoup plus agréable de vous asseoir tout simplement et paresser autant que possible. J’appelle cela « une temporisation créatrice » de telle sorte que ma pensée rationnelle croirait que je fais quelque chose d’utile.

 

Soudain, au milieu de mon moment de loisirs, le téléphone sonna.

« Salut, John, ça fait vraiment longtemps », annonça la voix de Gédéon.

« Comment allez-vous, mon ami ? » Demandai-je.

« Oh, bien. Juste bien. Aimeriez-vous avoir un peu de compagnie ? Nous sommes dans le voisinage. »

« Ce sera merveilleux de vous revoir. Et par ‘nous’ voulez-vous dire que Marla est avec vous ? »

« Non, pas cette fois. Je suis avec un vieil ami que je veux vous présenter », dit-il. « Nous sommes bientôt chez vous. »

 

Pour quelque raison, j’avais espéré que ce serait Marla, mais j’étais néanmoins excité à l’idée que Gédéon arrêterait pour me visiter. En moins de temps que je pouvais l’imaginer, ils arrivèrent. Avec Gédéon se présenta un gentilhomme habillé avec élégance d’un ensemble noir d’homme d’affaires.

Gédéon nous présenta l’un à l’autre en disant : « John, j’aimerais vous faire rencontrer un vieil ami qui m’est cher. Voici Matthias. Matthias, voici John. »

« Salut, Matthias », dis-je, en lui serrant la main, « je suis heureux de vous rencontrer. Voulez-vous entrer ou devrions-nous nous détendre ici sur le perron ? »

« Le perron me plaît, John », dit Matthias alors que lui et Gédéon prenaient  des chaises longues. « Gédéon m’a dit que vous avez eu plusieurs de vos idées créatrices assis ici. »

« Ah, il vous a dit ça, n’est-ce pas ? Et qu’est-ce qu’il vous a dit d’autre ? » Demandai-je en riant.

«  Juste un peu de ceci et un peu de cela », répondit-il avec un sourire taquin.

«  Et comment vous êtes-vous connus tous les deux, Matthias ? Je croyais que Gédéon n’avait que très peu d’amis », dis-je en blaguant.

« Il a des amis dans tout le cosmos », reprit Matthias.

« Lui et moi avons eu quelques aventures ensemble. Nous y retournons. C’est une longue histoire. »

 

Gédéon se mit à rire et annonça tout naturellement, comme s’il me parlait de la température : « Matthias est ce que vous pourriez appeler un ange, John. Il fait une petite visite ici… »

« Un ange ? Vous êtes un ange, Matthias ? » Demandai-je un peu sceptique.

« Oh oui, dit-il,  j’ai toujours été un ange. Je suis sûr que vous en avez rencontré d’autres comme nous. C’est merveilleux quand mes attributions m’amènent ici. Je  ne vois pas Gédéon et Marla assez souvent. »

« Vous connaissez Marla aussi ? »

« Qui ne la connaît pas ? » Répondit-il.

« Mais vous n’êtes pas habillé comme un ange », dis-je.

« On l’appelle, dit Gédéon, l’ange aux Ailes d’Or. Montrez-lui vos ailes d’or, Matthias. »

 

Je savais qu’ils prenaient plaisir à mon étonnement. Matthias releva sa manche gauche pour me montrer un bracelet. Sur le bracelet il y avait une amulette – une paire de petites ailes en or, semblable à celles que vous pouvez trouver dans toute bonne bijouterie. « Voici mes ailes d’or, John, un legs des jours anciens quand chacun s’attendait à nous voir avec de grandes ailes de plume qui battaient quand nous volions. C’était une très sotte idée parce que ces choses stupides devenaient instables à haute vitesse et, n’eût été nos mécanismes célestes, vous auriez littéralement vu des anges s’écraser en tombant. Mais que puis-je dire ? Les gens s’attendaient à ce que nous ayons des ailes, aussi nous avions des ailes. Maintenant, je porte mes ailes sur ce bracelet pour me rappeler que si le Chef avait voulu que j’aie des ailes d’oiseaux, Il m’aurait créé oiseau. »

 

« Il veut dire exactement ce qu’il dit, John, » dit Gédéon.

« Vous faites mieux de croire ce que je dis, continua Matthias. Maintenant on nous permet de nous vêtir à notre guise – surtout pour remplir nos attributions. Un jour mes ailes sont restées prises dans un bouquet d’arbres. Vous auriez dû m’entendre jurer. Vous pensez que je ne peux pas jurer, hein ? Eh bien, j’ai été dans toutes sortes d’endroits et j’ai rencontré toutes sortes de gens. J’ai bien appris leurs langages. Vous devriez m’entendre jurer en Bantu. Vous avez à bien connaître les langues, vous savez – ça fait partie des exigences pour aller à l’école des anges. »

 

« L’école des anges ? » dis-je tout surpris. « J’ignorais que des types comme vous devaient aller à l’école. »

« Est-ce que tous ne vont pas à l’école ? Si vous voulez vous qualifier pour ce que vous faites vous devez suivre un entraînement ou une sorte de programme d’apprenti. Hem ! L’Académie angélique. C’est là que nous ‘gagnons nos ailes,’ ha ! Ha ! Ha ! C’est plus fort que moi. »

 

« J’espère que vous n’auditionnez pas pour une prestation de comédien pendant que vous êtes ici. N’abandonnez pas votre travail quotidien », ripostai-je.

 

Gédéon remarqua que je commençais à me demander si je dois prendre Matthias au sérieux. Aussi il dit : « Matthias tient en fait une position très importante dans la hiérarchie, John. Il a un sens d’humour étrange que, j’imagine, même vous n’appréciez pas, mais là encore, cela l’a maintenu en bonne santé pendant tous ces siècles. Il est en route maintenant vers la Grande Cité. Il a pensé arrêter pour me voir. Il verra Marla aux Quartiers Généraux dans la Grande Cité. Vous vous rappelez des Entreprises G & M ? Les Quartiers Généraux dans la Grande Cité ? »

 

« Certainement, je me rappelle de vos Quartiers Généraux. Aussi que c’est là que Marla se trouve. Resterez-vous quelque temps dans la Cité, Matthias ? »

Non, pas cette fois, John,  répondit Matthias.  J’y vais pour régler un cas très triste. Une petite fille – âgée de neuf ans ou presque, selon les années terrestres. Son père est décédé il y a plusieurs années et sa mère est alcoolique. Celle-ci se cherche un nouveau compagnon qu’elle garde pendant quelques mois. Bien que ce n’était pas un environnement des plus plaisants, Christine, c’est le nom de la petite fille, s’est toujours montrée forte et courageuse. Mais sa mère a marié son dernier compagnon. Maintenant il bat les deux, la mère et l’enfant et, en plusieurs occasions, les a menacées de les brûler dans leur propre appartement. Voilà le cas sur lequel je travaille. » Sa voix se perdait comme s’il pouvait ressentir la douleur de la petite fille.

 

« Pouvez-vous faire quelque chose ? » Demandai-je.

« Oh, certainement. Mais je dois faire attention. Il y a beaucoup de règles au sujet de l’interférence, le libre-arbitre, les choix et autres choses semblables. Bien que j’aurais plutôt pendu le beau-père par les orteils au plus haut clocher, mon travail consiste en fait à renforcer, réconforter Christine et lui enseigner. Je veux aussi l’assurer que la situation est temporaire. »

 

« Comment avez-vous appris sa situation, Matthias ? »

« Elle a prié. Elle a prié avec tant de ferveur et d’honnêteté que la réponse fut instantanée. Nous contrôlons toutes les demandes sincères. L’aide est immédiatement accordée à ceux qui savent comment prier. »

« Êtes-vous son Ange Gardien ? »

« Non, je ne le suis pas. Son Ange m’a demandé mon avis ; c’est ainsi que je me suis retrouvé avec cette attribution. Parfois un Ange Gardien agit comme un gérant général et fait appel à des experts de différentes disciplines. Je vais bientôt régler ce cas et, si les circonstances le permettent, j’arrêterai à mon retour pour vous visiter vous et Gédéon. »

 

« Qu’est-ce que vous allez faire pour Christine, Matthias ? » Demandai-je étonné du fait qu’il soit un ange.

« Nous faisons des arrangements pour qu’elle soit éloignée de son beau-père. Nous procédons également pour aider sa mère à développer plus de confiance et de se trouver un meilleur emploi. Cela prendra un peu de temps ; aussi je fais à Christine un cadeau qui l’aidera chaque fois que le beau-père deviendra vraiment abusif. Pst, voulez-vous le voir ? » Il ouvrit son porte-document et en sortit un petit sac. Il me le tendit et me dit : « C’est un petit cadeau. Une pierre. Elle croira qu’elle a des pouvoirs magiques et, à cause de ces croyances elle pourrait être si puissante qu’elle sera protégée de son beau-père – au moins jusqu’à un certain point. Jetez un regard sur la pierre. »

 

Pour une raison étrange le sac me paraissait familier. Je l’ouvris et en tirai une petite pierre grisâtre qui était froide au toucher. Mon esprit sauta des années en arrière et je me rappelai le jour où un vieil homme m’avait donné un sac semblable avec une pierre appelée la Jahar-Mora.

 

J’ai tenu la pierre dans ma main quelques instants, puis j’ai dit : « Cette pierre, Matthias, ressemble et sent comme… »

Je n’ai pas terminé la phrase. Gédéon le fit pour moi en demandant : « …ça ressemble à la Jahar-Mora de votre enfance ? »

« Oui, oui », bégayai-je, « la mienne est disparue pour toujours, peu de temps après l’avoir utilisée. »

Matthias me regarda dans un gentil sourire, « Je sais. Quand je vous l’ai donnée, c’était seulement pour un peu… »

« Vous me l’avez donnée ? » m’écriai-je, « vous étiez le vieil homme rencontré au village ? Comment… qu’est-ce que vous voulez dire ? »

 

 J’étais presque sans voix. Matthias se leva et vint vers moi. Il me tapota dans le dos et dit : « Oui, John, j’étais ce vieil homme dans votre village. Ne savez-vous pas que les anges peuvent prendre la forme qu’ils veulent ? Vous et votre famille avez été si gentils avec moi et vous ne saviez même pas que j’étais un ange. C’est de bonne  politique d’être gentil avec les étrangers car vous ne savez jamais exactement qui vous pouvez rencontrer. En fait, ça ne fait jamais de tort d’être gentil envers qui que ce soit.»

 

.« Mais après que j’eus utilisé la pierre, elle a disparu et je ne l’ai jamais retrouvée », dis-je  d’un ton plaignard.

« Son travail avec vous était terminé. Un autre petit garçon ou petite fille en avait besoin. Nous en avons plusieurs. Le pouvoir n’est pas réellement dans la pierre, vous savez. Mais je dois partir maintenant », dit-il. « Je dois aider Christine avant que son beau-père ne revienne et la batte comme un diable. »

« Je vous verrai bientôt, John », dit Gédéon en se levant lui aussi. « Je pense que je vais visiter la Grande Cité avec Matthias. Aller aux Quartiers Généraux et tout le reste. »

« Nous nous reverrons bientôt, dit Matthias. Le travail d’un ange n’est jamais terminé. »

 

Ils me saluèrent et m’envoyèrent la main en s’en allant. Puis Matthias s’arrêta et se retourna. « Je pense que je vais lui donner les ailes d’or au lieu de la Jahar-Mora », dit-il, « Les pierres, c’est pour les petits garçons du village. Les bijoux, pour les petites filles des grandes villes. Pas de différence, toutefois, les deux fonctionnent autant une fois que vous y croyez. »

 

 

 

 

 

 

Chapitre douze

 

Le Joyau de la Couronne

 

 

D

es semaines passèrent avant de revoir Gédéon. J’avais pris à cœur l’histoire de la petite Christine et j’espérais grandement que Matthias pourrait l’aider. Puis de plus, n’était-il pas un ange et les anges n’ont-ils pas des pouvoirs magiques ? Ange ou humain, n’aurait-il pas pitié d’une enfant ? Les enfants sont les plus grands dons de Dieu à notre monde. Longtemps après notre départ, ils restent pour tenter de nettoyer les saletés que nous avons laissées derrière. En même temps, ils essaient d’améliorer les bonnes choses que nous avons entreprises.

 

         Je mène vraiment une vie étrange, mystique, merveilleuse, misérable et fantastique. Si cette affirmation semble paradoxale, alors qu’elle le soit, car ce sont les éléments dont elle est faite. Nos chemins ne sont pas toujours parsemés de fleurs et le soleil ne brille pas toujours sur nos efforts. Il y a des moments où la route devient rocailleuse et que le vent nous gèle jusqu’aux os. Durant ces temps durs, il est inutile de se plaindre. Il y a déjà trop de plaignards autour de nous. Des fois, il semble qu’ils ont tous décidé, par hasard, de me faire une visite. Ce n’est pas que je ne me suis pas plaint ; c’est juste que se plaindre c’est de toujours chercher des excuses, blâmer les autres, jouer à la victime ou juste devenir l’hôte d’une réunion de malheureux. Se plaindre ne nous conduit nulle part rapidement. Ça draine toutes les énergies que nous avons et crée un tourbillon qui se remplit lui-même de négativité et vide toute chose jusque dans ses dangereuses profondeurs.

 

            Les gens aiment fréquenter des personnes qui leur permettent de se sentir mieux dans leur peau. Une attitude trop égocentrique éloigne autrui. Le secret réside peut-être dans le fait d’aider les autres à atteindre le bonheur. Et en parlant de secret, j’espère que Gédéon et Marla m’en diront plus sur ce « Plus grand Secret de l’Univers ». Ils y ont fait allusion si souvent dans leurs conversations que je suis prêt à leur dire de l’oublier s’ils n’ont pas l’intention de me révéler ce qu’il en est.

 

         Et ainsi, mon esprit passait d’un sujet à un autre pendant que je préparais mes bagages pour un voyage inopiné. Mon travail parfois me faisait voyager outre-mer, vers différentes cultures, différents peuples et différents endroits. Cette fois, mes affaires m’envoyaient dans la terre de mes ancêtres, une terre de contradictions, le mystérieux sous-continent de l’Inde. Ce ne serait pas ma première visite dans ce pays. J’y suis allé auparavant, quand nous avons adopté nos enfants en Inde – Malika d’abord, suivie de Jonathan quelques années plus tard.

 

            J’ai eu la chance, dans mes visites antérieures, d’expérimenter les extrêmes et les subtilités de ce paradoxe qu’est l’Inde. L’opulence et la richesse coexistent avec la pauvreté et la décadence. Des villages médiévaux où la vie est restée inchangée pendant des siècles contrastaient de façon aiguë avec des métropoles urbaines modernes. De saints hommes vêtus de longues robes flottantes partageaient les rues encombrées d’officiers d’administration portant habits nickelés ou des saris brillamment colorés. Il n’était pas étrange de voir une Rolls Royce bousculer un Bœuf de Brahma pour se frayer un chemin à travers une intersection bondée. Des bousculades et du remue-ménage de Bombay aux eaux tranquilles de la Jammuna, on traverse non seulement le temps et l’espace, mais la vraie nature de la réalité. Peut-être, comme partout, puis nulle part ailleurs sur Terre, peut-on trouver en Inde le meilleur et le pire.

 

         Ce ne serait pas un long voyage, juste une question d’une semaine, puis ce sera le retour. Selon un semblable schème sans fin, il y a des choses urgentes à la maison – comme des échéances qui arrivent, des réparations urgentes dans la maison et des crises financières auxquelles il faut faire face, mais elles devraient attendre jusqu’à mon retour. J’espérais voir Gédéon et Marla avant de quitter, mais ce ne fut pas le cas. Pour autant que j’évalue leur amitié et qu’ils me manquent quand ils sont partis, je pense parfois qu’ils ne sont qu’une invention de mon imagination et qu’ils n’existent pas du tout. Mais alors de nouveau, comment pourrais-je douter des périodes de mes apprentissage, les périodes où Gédéon et Marla ont jeté tellement de lumière sur ce qui me semblait des situations difficiles et sans espoir. Non, ces deux-là m’ont vu au milieu des pires périodes de ma vie. Je suis certain que je les verrai à mon retour.

 

            Les détails de dernière minute complétés, je partis. Le temps semblait monter et baisser au gré des heures et des jours quand les aéroports, les avions, les officiers de bord et les taxis se fondaient en harmonie pour transporter un voyageur solitaire à sa destination sur l’autre côté du monde. Le jour courait dans la nuit et la nuit semblablement s’étendait dans l’éternité alors que nous bourdonnions en traversant les océans et les continents. Je dois m’être endormi plusieurs fois avant la fin du vol.

 

            À moitié titubant, et me sentant comme si j’avais expérimenté le voyage dans le temps à travers un malaxeur, j’ai finalement atterri dans l’aéroport bruyant de Bombay, cherchant des yeux mon bon ami, Pandayji qui avait promis de m’y rencontrer. Il était toujours ponctuel, ce vieil ami personnel. Nous nous étions rencontrés il y a plusieurs années lors de ma première visite dans ce pays. Dès l’instant qu’il m’a parlé, j’ai su que nous serions des amis pour toujours. Bien que la distance rendait difficile de fréquentes rencontres, nous avons entretenu une correspondance régulière qui nous a gardés informés sur la vie de famille et les affaires. Plusieurs années s’étaient écoulées depuis la dernière fois que je l’ai vu et aussi je cherchais à le rencontrer de nouveau.

 

         J’avais à peine atteint la section de l’immigration et des douanes quand je l’ai remarqué. Il avait à peine vieilli depuis le temps de Mardai et je le saluais de la main à ce même aéroport il y a des années. Pandayji était comme le frère aîné que Mardai n’avait jamais eu. Il la traitait comme si elle était une princesse et s’assurait à l’extrême que nous ne manquerions de rien pendant notre visite dans ce pays. Il eut beaucoup de peine quand il a appris sa mort. Ses lettres en exprimant son angoisse et sa douleur devant mes pertes, apportèrent du réconfort à mon âme et constituait un baume à mon esprit. C’était Pandayji, mon âme-soeur, qui me saluait maintenant.

 

            « Vous êtes en forme, mon frère », dit-il avec presque les larmes aux yeux, quand il me donna une chaleureuse accolade, « Ça fait longtemps. »

         « Très longtemps, Pandayji, mais me voici de nouveau. Cette terre semble intemporelle, il me semble que c’est seulement hier que je vous ai vu ici. »

             Après nos salutations initiales, Pandayji dit : « Vous ne faites qu’une courte visite, aussi  nous devons en profiter le plus possible. Finissons-en avec l’immigration et les douanes et nous irons directement à votre hôtel. Vous devez être fatigué. »

             Assez vite. Nous nous sommes retrouvés dans un taxi en route vers l’hôtel. Nous avons passé beaucoup de temps à nous informer sur nos familles respectives. Des souvenirs affluaient à mon esprit quand je me suis enregistré à l’hôtel. C’était la même où Mardai et moi avions résidé quand nous avons visité l’Inde ensemble. Même ma suite était la même.

 

            « Comment avez-vous fait pour arranger tout cela, Pandayji ? » Demandai-je.

            « Ce n’était pas un problème, John, répondit-il, en souvenir du bon vieux temps. Et, évidemment, je voulais que vous vous sentiez le plus confortable possible. Allez vous installer. Prenez un peu de repos, si vous pouvez. Nous avons une journée remplie demain. Je vous verrai demain matin. » Pandayji regarda sa montre, sourit aimablement et partit. Je savais  qu’il voulait rester et parler, mais il savait aussi que j’étais fatigué. Voilà le genre de personne qu’est Pandayji. Comme il était tard, je n’ai pas perdu de temps à me préparer pour dormir.

 

            Ma suite était sur le côté ouest de l’hôtel faisant face à la mer d’Arabie. Plusieurs fois, je m’étais tenu près de ces grandes fenêtres panoramiques et avais observé les vagues qui venaient frapper les rochers loin en bas. Juste avant d’éteindre, je suis retourné une fois encore à la fenêtre et regardai au-dessus de l’océan dans le grand vide lointain Il faisait très noir, mais il y avait des scintillements de lumière qui chevauchaient les vagues de l’océan. Les pêcheurs doivent être sortis, pensai-je. J’allais me mettre au lit quand je vis une de ces lumières traverser l’horizon à une vitesse remarquable.

 

            Aucun bateau de pêcheur ne peut aller aussi vite. Peut-être, était-ce une étoile filante, mais celle-ci continuait à se mouvoir de long en large, devenant chaque fois même plus brillante. Tout le monde sait qu’un météorite ne se conduit pas de cette façon. Ils brillent brièvement puis sont engloutis dans l’oubli. À ce moment, un endormissement incontrôlable m’est tombé dessus et j’ai dû me forcer pour faire les quelques pas jusqu’à mon lit. J’ai pensé que c’était dû à mon long voyage et je suis tombé sur mon lit en oubliant de fermer les lumières, en oubliant Pandayji et tout le reste.

 

            Je me suis probablement endormi avant que ma tête touche mon oreiller, mais soudain je me suis senti complètement éveillé et plein d’énergie, comme si j’avais été connecté à un « énergiseur » revitalisant. Je regardai dans la chambre et je fus étonné d’y trouver une lueur rouge. En dehors de la fenêtre panoramique il y avait une lumière brillante. L’esprit logique a une façon de formuler des théories pour tout expliquer. Il était évident pour moi que je m’étais endormi et que je rêvais d’une lumière provenant d’un hélicoptère en-dehors de ma fenêtre. Et, il va de soi, que c’était la source de la lueur dans ma chambre. Je ne m’étais pas rendu compte que je ne percevais aucun son d’hélicoptère. Mais n’est-ce pas ainsi que ça se passe dans les rêves ? Les rêves n’ont pas à s’en tenir à la logique.

 

         J’étais convaincu que je faisais un de ces rêves lucides dans lesquels vous semblez être éveillé, mais toujours dans le rêve. J’essayai de court-circuiter le programme, mais il ne voulait pas disparaître. La lumière extérieure devint encore plus brillante et la petite lueur rouge dans la chambre augmenta en intensité au point de devenir aussi brillant que la lumière du jour. Puis, j’entendis des voix. Au début, elles étaient faibles et étouffées et semblaient venir du petit salon. Maintenant elles devenaient plus fortes et plus claires et je commençais à comprendre ce qu’elles disaient.

            « Il pense qu’il est encore endormi », dit une voix de femme. Comment allons-nous l’amener à la rencontre ? »

         « Ils l’attendent à tout moment maintenant », répondit une voix d’homme. « On s’était entendu pour cette rencontre. Elle ne peut plus être changée. »

 

            Il y avait quelque chose de familier dans ces voix mais je ne pouvais dire où je les avais entendues auparavant. Puis, ça m’a frappé. Ils étaient là, Gédéon et Marla. Je me suis empressé de les saluer et de leur dire combien j’étais content qu’ils soient venus. Il ne m’est jamais arrivé par la suite de mettre en doute ce qui arrivait, en autant que j’étais concerné, ceci était un rêve et presque tout peut arriver en rêves.

 

            D’un bond j’étais dans le petit salon en face de Gédéon et de Marla. « Salut ! Dis-je,  qu’est-ce que vous faites tous les deux dans mon rêve ? »

         « N’êtes-vous pas fatigué de demander la même question, John ? » demanda Marla. Ce n’était pas comme si elle prononçait des paroles. Et, pourtant, j’ai compris tout ce qu’elle disait car sa voix était claire dans mon esprit. « Rappelez-vous, continua-t-elle,  pas de commencements, pas de fins, pas de limite à notre amitié. » Elle vint vers moi, mit ses bras autour de mon cou et me donna une grande accolade. Gédéon me tapota dans le dos, puis s’assit les jambes croisées sur la chaise en face de la table à café.

 

            « Ce doit être important, dis-je,  pour vous d’être dans mon rêve. C’est un rêve, n’est-ce pas ? »

            « C’est comme un rêve, John, dit Gédéon, mais pas tout à fait. Vous n’avez pas besoin de mots pour communiquer dans cet état. Vos intentions transportent ce que vous voulez dire beaucoup plus clairement que de simples mots. Votre corps repose paisiblement dans le lit et votre conscience est ici avec nous. Plus quelqu’un expérimente cela, plus, de façon générale, il ne s’en souvient pas. Nous avons déjà fait ça avec vous. Vous l’avez simplement oublié. C’est un moyen des plus efficaces pour communiquer. Certains de vos savants appellent cela un voyage hors-du-corps. Mais nous sommes ici pour discuter de choses plus importantes. »

 

         Marla continua, « Ils ont arrangé une rencontre où vous pouvez tous vous rencontrer de nouveau et discuter de tous les sujets que vous désirez. Ne me demandez pas comment ou pourquoi, mais des rencontres de ce genre sont rares, en effet. Pourtant, pour quelque raison, elle a été organisée pour vous. Vous rappelez-vous, ‘pour toute chose il y a un temps et une saison’ ? Si nous n’y allons pas maintenant, ça prendra une autre décade ou deux pour que la synchronisation soit de nouveau la bonne. » Elle regarda Gédéon comme pour dire, c’est le temps d’y aller.

 

         « Attendez, dis-je,  qui sont-‘ils’ et qu’est-ce que c’est cette rencontre ? » Rêve ou pas rêve, je devenais un peu craintif.

            « Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, reprit Gédéon,  vous verrez. Vous avez attendu cela depuis longtemps. Vous les rencontrerez bientôt. Partons, »

         « Attendez, insistai-je, au moins laissez-moi m’habiller. Je vais mettre… » Avant que j’aie pu dire quelque chose, je regardai dans le miroir au fond de la salle et vis que j’étais totalement vêtu et prêt.

 

         « C’est ce qui se produit dans cet état de conscience, John », dit Marla en prenant un de mes bras, alors que Gédéon prenait l’autre. En ce qui pourrait être décrit comme un clin d’œil, nous volions au-dessus du sol et nous nous élevions sans ailes. C’était une sensation de liberté inhabituelle que je ressentais quand mon visage tranchait le vent. Oui, je me rappelai avoir fait cela plusieurs fois auparavant. C’était un plaisir et je me suis fait la promesse de le pratiquer plus souvent. Ça n’a pas duré plus d’une minute avant que nos pieds d’abord touchent le sol, à la façon Mary Poppins, dans une verte clairière entourée de grands arbres. La lumière était passée des lumières brillantes de ma chambre à une lueur plus douce, plus subtile produite par l’éclairage de la pleine lune. À ce moment, je n’étais réellement sûr de rien.

 

            « Je ne pense pas que c’est la pleine lune ce soir », dis-je à Gédéon. « Qu’est-ce que la lune fait là-haut ? »

            « C’est un espace-temps différent, John, répondit-il. Certaines vieilles règles que vous connaissez ne s’appliquent pas ici. C’est un de ces endroits interstitiels où les mondes se rencontrent. » Avant qu’il ne puisse continuer, nous entendîmes des voix venant de la clairière.

 

            Soudain j’entendis une voix qui disait : « Allo, John. Je suis content que vous l’ayez fait. » Je continuai à chercher dans la clairière pendant que Gédéon, Marla et moi avancions vers la voix. La lumière augmenta graduellement en intensité jusqu’à ce que je puisse voir clairement. Puis il y eut le bruit du tonnerre et la région tout entière devint aussi brillante que le jour. J’ai couvert mes yeux un moment et quand je les ouvris je vis deux personnes qui venaient vers moi. Alors que je regardais les visages souriants et reconnus qui ils étaient, mes jambes faiblirent et Gédéon et Marla ont dû littéralement me relever. Je m’entendis murmurer de façon de plus en plus incohérente quand ils approchaient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre treize

 

Il était une fois un rêve

 

I

l y a des moments dans la vie où vous n’êtes sûr de rien, des moments où vous vous sentez trahi par vos propres sens. C’en était sûrement un. Au début, je pensais que c’était un rêve ordinaire alors qu’une partie de moi dormait paisiblement tandis que l’autre se trouvait impliquée dans des aventures oniriques. J’avais déjà eu de tels rêves où je savais que je rêvais et je comprenais qu’au réveil je me souviendrais de tout et que je sourirais et réfléchirais à ces mystères. Mais ce que j’expérimentais maintenant semblait si réel que je savais d’instinct que c’était beaucoup plus qu’un rêve.

 

            Je continuais à regarder les gens qui approchaient de moi. C’était Pandayji qui avait prononcé mon nom, près de lui, se tenait Mardai. Elle paraissait aussi jeune et belle qu’au jour de notre mariage, il y a plusieurs années. Elle mit ses bras autour de moi et dit, «  Je parie que tu es surpris. Je suis si heureuse que nous puissions être encore ensemble, même si ce n’est que pour un court moment. »

 

            « C’est si bon de te voir. Tu m’as manqué terriblement au cours de ces années », dis-je. « Je te vois de temps en temps dans mes rêves, mais je ne me souviens pas de t’avoir vue aussi clairement que maintenant. En fait, ceci ne ressemble même pas à un rêve. » Je pensais qu’on accepte si vite les événements dans un rêve et qu’on s’y adapte.

 

            « Ce n’est pas un rêve, mon cher John », dit-elle en souriant gentiment, « c’est aussi réel que tu l’es. Mais ça ne durera pas longtemps et ça n’arrivera pas de nouveau avant un bon nombre d’années. Allons voir les enfants. » Alors qu’elle disait cela, la lumière de la scène diminua jusqu’à cet agréable et pâle clair de lune, juste assez brillant pour voir autour, mais pas trop pour être inconfortable.

         « Les enfants ? Quels enfants ? » Demandai-je tout surpris.

            « Nos enfants, nigaud. » Elle poussait de petits rires en prenant ma main, tout comme elle en avait l’habitude, et m’amena à un endroit derrière une touffe d’arbres. Pandaji resta derrière avec Gédéon et Marla tout entiers à leur conversation.

 

            « Qu’est-ce que nos enfants font ici ? Et comment se fait-il que Pandayji soit ici ? » Demandai-je.

            Avant qu’elle puisse répondre, je vis Malika et Jonathan dans la clarté de la lune. « Salut, papa », cria Malika, « nous voulions te faire une surprise, mais Jonathan l’a éventée. »

            « Non, papa, reprit Jonathan, elle a ruiné la surprise. Maman nous a dit que tu serais ici, »

 

             Je les saluai comme si un tel événement arrivait tous les jours. Plutôt étonné, je demandai : « Votre maman vous a dit que je serais ici ? »

         « Oh oui, dit Malika, nous visitons maman souvent. Elle nous dit un tas de choses chaque fois que nous la voyons. » Je savais que je n’aurais pas dû la questionner.

            Ils s’avancèrent pour causer avec Pandayji. Je les regardai, puis regardai Mardai et pensai que c’était la première fois depuis des années que je voyais la famille ensemble. Même si une partie de moi savait que cette rencontre était temporaire, je voulais m’en imbiber et en savourer chaque moment.

 

         « Ils semblent si heureux.» Dit Mardai. « D’une façon, je ne les ai jamais réellement quittés. Je les visite aussi souvent que je le peux et j’essaie encore de leur apprendre autant que possible. Ils ont l’habitude de me rencontrer de cette façon. Je ne t’ai jamais quitté, non plus. Malika et Jonathan se rappelleront probablement cet événement sous différentes versions d’un rêve. Pandayji aura aussi un vague souvenir d’un rêve. Présentement il discute d’un important sujet avec Marla et Gédéon. »

 

            « Ils se connaissent les uns les autres ? »

         « Évidemment, ils se connaissent, répondit-elle,  plusieurs d’entre nous appartiennent à la même grande famille et nous nous rencontrons de temps en temps pour nous communiquer des nouvelles. Pandayji a toujours été comme un frère pour nous. Ne te rappelles-tu pas comment il nous a aidés dans les procédures compliquées de l’adoption de Malika et de Jonathan ? Sans lui, je doute que nous aurions réussi une tâche si gigantesque. Quand le juge proclama l’adoption finale, Marla et Gédéon se tenait juste derrière lui. Puis, il y avait celui qu’on appelle Butch. Un lien privilégié existe entre vous deux, ce lien crée de la magie dans la vie des autres. Nous nous sommes tous connus les uns les autres depuis toujours, semble-t-il. Et il y en d’autres que tu ne peux pas reconnaître à première vue, mais qui font, néanmoins, partie de notre réalité. »

 

            Mardai s’assit sur le gazon et me fit signe de m’asseoir près d’elle. « C’est comme si tu n’étais jamais partie », dis-je. « Il me semble que c’était seulement hier que toi et moi et les enfants faisions exactement ce que nous sommes en train de faire. Je me suis souvent demandé où tu étais et ce que tu faisais. Chaque jour je priais pour que tu sois heureuse et en paix dans ton nouvel environnement et que, où que tu étais, ta vie serait une inspiration pour les autres comme elle était ici. »

            « Ne cesse jamais de prier pour ceux qui sont partis. Les prières sont entendues et exaucées. Nous sentons la chaude lueur de l’amour chaque fois que quelqu’un prie », reprit-elle.

 

            « As-tu rencontré les autres ? Je veux dire nos parents et nos autres amis et leur famille qui sont morts ? » Demandai-je.

         « Personne ne meurt, reprit-elle,  ils ne font que changer de réalité. Des règles différentes s’appliquent quand ils passent la porte qu’on appelle ‘la mort’. Quand votre étoile se couche sur un horizon, elle se lève en même temps sur un autre. Chaque réalité supérieure a ses lois, qui transcendent et incluent les lois de la réalité précédente. Ainsi, ici nous avons des lois dont tu n’es pas encore conscient. Par exemple, le temps et l’espace ont pour nous des significations différentes. Ils n’ont pas les limites qu’ils avaient dans la réalité de la Terre.

 

« Oui, je suis souvent avec les autres. Nous travaillons ensemble à certains projets conjoints, comme aider les nouveaux arrivants à s’adapter. Nous sommes toujours aussi proches, en fait, plus proches que nous avions l’habitude de l’être. Nous avons tous des buts communs et sans conflits et nous sommes liés ensemble par des fils dorés de l’amour et de l’intérêt mutuel. »

             Elle demeura en silence pendant un moment comme si elle était perdue dans ses réflexions.

 

            « Ta mère et ton père te visitent souvent dans tes rêves. Les miens y vont également. Nous t’aidons et te guidons tous dans ta vie sur terre en autant que cela nous est permis, tu sais. Toutefois, il y a une clause de non-interférence qui parfois restreint notre capacité de t’aider ; c’est plutôt une question de degré d’aide qu’une exclusion totale. Et nous sommes là aussi avec les enfants. Nous avons tous des projets connexes qui traversent les dimensions et les réalités. »

 

         « Plusieurs fois j’ai pensé que tu nous avais oubliés, dis-je. J’imaginais que, parce que ton travail était terminé ici, tu  étais allée vers d’autres tâches plus intéressantes et, peut-être, même plus productives. Non pas que je m’attendais à ce que tu sois ici avec nous et que tu  veilles à notre bien-être, mais une fois en passant ou après un plus grand espace de temps, je pensais que j’entendrais une parole de réconfort et quelques mots d’encouragement. Je me sentais si seul, pourtant, je persistais à continuer. Qu’aurais-je pu faire ? Ils ont finalement saisi la maison et repris la voiture. Plusieurs fois ils ont fermé les services de l’eau et du téléphone, eh bien, tu ne le croirais pas. Je fus même impliqué dans un grave accident de la route et j’ai complètement endommagé la voiture. »

 

            « C’est intéressant que tu n’aies pas remarqué que tu es sorti de cette voiture accidentée avec de simples blessures mineures », reprit-elle avec une ombre de tristesse dans la voix. « Tu vis encore dans une maison, la voiture n’a pas été reprise. Les services d’eau et de téléphone ont été restaurés en quelques heures, pas de problèmes de santé, pas de catastrophes majeures. Et regarde Malika et Jonathan. Malika a gradué du secondaire avec honneurs et a complété son collège avec une bourse complète. Elle est devenue une merveilleuse et belle jeune femme, Jonathan est devenu aussi un jeune homme, Il va au collège et réfléchit sérieusement à son avenir. Et il est aimé et respecté par plusieurs. Les deux ont grandi pour aimer les autres, les aider et être responsables… regardes-les… », dit-elle en pointant dans leur direction.

         « Regarde-les, John, continua-t-elle,  tu ne pourrais demander mieux. Je sais que ça été dur, mais tu as fait un travail merveilleux. Nous t’avons aidé du mieux que nous pouvions. Et nous serons là pour toi et les enfants. Je n’ai jamais cessé de vous aimer et prendre soin de vous tous. Je réponds toujours à ton appel quand tu me tiens dans tes pensées. Nous sommes tous là pour toi, mais nous, aussi, nous avons d’autres choses à faire. C’est juste que tu ne sens pas notre présence aussi fortement que tu le devrais. Mais ça ne fait rien. Continue seulement à faire ce que tu fais et tu seras étonné de constater que les choses s’arrangent d’elles-mêmes. Tu verras que même si la nuit est longue avant l’aurore, celle-ci arrive invariablement. ».

 

         Je m’assis accablé par un mélange de joie et de tristesse, essayant de rendre ce moment éternel. Elle doit avoir perçu mes pensées car elle se pencha et mis sa tête sur mon épaule et dit : « N’essaie pas de retenir les choses comme elles sont. La vie est un processus qui change constamment. Tu as entendu le vieil adage, ‘La vie n’est pas la chandelle ni la flamme. C’est le feu.’ De toute nécessité, ce moment passera, mais il y aura de nouveaux moments, peut-être, de plus glorieux. »

 

            « Nous rencontrons-nous souvent de cette façon ? » Demandai-je, ne sachant pas trop quoi dire.

            « Pas exactement comme celui-ci. Mais nous nous rencontrons. Tu te rappelleras longtemps cette rencontre. Les autres rencontres ne sont pour toi que des rêves, mais pas moins valides. Celles dont tu peux ne pas te rappeler, même si tu le pouvais, sont très imprécises et en quelque sorte très vagues. Cette rencontre-ci fut arrangée pour que tu puisses voir et expérimenter que la réalité est différente dans différents états de conscience. Et naturellement, je veux que tu saches que je ne t’ai jamais abandonné. Je ne te quitterai jamais. Je suis toujours dans les alentours quand tu as besoin de moi. »

 

         Mes émotions étaient au paroxysme quand je balbutiai : « Pourquoi nous as-tu quittés si vite, moi et les enfants ? Quand tu es décédée, tout notre monde s’est arrêté et brisé. Ils étaient si jeunes. Tu étais si jeune. Tu as tellement souffert. J’espérais que nous vieillirions ensemble. Puis tu es partie et ça n’a jamais été la même chose depuis. »

 

         « Je me demandais quand tu aborderais ce sujet. Ce n’était pas que quelqu’un vous volais, toi et les enfants, John », répondit-elle. Tout cela faisait partie du grand plan sur lequel nous nous étions entendus avant notre naissance. Mon travail sur terre était fini. Je devais quitter pour que tu puisses remplir ta mission. Mes souffrances t’ont enseigné la compassion d’une manière que tu n’oublieras jamais. Que tu le réalises ou pas, je suis encore une aide pour toi maintenant. Je peux faire beaucoup plus d’où je suis.  Il y a un merveilleux motif en tout cela. Mais parfois les dessins ne paraissent pas sensés quand ils sont tissés. Nos émotions peuvent cacher notre perception et notre compréhension. Éventuellement, tu verras la beauté de l’ensemble. N’analyse pas trop chaque détail. Certaines expériences comme la joie, la paix, l’amour, la foi et l’espérance ne se prêtent pas facilement à l’analyse. C’est assez de savoir que nous ne mourrons pas et que nous ne pouvons pas mourir. Nous sommes liés par les liens qui s’étendent de l’éternité aux rivages de toujours ». ?

 

         « Ouais, je le pense aussi », répondis-je en réfléchissant à ce qu’elle disait. « Parfois ça paraît injuste, toutefois », murmurai-je plutôt pour moi que pour elle.

            « Dans quel sens, John ? » Demanda-t-elle d’un air innocent.

            « Eh bien, prends cette affaire financière, par exemple, Tu ne pensais pas qu’en cette période de ma vie je devais subir tout cela ensemble. J’ai certes travaillé dur, mais souvent je vois les bons souffrir et les méchants prospérer. Et je crie au ciel comme le psalmiste d’antan, ‘Combien de temps, O Seigneur ? Combien de temps ?’ Mais c’est le silence, le silence éternel. Parfois je pense que nous devons prier, ‘Notre Père qui es au ciel, restes-y pour tout le bien que ça fait !’ Youp ! Ça n’a parfois aucun sens.»

 

.           « Oh, pauvre de toi ! dit-elle dans une horreur simulée, «  penser que la vie est injuste ! Écoute, John, la vie n’est ni juste ni injuste. La vie existe seulement. Ce que tu appelles tes problèmes financiers sont terminés maintenant. Tu verras les raisons de ce défi plus tard. »

            « Que veux-tu dire par ‘sont terminés’. Ils ne sont pas terminés. Regarde ce qui arrive. »

            « Ils sont presque finis. Tu verras. Gédéon te l’expliquera bientôt. »

         « Sûr, il va expliquer. Juste comme il va expliquer le plus grand secret de l’Univers »,  lançai-je de façon un peu sarcastique.

 

            « Si on fournit des réponses à chaque question, leur impact est temporaire et facilement oublié. Mais si les réponses sont découvertes dans l’expérience de la vie, leur influence continue longtemps. Nous croyons beaucoup plus à ce que nous avons personnellement expérimenté que ce que les autres nous auraient jamais dit. Gédéon et Marla t’aiment beaucoup et cherchent seulement ton plus grand bien. Ils vont continuer à t’aider. »

 

         Quand elle a mentionné le nom de Marla, mon esprit retourna vivement à notre interlude romantique. Un élancement de culpabilité m’envahit quand assis je me demandais ce que Mardai en avait pensé. Elle devait savoir ce qui occupait mon esprit car elle dit : «  Il y a des sections de ta vie qui sont exclusivement et personnellement tiennes. Je n’y suis même pas impliquée. Vis seulement ta vie aussi brillamment que possible et ne permets pas à la culpabilité, au regret ou à la peur de nier ta valeur en tant qu’enfant de l’Infini. Tu n’as pas…Il n’y a pas lieu de sentir de la culpabilité à ton sujet et au sujet de Marla et toi et au sujet de qui que ce soit d’autre. »

 

            Avec un soupir de soulagement, je demandai : « J’aimerais vraiment en savoir plus sur ce monde de l’après-vie, Mardai. Veux-tu m’aider à en apprendre plus ? »

         « Tout d’abord, John, il n’y a pas une avant ou une après vie comme vous l’imaginez. Il n’y a qu’une vie avec plusieurs aspects. Une continuité de vie, si tu veux. Certes je pourrais t’en dire plus, mais tu n’as pas besoin de savoir cela maintenant. Vis la vie qui t’est familière le mieux possible et tous les autres aspects – avant et après – se mettront en place. »

 

         Soudain, les enfants accoururent vers nous, heureux et riant. « Nous devons retourner maintenant », dit Malika, « aussi bonsoir maman, bonsoir papa. Je vous reverrai bientôt. » Ils nous embrassèrent, se retournèrent et disparurent lentement dans le néant.

            « Ils doivent retourner dans leurs corps, John », expliqua Mardai. « Nous devons y aller nous aussi. Viens, rejoignons les autres. »

 

          Elle remarqua ma tristesse en retournant à l’endroit où Gédéon, Marla et Pandayji continuaient à causer. « Écoute, mon cher John, dit-elle,  dans ce grand maintenant et plus tard, dans ce fantastique ici et là, nous nous rencontrerons les uns les autres où que ce soit et quel que soit le moment où tu veux traiter des choses qui t’inquiètent, ou simplement pour se visiter les uns les autres. Ce ne sera pas exactement comme nous nous sommes rencontrés ici, mais ce sera, néanmoins, aussi merveilleux. De cette visite, tu te rappelleras chaque détail. La plupart des autres visites  seront davantage de la nature du rêve. »

 

            « Pourquoi ? » Objectai-je, « Je veux tout me rappeler. »

            « Ce n’est pas toujours sage, John, répondit-elle.  Si ça arrive trop souvent, il se peut que les réalités se confondent. Ça ressemblerait à essayer d’écouter deux stations radiophoniques en même temps ou regarder deux programmes de télévision en même temps. Tu ne pourrais pas te syntoniser proprement sur aucune. Ne t’inquiète pas. Je serai proche quand tu penseras à moi. »

 

            « Salueras-tu ma mère et mon père et les tiens également ? Dis-leur que je les aime. »

         « Ils savent que tu les aimes, John. Nous sentons l’amour très fortement ici. Ils t’aiment, aussi, et te rencontrent, de temps en temps pour échanger des pensées et t’apporter des perles de sagesse. Quand tu as besoin de leur parler, garde-les fermement dans tes pensées et parle-leur comme s’ils étaient tout près devant toi. Vous serez en contact instantané. Sache qu’on t’aime beaucoup. »

 

            À ce moment, nous avions rejoint les autres, j’ai soudainement senti une fatigue m’envahir totalement. Je bâillai et dit : « Excusez-moi. »

            Tous me regardaient maintenant et me souriaient. La dernière chose dont je me souviens c’était Mardai qui me disait, « Ne t’inquiète plus de la situation financière. On s’en occupe… le défi est presque terminé. Dors bien et… »

 

 

 

Chapitre quatorze

 

La Pierre d’Ambroisie

 

L

e son du téléphone me réveilla de ce qui aurait été un rêve très profond. J’étirai le bras pour saisir l’écouteur et comprendre que c’était seulement mon appel de réveil, me souhaitant de faire face à un jour nouveau. La dernière chose dont je me souvenais avant de m’endormir la nuit dernière, c’était que je me trouvais dans une verte prairie avec Mardai, les enfants et Pandayji, Gédéon et Marla. Comme ça me semblait réel alors, mais maintenant, avec la lumière du jour entrant à flot par les fenêtres, mon esprit rationnel se révoltait. Il répétait continuellement qu’un rêve est un rêve est un rêve et les histoires racontées durant la nuit n’ont aucun rapport avec mes heures d’éveil.

 

         Assis sur le bord du lit je ruminais tout cela ; une partie de moi savait mieux et réfléchissait sur les événements de la nuit dernière. Dans un instant je me suis souvenu de tout – la prairie, le clair de lune, la visite avec Mardai – tout me revint de façon vivace avec une telle force que je pouvais difficilement rester calme. Je devais voir Pandayji et entendre sa version de ce qui est arrivé. Gédéon et Marla auraient aussi des explications à fournir.

 

         Son agenda flexible permettait à Pandayji de pouvoir passer beaucoup de temps avec moi à Bombay et même de voyager avec moi dans d’autres régions de l’Inde, si nécessaire. J’ai toujours été étonné de son vaste réseau d’amis. Des princes aux paysans, des intellectuels aux illettrés, Pandayji était aimé et respecté par beaucoup de gens. Ni les Saints des Himalayas ni le haut et puissant d’Hyderabad ne pouvait  refuser sa visite. Il était à la fois un ami loyal et influent et  j’étais, en fait, heureux qu’il partage son temps avec moi.

 

         Dans une demi-heure à peu près nous devrions nous rencontrer au Café Samarkand, qui fait partie des dépendances de l’hôtel. Je jetai un coup d’œil à l’horloge de la garde de nuit et vis que je devais faire vite. Revigoré par une douche rapide, je me retrouvai bientôt arpentant la salle d’attente pour atteindre les entrées du Samarkand. À cette heure matinale, c’était relativement peu encombré. Je l’ai repéré à une table dans un coin du fond. Il  me vit arriver et me dit en souriant : « Bon matin, John, je parie que vous avez bien dormi la nuit dernière. Ces longs vols peuvent être si fatigants, surtout quand on traverse tant de zones horaires ».

 

         « C’est agréable de te revoir, Pandayji », répondis-je en m’assoyant en face de lui. J’étais anxieux de le questionner sur ses expériences dans la prairie, mais je pensai que ça pouvait attendre un peu. Pendant le déjeuner, nous avons discuté de mon agenda de la semaine et avons convenu qu’il restait assez de temps pour visiter quelques endroits intéressants dans le nord, si ça me plaisait. Même pas un mot de sa part sur la nuit dernière, aussi j’abordai le sujet. Comme je n’étais pas certain si tout cet événement n’était pas le fruit de mon imagination échauffée, je me montrai plutôt prudent dans mon approche. « Des choses étranges sont arrivées la nuit dernière, Pandayji », dis-je.

         « Il leva immédiatement la tête pour dire : « Votre chambre n’était pas confortable ? Je vais leur parler. »

            « Non, pas ma chambre, Pandayji. Juste quelques rêves je pense », repris-je.

         Il plissa le front comme s’il essayait de se rappeler, et dit : « Maintenant que j’y pense, moi aussi, j’ai eu des rêves dans lesquels vous et Mardai, Jonathan et Malika étaient présents. Mais je ne peux me souvenir d’autre chose. Il semble qu’il y avait aussi d’autres personnes. »

         « Quels autres ? » Demandai-je, « Gédéon et Marla ? »

 

            « Je les connais par tes livres, John, et puis, je ne les ai jamais rencontrés personnellement. Les noms me semblent familiers, mais en réalité, je n’ai aucune idée des autres qui auraient été dans mon rêve. Et même si j’avais rencontré Gédéon et Marla, je n’aurais pas su qui ils étaient. » Il sourit et dit qu’il avait bien dormi et était désolé de ne pouvoir se souvenir du reste de son rêve. Toutefois, je savais qu’il croyait que les rêves sont importants et avait un effet bénéfique sur notre vie quotidienne. Mardai avait raison, pensai-je. Pandayji a oublié qu’il nous avait rencontrés la nuit dernière. Alors il me demanda ce qu’il en était de mon rêve.

 

         « Eh bien, répondis-je, j’ai vu Mardai et les enfants. Gédéon et Marla étaient là aussi, mais la chose la plus étrange était que là, vous parliez avec Gédéon et Marla. Pour moi, c’était plus qu’un rêve, Pandayji, C’était si réel… aussi réel que de vous voir assis ici maintenant. Peut-être que ce n’était pas du tout un rêve. Peut-être que c’est réellement arrivé. »

 

            « Il y a beaucoup de mystères sur Terre, John, dit-il,  plusieurs dimensions pour la vie. Nous existons probablement dans toutes ces dimensions simultanément. Mais je pense que  nous ne nous en souvenons que vaguement pour ne pas les confondre. »

 

            Nous avons fini le déjeuner et il était temps de m’occuper de l’affaire pour laquelle j’avais fait un si long voyage. Pandayji s’était occupé de faire tous les arrangements, de sorte que mes rendez-vous se sont faits rondement – si rondement en fait, qu’il nous restait une grande partie de la journée pour faire ce que nous voulions. « Pourquoi ne prenez-vous pas un peu de repos ? Vous devez être encore un peu fatigué. Nous pouvons nous rencontrer plus tard pour le dîner », dit-il quand son taxi me ramena à l’hôtel. Ça me convenait bien, aussi j’agréai à sa suggestion.

 

         « Est-ce que ça irait vers 7h p.m.? Au Samarkand ? Me demanda-t-il quand je débarquai.

            « Ce serait excellent », repris-je, en le saluant.

            « Je vous verrai alors », dit-il et il ajouta comme arrière-pensée, « ce serait vraiment intéressant de rencontrer Gédéon et Marla un de ces jours. »

            Je souris, « Un jour, peut-être », et j’entrai à l’hôtel. Un petit repos me ferait du bien.  Quelques minutes plus tard j’étais dans ma suite et au moment de fermer les yeux, on frappa à la porte. J’aurais dû mettre le signe « Ne dérangez pas » sur la poignée, pensai-je en me levant pour aller voir qui était là. Je n’ouvre jamais une porte d’hôtel sans regarder pour voir qui est de l’autre côté.

 

            « Qui est-ce ? » Demandai-je.

            « Gédéon et Marla » vint la réponse.

            J’ouvris la porte pour souhaiter la bienvenue à mes deux amis.

            « Nous ne resterons pas longtemps, dit Gédéon, juste pour vous rappeler que nous serons ici pendant quelques jours, au cas où vous ne m’auriez pas entendu vous le dire la nuit dernière. Dans l’excitation de revoir Mardai, vous pouvez avoir été mêlé et pensé que c’était un simple rêve. »

            « Entrez, insistai-je, au moins restez un moment. »

 

            Ils entrèrent et Gédéon prit la chaise longue alors que Marla s’assit au sol dans la position du lotus. « Ainsi, ce n’était pas un rêve après tout », murmurai-je d’un ton rêveur.

         « Non, John, dit Marla, ce n’était pas un rêve. Vous posez toujours des questions à son sujet. Aussi, il était temps que Mardai vous dise elle-même, comment elle allait. »

            « C’était magnifique de la revoir, mais c’était totalement inattendu. Elle m’a expliqué beaucoup de choses et dit que vous me parleriez de ma situation financière et comment la redresser. Et, évidemment, il y a ce grand secret que vous mentionnez toujours. Je suis si fatigué d’en entendre parler. N’est-ce pas le temps pour vous de me dire ce qu’il en est ? » Je regardai Marla et Gédéon à tour de rôle.

 

            « Nous vous verrons au dîner pour en discuter », dit Gédéon.

            « Pandayji et moi nous nous rencontrerons pour le dîner. Je suis sûr qu’il aimerait vous rencontrer tous les deux. Vous avez eu une longue conversation avec lui la nuit dernière et, pourtant, il ne semblait pas se souvenir d’aucun de vous ce matin. ».

            « Ce qui est certain », reprit Gédéon, « c’est qu’il nous a vus seulement dans ses rêves. Au dîner ce soir, il aura la chance de nous voir avec vous. Ne vous en faites pas. Ce sera drôle. »

 

         En se levant tous les deux, Gédéon ajouta, « Nous allons nous retirer. Pas nécessaire de vous lever ».

            Marla se pencha et me donna un gentil bécot sur la bouche. Elle me sourit, fit un clin d’œil et dit : « Rappelez-vous ce qu’elle vous a dit la nuit dernière. »

            Ils se retournèrent, et passèrent au travers de la porte fermée.

            « Ça doit être merveilleux de faire ça », pensai-je en tombant endormi juste là sur le sofa.

 

         Quand je me suis réveillé  c’était presque l’heure du dîner ; je me suis donc préparé à la hâte, puis me dirigeai vers le Samarkand. Ce serait merveilleux, pensai-je, de se rencontrer tous ensemble. Mes amis et mes connaissances ont rarement, ou jamais, vu Gédéon ou Marla et je ne pouvais m’empêcher de me demander pourquoi on ferait exception pour Pandayji.

 

En quelques  minutes, je me dirigeais vers le restaurant quand j’entendis la voix de Pandayji crier : « Allo, John, par ici. »

Je regardai vers la voix et j’aperçus Pandayji et un vieil homme barbu près des grandes colonnes qui s’élèvent dans la salle d’attente. « Salut, Pandayji », dis-je en marchant vers eux.

« John, dit Pandayji, je veux que vous rencontriez un de mes vieux amis. On le connaît comme le Batelier de Pondicherry et il est en ville pour quelques jours seulement. »

« Bonjour, Mon…sieur…bonjour…. » Dis-je en tendant la main au Batelier, « je suis content de vous rencontrer », continuai-je, « quel est votre nom avez-vous dit ? »

« Appelez-moi seulement Batelier », dit-il avec un sourire malicieux. « Depuis des années, Panday, ici, m’as parlé beaucoup de vous. D’une certaine façon, c’est comme si je vous connaissais. »

 

Peu doué pour juger de l’âge, je pensais que le Batelier devait être quelque part dans les soixante-dix avancés. Sa barbe, longue et blanche, flottait jusqu’au milieu de sa poitrine, complétant ses cheveux gris qui atteignaient ses épaules. Il était vêtu d’une robe de couleur safran avec un bandeau bleu qui ceignait son front. Il paraissait être dans une excellente condition physique. Bien qu’il soit définitivement de descendance indienne, sa voix profonde et résonante s’exprimait dans un anglais impeccable avec un léger accent britannique.

 

« Je suis content de vous voir, John », continua-t-il en me regardant droit dans les yeux.

« Quel bel accent vous avez », dis-je en ajoutant aussitôt, « Voulez-vous vous joindre à nous pour le dîner ? »

« Pas ce soir, je vous remercie », répondit-il. «  Et l’accent, c’est ce qui reste de mon séjour à Oxford et à Cambridge. »

« Je me tournai vers Pandayji et insistai, « Pandayji, s’il vous plaît, dîtes-lui de rester. Gédéon et Marla vont aussi nous rejoindre pour le dîner. Ce serait merveilleux pour nous tous. S’il vous plaît, ça ne causera aucun problème. »

 

Les yeux de Pandayji se mirent à briller quand il entendit que Gédéon et Marla se joindraient à nous. « Pourquoi ne resteriez-vous pas pour le souper, Batelier ? Ce serait intéressant de rencontrer d’autres amis de John. »

« J’aimerais vraiment ça », reprit le Batelier, « mais j’ai des rendez-vous à remplir. Si plus de gens marchaient sur l’eau, on n’aurait pas besoin de bateliers, ou », et il se mit à rire, « si vous préférez, des passagers à bord. Toutefois, j’ai un petit cadeau pour vous, John. »

Il me tendit un petit paquet enveloppé dans un joli papier bleu. « Prenez ceci, dit-il,  je pense que vous l’avez cherché pendant longtemps. C’est seulement un petit cadeau, mais je veux que vous l’ayez. Mais vous devez me promettre de ne pas l’ouvrir avant le dîner. »

 

« Merci », dis-je en prenant le cadeau, « merci. Je vous promets de ne pas l’ouvrir avant. Je désire que vous restiez. »

« Je dois partir maintenant, reprit-il. Je vous reverrai probablement avant votre départ. Sinon, à un de ces jours, quelque part. » Il se tourna vers Pandayji en disant : « Merci, Panday, de m’avoir donné l’opportunité de le rencontrer. Je vous en sais gré énormément. Je vous verrai bientôt. » Il inclina la tête, se retourna et partit.

Comme il disparaissait de notre vue, je dis d’un ton songeur : « J’aurais aimé pouvoir le connaître mieux ; il me semblait un type intrigant. Et  quand je pense qu’il  m’a apporté un cadeau. C’est vraiment gentil de sa part, Pandayji. Je me demande ce qu’il y a dans la boîte. »

            « Rappelez-vous », dit Pandayji, « vous avez promis d’attendre. »

            « Jusqu’au dîner alors »,  répondis-je.

            « Je suis si excité à l’idée de rencontrer Gédéon et Marla, John », dit Pandayji, « je ne savais pas qu’ils étaient ici. »

            « Ils voyagent beaucoup », répondis-je. « Vous ne savez jamais quand vous allez les frapper? J’ai su qu’ils étaient ici seulement quand ils se sont arrêtés à mon hôtel. Je suis sûr que vous allez aimer leur compagnie. »

            « Je gage que oui », dit Pandayji.

            « Allons les attendre au restaurant. »

 

            Nous sommes allés au Samarkand et avons rapidement choisi une table pour quatre près d’une fenêtre qui donnait sur la mer.

            « Vous souvenez-vous de cette table, John ? C’est celle où vous, Mardai et moi nous nous asseyions si souvent il y a des années. »

            « Oui », répondis-je, « elle me semble familière, mais il me semble que c’était il y a un siècle. »

            « Maintenant vous pouvez ouvrir votre cadeau reçu du Batelier. C’est l’heure du dîner. »

            « Vous avez raison. Voyons ce que c’est avant que Gédéon et Marla n’arrive. » En disant cela, je déchirai l’emballage. J’avais dans la main une petite boîte en bois bien décorée qui exhalait une faible odeur de cèdre. Je l’ai lentement ouverte pour trouver au centre un petit sac en velours. J’ai pris le sac qui semblait contenir un objet solide. Pandayji se pencha plus près alors que je retournais le sac ; j’en tirai délicatement le contenu. Là, dans la paume de ma main, j’avais une pierre douce de la taille d’une noix, d’une forme quelque peu allongée et d’une teinte gris-vert. Je l’ai regardai de plus près et j’ai vu qu’elle portait des lettres incrustées.

 

         « Regarde, Pandayji, m’écriai-je, c’est une pierre avec le mot…oh, ça ne se peut pas… Pandayji, c’est impossible… non, non ça ne se peut pas. Croiriez-vous ça, Pandayji ? Regardez ce qu’il y a d’écrit ici. On lit… c’est quelque chose d’autre… »

            « Quoi, John ? Pour l’amour du ciel, qu’est-ce qui est écrit ? »

            « Voyez par vous-même », balbutiai-je, « il est écrit AMBROISIE. C’est la pierre d’Ambroisie. Pandayji, ça ne se peut pas, n’est-ce pas ? »

 

         Je tendis la pierre à Pandayji qui l’examina prudemment des yeux. « J’ai entendu parler de cette pierre et de ses propriétés magiques. Mais pourquoi le Batelier vous l’a-t-il apportée ? »

            « Je n’en ai pas la moindre idée, Pandayji. Il y a des années, mon père m’avait parlé de cette pierre. J’ai passé beaucoup de temps et dépensé beaucoup d’énergie pour essayer de la trouver. Je me rappelle que mon père m’avait dit qu’il avait entendu parler de cette pierre par un vieil homme qui vivait près de la rivière. »

            « Eh bien, le Batelier vit près de la rivière. Se pourrait-il qu’il soit le vieil homme dont votre père a parlé ? »

            « Impossible », dis-je, « mon père n’a jamais visité cette région. Comment aurait-il pu rencontrer le Batelier ? »

 

            « Allo là-bas, y a-t-il quelqu’un à la maison ? » s’écria une voix familière. Tous les deux, Pandayji et moi étions si concentrés sur la pierre que nous n’avions pas remarqué Gédéon et Marla qui se tenaient près de la table.

            « Pandayji », dis-je en remettant la pierre dans le petit sac, « je veux vous présenter mes chers amis, Gédéon et Marla. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre quinze

 

Si vous plantez un Séquoia…

 

P

andayji est rarement pris de court quand son travail le met en contact avec toutes sortes de gens. Il est aussi à l’aise quand il parle avec des paysans dans les plantations que quand il adresse un discours enflammé à de grandes foules. Sous les auspices de Pandayji, j’avais rencontré des chefs de gouvernement et de grandes célébrités de ce pays et, pourtant, en présence de Gédéon et de Marla, il ressemblait à un enfant d’école qui voyait son héro, face à face pour la première fois.

 

            « Salut Pandayji », dit Gédéon en s’approchant pour prendre la main que Pandayji lui tendait, « Je suis très heureux de vous revoir. »

            « Me revoir ? Que voulez-vous dire, monsieur ? » Pandayji regardait tout étonné,  « malheureusement, je ne me rappelle pas de vous avoir déjà rencontré. »

            «Marla s’approcha de Pandayji, lui serra la main et dit : « Vous pouvez ne pas vous souvenir de nous avoir rencontrés, mais je vous assure, nous vous connaissons bien. John nous parle souvent de vous. Et, évidemment, nous vous voyons de temps en temps quand nous visitons les Saints. Parfois, nous nous rencontrons en rêve. »

            « Vous comprenez certainement ces choses, Pandayji, ajouta Gédéon. Celui qui passe tant de temps avec les Saints comprendra qui nous sommes et ce que nous faisons. »

 

          À ce moment, nous étions tous assis confortablement autour de la table. Avoir en ma possession la Pierre d’Ambroisie après toutes ces années me faisait saliver d’excitation. J’étais anxieux de partager cette histoire avec Gédéon. Du coin de l’œil je pouvais voir Pandayji assis et absorbant, comme une éponge tout ce qui se passait. C’était comme s’il tentait de se rappeler des aventures oubliées depuis longtemps pendant qu’il refaisait connaissance avec de vieux compagnons. Je regardai Marla par hasard et, de nouveau, je sentis cette attirance du fait de l’avoir près de moi. Nous avons commandé notre dîner et causé de tout et de rien pendant qu’on le servait. Mais la Pierre d’Ambroisie, je dois y revenir.

 

         « Gédéon, savez-vous ce qu’est ceci ? » Demandai-je, en retenant à peine mon enthousiasme entre les bouchées du délicat rôti Indien. « Je veux dire, ceci est la chose la plus étonnante qui pouvait jamais m’arrivé. Voici, regardez-la. » Je tendis le petit sac contenant la Pierre d’Ambroisie à Gédéon et attendis en anticipant sa réponse tout en prenant mon verre d’eau. Certains currys indiens sont très épicés.

 

             Aussi fortuitement que vous pouvez le penser, Gédéon prit le petit sac et sans l’ouvrir dit : « Oh, la Pierre d’Ambroisie. Ne me dites pas que le Batelier de Pondichéry était ici. » Sa voix restait tellement normale, comme si ce genre de choses arrivait tous les jours. Je regardai Marla espérant qu’elle dise quelque chose pour soutenir mon enthousiasme, mais elle semblait encore moins amusée que moi par ma  nouveauté.

 

         « C’est exact, Gédéon, dit-elle, ne vous rappelez-vous pas que le Batelier avait parlé de donner la Pierre d’Ambroisie à John ? Mais ça fait très longtemps. »

            « Ah, maintenant je me rappelle », reprit Gédéon en se tournant vers moi, « évidemment, John, la Pierre d’Ambroisie. Vous avez désiré l’avoir depuis que vous étiez petit garçon. Comment puis-je avoir oublié ? Vous pensiez qu’elle accomplirait des miracles pour vous. Vous savez, John », dit-il d’un air songeur,  « je pense que vous croyez encore que la Pierre d’Ambroisie est un génie magique. »

 

            « Eh bien, n’est-ce pas le cas ? Cette Pierre n’est-elle pas légendaire ? » Demandai-je un peu déçu de leur manque d’appréciation.

         « Oh, John, reprit Marla, ne savez-vous pas maintenant que la magie n’est pas dans la pierre ? Elle n’est pas dans le ciel, dans l’eau ou dans les arbres. La magie est en vous. Elle a toujours été là. Cette pierre ou les cristaux, les images, les chapelets, les pattes de lièvre et tous les autres symboles ne sont que cela – des symboles de quelque chose d’autre, de quelque chose de très supérieur. La magie de la Pierre d’Ambroisie n’est qu’un reflet, et un pauvre reflet de la vraie magie de votre être. »

 

            Mon enthousiasme tomba. Après toutes ces années, j’avais maintenant en ma possession la pierre magique seulement pour découvrir qu’il n’y avait pas de magie dans la pierre après tout. Mon père fut-il trompé par les histoires qu’il avait entendues? Est-ce que le vieil homme qui vivait près de la rivière n’était qu’une histoire répétée par les parents pour émerveiller les petits enfants ? Et pourtant, il semblait que Gédéon connaissait le Batelier ou savait quelque chose sur lui. Ne restait-il aucun mystère dans l’univers, pas de magie après tout ? L’expression de mon visage changea jusqu’à présenter une image de découragement. Pandayji me tapa sur l’épaule et dit : « Moi, aussi, j’ai entendu des histoires sur cette pierre. Peut-être n’était-ce que des légendes, mais j’ai entendu dire que les mythes et les légendes ont leur origine dans certaines formes de vérité. Qui sait, John, les légendes étaient peut-être quelque peu exagérées. »

 

« C’est la croyance au pouvoir de la Pierre qui crée la magie », dit Gédéon. « Le pouvoir de la croyance est une des plus puissantes potions disponibles. La pierre ou tout autre talisman n’est qu’un point focal de vos croyances, Croyez que vous habitez dans un monde magique et le monde est plein de magie. D’un autre côté, croyez que vous vivez dans un empire du mal et tout concourra pour vous prouver que vous avez raison ». Il me redonna cérémonieusement le petit sac. »

 

            « C’est un objet merveilleux, John, dit Marla. Peut-être devriez-vous le garder bien en vue sur votre pupitre pour vous rappeler sa signification. Découvrez le pouvoir qui est déjà en vous et vous n’aurez jamais besoin de la Pierre d’Ambroisie pour vous apprendre qui vous êtes. »

          J’étais triste. J’étais ici entouré d’amis merveilleux, mais je me sentais découragé à cause d’une pierre – un morceau de roche.

 

            La voix de Gédéon s’immisça dans mes pensées. Il doit avoir remarqué ma face longue. « Votre déception est due au fait que vous pensez qu’il n’y a pas de magie dans la roche, John. Mais ça ne veut pas dire que la roche était inutile. Elle a servi et servira encore de focalisateur d’une immense énergie. Par exemple, il y a longtemps en Angleterre, j’ai vu le Roi Richard Cœur de Lion l’utiliser pour reconquérir sa couronne. En croyant au pouvoir de la Pierre d’Ambroisie, les hordes de Gengis Khan furent capables d’affronter la plus grande partie du monde civilisé. Les anciens Égyptiens bâtirent les pyramides avec son aide. Gandhi l’a utilisé pour apporter la liberté à son pays. Tous savaient que le pouvoir était en eux-mêmes, mais il s’exprimait par l’intermédiaire de la Pierre d’Ambroisie. »

 

         « C’est peut-être comme le plus grand secret dont vous allez me parler. Beaucoup de bruit pour rien. » J’étais sur une lancée et pas question d’en revenir. « Voici, continuai-je,   nous avons Pandayji avec nous. Il était si excité à la perspective de vous rencontrer tous les deux qu’il pouvait à peine attendre. Pourtant, nous sommes assis ici et nous parlons d’une pierre stupide. » Je continuais pendant qu’ils subissaient patiemment mon monologue en m’apitoyant sur moi. Je parlai du long et dur voyage vers le succès, et de rêves ridicules d’oiseaux qui lisaient des livres, et je disais que nous mettons notre confiance dans les mauvaises choses et que, même après avoir fait et bien fait tout ce qui est en notre pouvoir, le résultat peut ne pas être celui qu’on attendait. Je me glorifiais de mon apitoiement personnel – en montrant que mes problèmes financiers avaient rendu difficile l’atteinte du succès ou la joie d’accomplir quelque chose, que ça a duré si longtemps mais sans apporter de changements importants.

 

            En concluant ma session déclamatoire et délirante, je me trouvai embarrassé du fait que Pandayji fut témoin d’un tel éclat si peu lumineux. « Eh bien, là ! Dis-je. Je me sens bien maintenant, beaucoup mieux. C’était merveilleux de plonger dans l’apitoiement sur soi. Maintenant, regardez bien ceci ! » Je saisi le petit sac, en sortis la Pierre d’Ambroisie,  m’approchai de la fenêtre ouverte et, dans un dernier geste de frustration et de dégoût, je la lançai loin dans la Mer d’Arabie. Ensuite dans une attitude épouvantable je me suis rassis et regardai mes trois amis et souris d’un air satisfait. « Maintenant qu’est-ce que vous disiez au sujet des finances, Gédéon ? »

 

         « Quelles finances ? Ai-je dit quelque chose au sujet des finances ? » Ironisa Gédéon. Puis  vivement avec un large sourire il poussa ; «  Je sais, je sais. J’expliquerai. Je ne veux pas que vous me jetiez aussi à l’eau. »

 

         « Venons-en au point et étape par étape, s’il vous plaît. » Demandai-je sur un ton de commandement. « Mardai m’a dit que vous m’expliqueriez les finances… l’argent…. Pourquoi est-ce que ça a été un problème pendant si longtemps ? Je suis fatigué et plus qu’un peu frustré. Je continue à me demander comment je vais prendre soin de ma famille et payer toutes ces factures, Je vais rester ici pendant des heures, si nécessaire, pour écouter ce que vous avez à dire. Aussi, dites-le. Allez, Gédéon. S’il vous plaît, commencez maintenant. J’écoute. »

 

         Je restai tranquille quelques instants en reprenant mon aplomb alors qu’il finissait le dernier morceau de son dîner. Puis, il me regarda droit dans les yeux en déclarant : « Autrefois vous aviez  une bonne sécurité financière ; puis vous l’avez perdue et avez dû recommencer à zéro. Vous avez été capable de la reconstruire, mais vous avez rencontré des hauts et des bas au cours des dernières années. Vous… »

 

            Encore très contrarié, je l’interrompis. « Ne racontez pas mon histoire financière, Gédéon. Je suis tout à fait familier avec elle. Dites-moi seulement quel est le problème, où est la solution et pourquoi ça a pris un maudit bout de temps avant de la rétablir. Est-ce trop vous demander ? »

 

         Il ne se laissa pas déranger par mes vexations. Mais sur un ton normal, continua calmement, comme un professeur expliquant une idée à un étudiant plutôt lent. « Pour savoir où vous en êtes, vous devez regarder où vous avez été. Et pour savoir où vous vous en allez, vous devez savoir où vous en êtes. Vous êtes au point de récolter les bénéfices de tout le dur travail et la persévérance que vous avez investis dans votre vie. Plusieurs fois, les gens pensent qu’ils ont un problème d’argent. Au lieu de cela, ils ont le problème de revenir en eux-mêmes et de savoir qui ils sont. Si votre problème semble être seulement l’argent, alors vous n’avez aucun problème. »

 

            « Là vous partez encore », dis-je en l’interrompant avec impatience. Je voulais savoir pourquoi ç’avait pris autant de temps pour sortir de ce labyrinthe d’argent qui m’a tourmenté si longtemps. Mais ici il me servait des platitudes au sujet de récolter des bénéfices, se faisant persistant, prenant toujours une autre étape et un tas de double langage. « Pourquoi n’en venez-vous pas au point ? » Demandai-je. À ce moment, je ne me préoccupais pas de ce qu’il me frappe avec le tonnerre ou me brûle par l’éclair.

 

            Cette fois il ne souriait pas. Ses yeux, passant normalement des rires à la compassion, se plissèrent en deux lignes de glace. J’ai su que j’avais allumé la foudre. Je n’ai jamais vu Gédéon ni Marla pris dans les angoisses de la colère. Je me suis souvent demandé s’ils n’étaient pas affectés du tout par les émotions, seulement pour découvrir plus tard que tout le monde l’est. Ce n’est pas que Gédéon perdait sa patience, c’était plutôt que ses yeux disaient, « Fermez-la, arrêtez de vous plaindre et écoutez ce que j’ai à dire. » Un moment plus tard, ces yeux perçants s’adoucirent pour revenir à leur état normal. Comme il a bien manœuvré pour contrôler ses émotions, pensai-je. Cette fois j’ai décidé de l’écouter sans l’interrompre.

 

         « Pour ce que j’ai à dire au sujet des finances, spécialement des vôtres, John, ça va prendre un peu de temps. Mardai savait ce qu’elle disait quand elle vous a dit que ces troubles arrivaient à leur fin. Vous avez peiné pendant plusieurs années au travers de périodes très dures pour joindre les deux bouts. Il y eut plusieurs fois où vous vouliez abandonner, mais vous vous êtes reposé un moment puis avez continué. Dans tout cela, vous avez montré un courage et une persévérance remarquables. Vous avez fait preuve d’une foi profonde et n’avez jamais cessé d’espérer. Et pourtant, rien ne semblait changer. »

 

         « Vous avez mauditement raison », lui jetai-je en oubliant ma résolution de me taire et d’écouter. « Rien  n’a changé. Ou pour être plus exact, plus les choses changeaient, plus elles restaient les mêmes. »

 

             Il fit semblant de ne pas entendre et continua. « Chaque fois que vous deveniez fatigué ou désespéré ou frustré, vous émettiez tellement d’énergie autour de vous que vous ne pouviez pas entendre ou voir l’aide qui était toujours disponible. Vous saviez dans votre tête que votre problème n’était pas d’augmenter votre revenu mais d’élargir votre conscience. Vous le saviez dans votre tête, mais vous ne le saviez pas dans votre cœur. Vous avez vu la connexion assez souvent pour vous rappeler du vieux proverbe,  ‘Ce n’est pas par la volonté ni par le pouvoir, mais par mon Esprit, dit le Seigneur’. Ce dont vous aviez besoin, ce n’était pas d’argent, vous n’aviez besoin que d’idées. Une seule bonne idée pourrait vous apporter tout l’argent dont vous n’aurez jamais besoin. Quand vous êtes ennuyé ou troublé, votre anxiété bloque le flot des idées créatives. Vous survivez alors à la circonférence de la vie, au lieu de vivre dans le centre de votre être. »

 

         Il fit une pause pendant un moment et je saisis l’occasion pour lui demander : « Est-ce ce qui est arrivé pendant tout ce temps ? »

            Marla répondit pendant que Gédéon prenait une gorgée de café. « Oui, dans un sens, John. D’une certaine façon, c’était ce que vous faisiez, mais ce n’est pas toute l’histoire. Les graines de fèves croissent très vite, produisent leur récolte, puis sèche en une seule saison. Les Séquoias prennent beaucoup plus de temps pour croître, mais ils durent des siècles. Les deux arrivent comme de petites graines et les deux ont leur place dans un  plan plus large des choses. À cause de votre nature et à cause des arrangements que vous avez faits avec vous-même aux plus hauts niveaux de votre être, vous avez décidé de ne pas semer des graines de fèves. Au lieu de cela, vous avez semé des graines de Séquoias. Si vous semez des graines de Séquoias, vous obtenez des Séquoias. Il semble que ça prend une éternité, mais ils ont finalement grandi en de magnifiques arbres géants et maintenant c’est le temps de se reposer gentiment à leur ombre ici. »

 

         Pandayji avait été si absorbé que j’ai sursauté à l’entendre parler. « Je pense que j’ai eu le même problème. Les situations sont beaucoup meilleures maintenant que dans les dernières années. J’étais sur le point d’accepter la médiocrité et de m’installer dans une vie de difficulté financière. Puis j’ai rencontré un des Saints qui m’a expliqué cela comme vous, Marla. Depuis ce temps, j’ai compris que tout n’était pas mauvais en moi ou dans le choix de ma carrière. C’était plutôt que des idées qui étaient bloquées cherchaient à s’exprimer à travers moi. Maintenant je laisse les idées couler librement et j’écoute dans la tranquillité de mon cœur ‘la petite voix tranquille’ qui murmure toujours le chemin à prendre. »

 

         « C’est la façon de faire, Pandayji. Les Saints connaissent les secrets de l’univers », dit Gédéon. Puis, il se tourna vers moi et continua. « Et nous allons parler du plus grand secret aussitôt que le moment sera venu. Mais ce n’était pas toute l’histoire au sujet du manque et de la pénurie, John. Beaucoup de gens ne croient pas qu’ils méritent la prospérité. Ils sont remplis de culpabilité et de peur et, au fond de leur cœur, la culpabilité leur dit : ‘vous ne méritez pas, vous ne méritez pas. Vous avez tout gâché avant. Vous ne valez rien’ et la peur dit ; ‘Recherchez la sécurité. Fréquentez ses temples et on prendra soin de vous pour le restant de votre vie’. Ce qu’ils oublient de réaliser c’est qu’il n’y a aucune sécurité dans les choses matérielles. La sécurité est un état de l’esprit. Comme l’homme qui un jour disait, ‘Plusieurs fois j’ai été brisé, mais je n’ai jamais été pauvre’. Être brisé, c’est généralement, une affaire temporaire. Être pauvre est un état d’esprit, une condition de l’existence, si vous voulez. Il nous ramène tous au concept du soi. »

 

Un garçon de table nettoya la table pendant qu’un autre qui poussait un chariot plein d’un assortiment de pâtisseries anciennes s’informait de ce que nous voulions comme dessert. Pandayji nous fit quelques suggestions auxquelles nous nous sommes ralliés. En savourant notre dessert, Gédéon poursuivit son explication. « La prospérité est un aspect de l’esprit. C’est d’avoir une conscience d’où proviennent toutes bonnes choses. Il y a certaines lois qui déclenchent la prospérité. Par exemple, l’habitude de remercier plusieurs fois par jour pour toutes les bénédictions qui parsèment votre vie fait disparaître beaucoup de scories qui empêchent le libre cours du fleuve de la vie. Savez-vous  que le sens du mot ’affluence ‘ est un flot qui coule librement ? » « Intéressant », murmurai-je, d’une façon plus calme maintenant, « Je ne l’ai jamais regardé de cette manière. »

 

« Voici une autre loi de la prospérité. Quel que soit votre talent ou votre don, donnez-le au monde aussi librement et aussi joyeusement que possible. Plus vous donnez plus vous recevez. Vous trouverez cette loi caché ou déguisée dans les livres saints de plusieurs religions. Vous avez entendu ce dicton,  ‘Donnez et vous recevrez’. Vous ne pouvez pas donner l’Univers. Donnez ce que vous avez. Quelle que soit votre situation dans la vie, il y en a beaucoup qui désirent être dans vos souliers. Si minime que soit votre avoir, partagez-le et il vous reviendra au centuple, de façon surprenante. »

 

            « Certaines personnes pensent qu’elles possèdent très peu, c’est pourquoi elles ne sont pas portées à être généreuses », dis-je. « Elles disent que c’est difficile pour elles de donner quand elles-mêmes luttent pour survivre. Que dites-vous à ces dernières ? »

 

            « John, si vous trouvez difficile de partager quand vous possédez très peu, croyez-moi, vous trouverez dix fois plus difficile de partager quand vous aurez l’abondance. Au lieu de dire, ‘Quand je serai riche, je donnerai aux autres’, donnez d’abord aux autres et vous finirez par devenir riche. Ce n’est pas nécessaire que ce soit des choses matérielles. Vous pouvez partager votre temps, vos talents, de l’attention ou de la compassion comme vous pouvez partager votre pain. Un jour un sage a écrit une petite chanson qui va comme ceci :

                        Il était un homme et on l’appelait le fou,

                        Plus il donnait, plus il avait.

 

         « Et n’abandonnez jamais l’espoir. Le mot prospérité lui-même vient de la racine du mot ‘prospère,’ qui veut dire avancer dans l’espoir. La foi, l’espoir et l’amour aideront à régler tous les problèmes. Vous n’avez pas besoin de la foi pour avoir l’espoir, mais vous avez besoin de l’espoir pour avoir la foi. L’espoir est l’ennemi de la peur. La peur dit que vous allez tomber. L’espoir dit qu’il est possible de réussir. La peur dit que vous allez perdre votre travail. L’espoir dit que vous allez en avoir un meilleur. La peur dit que le temps s’en va vite. L’espoir dit de rester là un peu plus longtemps. »

 

            « Mais pourquoi ça m’a pris un si long temps pour régler mes problèmes financiers, Gédéon ? Pourquoi est-ce seulement maintenant qu’ils semblent se terminer ? Je comprends tout ce que vous avez dit, ou peut-être, la plus grande partie. Je ne pense pas avoir de la culpabilité d’aucune sorte. Parfois, je ressens un peu de peur, mais comme vous dites, l’espoir la fait déguerpir. J’aime mon travail et j’aime partager mes dons. Je donne aussi souvent que je le peux. Et souvent durant la journée, j’arrête ce que je suis en train de faire et je prends une minute pour remercier pour toutes les bénédictions que la vie me procure. Où est-ce que je fonctionne mal ? Suis-je aveugle ? Je pense que j’accomplissais toujours de bonnes choses, »

 

         Il sourit et dit doucement : « Parfois vous pouvez bien faire les choses et les choses ne répondent pas de la façon que vous pensez qu’elles devraient. C’est ce qu’on appelle la vie. Ça veut seulement dire que vous n’avez pas toutes les données. Si vous pouviez seulement voir ce qui arrive dans le monde invisible, vous comprendriez que tout est bien et que toutes les choses œuvrent ensemble pour le bien. Quand vous plantez une graine, ça lui prend un peu de temps à croître. Vous vous rappelez ? Les graines de fèves croissent vite. Les Séquoias prennent plus de temps. Ne vous jugez pas trop sévèrement. Vous avez très bien manoeuvré en fait. N’abandonnez pas maintenant.»

 

            Un grand fracas suivi d’un bruit de verre brisé interrompit notre paisible conversation. Je jetai un rapide regard à Gédéon, en tournant la tête pour voir ce qui arrivait. La vue qui m’accueillit me glaça le sang une fraction de seconde. Se précipitaient vers notre table trois des plus terribles hommes que j’ai jamais vus. Je m’apprêtais à courir pour me cacher quand Gédéon me fit signe de rester assis. Marla lança à Gédéon un regard effrayé et s’écria : « C’est la Terreur de Trivandrum ! » Pandayji et moi étions assis glacés de peur, fixant sans y croire l’approche d’un désastre.

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

Chapitre seize

 

La Terreur de Trivandrum

 

T

rivandrum est une petite ville dans le sud de l’Inde. Elle fait face à la mer et, bien que la chaleur soit étouffante durant le jour, il fait frais durant la soirée à cause des vents légers qui entourent le sommet du sous-continent. Plusieurs années ont passé depuis que j’ai visité cette petite ville avec Pandayji, mais je me rappelle vivement la nature spontanée et sociale de sa population. Il y avait des pêcheurs et des fermiers, des soldats et des marins ; des marchands colportant leurs marchandises, personnages étrangement vêtus chevauchant des chevaux et criant à tue-tête. Oui, Trivandrum fut un temps déjeté d’un autre lieu et d’un autre temps. Sans effort, avec souplesse et grâce, elle a traversé les siècles longtemps avant l’Empire Britannique jusqu’à aujourd’hui.

 

            Parcourez n’importe quelle rue dans Trivandrum et vous trouverez rapidement que vous êtes dans une machine à remonter le temps et chevauchez plusieurs siècles. Des petits restaurants et des boutiques pittoresques sont épinglés au hasard sur d’étroites allées. Pendant que tout près dans une taverne, des rebelles tapageurs sortant directement des écrits de Kipling ou de Clive sont assis en avalant d’un trait le grog du roi. Écoutez attentivement et vous pouvez les entendre murmurer le nom qui frappe de peur le cœur de ceux qui se délectent dans l’injustice, ceux qui dévalisent les moins fortunés. Je me souviens que Pandayji me mentionnait à voix basse la légende de la Terreur de Trivandrum.

 

            Pendant des siècles l’histoire racontait qu’il était un prince et qu’il avait été élevé dans le luxe de la classe dirigeante. Philosophe autant que guerrier, il devint un merveilleux jeune homme qui passa beaucoup de son temps à aider les pauvres gens de son pays. Puis un jour un méchant demi-frère qui convoitait le trône assassina son père. Le jeune prince fut capturé et gardé prisonnier dans le donjon par le nouveau roi. Par la suite il s’évada avec l’aide de quelques guerriers loyaux et traversa les collines de Vindya pour établir son camp dans un refuge éloigné.

 

            Comme le temps passait, il commença à aider les autres qui avaient été lésés par le pouvoir en place. Il enleva aux riches et donna aux pauvres. Lui et sa bande de rebelles se firent les champions de la cause des opprimés. Sur plusieurs aspects, il était le Robin des Bois du territoire. Plusieurs années passèrent. Mais il ne revint jamais comme prince du royaume de son père, préférant passer le reste de sa vie à combattre le mal et l’injustice. Personne ne semblait se rappeler son véritable nom et, dans le temps, il s’était fait connaître comme la Terreur de Trivandrum. Certains disent qu’il n’est jamais décédé et qu’il est âgé de centaines d’années. D’autres disent que les dieux l’ont récompensé par l’immortalité pour ses bonnes actions. D’autres encore affirment que c’est son arrière-petit-fils qui a continué la tradition d’un Zoro des temps modernes. Quoi qu’il en soit, la légende de la Terreur de Trivandrum continue dans cette ancienne cité et a traversé loin au-delà de ses frontières.

 

Alors que, nerveusement, je regardais Gédéon,  Pandayji resta bouche-bée pendant que trois hommes, vêtus en habits de guerriers médiévaux, faisaient irruption à notre table. Gédéon resta assis stoïquement et sans bouger. Les trois arrivèrent à notre table, s’arrêtèrent, se mirent à l’attention et saluèrent. Le petit qui portait une moustache en guidon de vélo parla le premier.

            « Mon cher Sahib, Gédéon », les mots sortaient à flot de ses lèvres, « je vous présente mes salutations ! Nous avons appris que vous seriez ici, je me suis dépêché de venir vous présenter mes respects. Et vous, gentille Marla, vous êtes toujours aussi rayonnante. »

 

            Gédéon éclata de rires. Se leva et l’embrassa. Marla rit nerveusement pendant que les deux autres se tenaient à l’attention. Gédéon dit ;  « Mon cher ami, ça fait tellement longtemps. Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous êtes vraiment une menace pour la joie de vivre de tous ceux ici présents. »

            « Je m’excuse pour mes manières brutales, monsieur, mais je voulais seulement vous revoir. Quand nous nous sommes rencontrés la dernière fois, vous m’avez aidé à faire remettre à ces pauvres paysans la propriété que  l’inspecteur du village leur avait volée. Vous m’avez manqué énormément. »

 

            Gédéon retourna s’asseoir, nous regarda Pandayji et moi en disant : « Je veux vous présenter un vieil ami. Ce ‘gentleman’,  j’emploie ce mot dans un sens large, est le Prince Kamal, mieux connu comme la Terreur de Trivandrum, le Fléau du Sud. » Il se tourna vers la Terreur et dit : « Voici mes chers amis, Pandayji et John. Et, évidemment vous connaissez l’incomparable Marla. »

 

            « Je suis heureux de vous rencontrer tous, dit la Terreur, et de nouveau mes respects, ma chère Demoiselle Marla. »

            « Kamal, vous n’avez pas changé du tout. Vous êtes resté le même renégat. Ça fait plaisir de vous revoir, mais je ne m’attendais pas à vous voir ici. »

 

            À ce moment, le gérant du restaurant accompagné de deux gardes s’approchait rapidement de notre table. La Terreur, ayant prévu leur apparition, tira vivement de sa ceinture une épée longue et menaçante. Ses deux compagnons firent de même et aurait causé toute un esclandre si Gédéon n’avait pas crié aussi rapidement : « Serrez ça, ici ce n’est pas nécessaire. » La Terreur et ses amis, rengainèrent lentement leurs épées, tout en dévisageant le gérant qui devait maintenant souhaiter être ailleurs.

 

             Gédéon s’excusa auprès du gérant. « Veuillez excuser mes amis. Ils ne voulaient faire aucun mal. Je suis désolé pour les inconvénients et le brouhaha. De toute façon, ils vont partir bientôt. » Le gérant  ne semblait que désireux que tout revienne au calme dans son restaurant. Il remercia Gédéon, salua de la tête, se retourna et partit avec ses deux gardes qui le suivaient nerveusement.

 

            Marla lança : «  Il semble que vous faites toujours cet effet autour de vous, Kamal. Peut-être pourriez-vous essayer d’être un peu plus cordial ? Ce n’est pas nécessaire de menacer les autres de mort. C’est assez de peur et de colère pour l’instant. Nous avons besoin de plus de lumière, non de plus de feu. » Puis elle lui adressa son plus gentil sourire.

            « Vous savez que je ne heurterais réellement jamais une personne innocente, Madame. Ils ont peur d’eux-mêmes à cause de l’opinion qu’ils ont de moi », répondit-il.

 

            Finalement rassemblant assez de courage pour parler, j’avançai : « M.  la Terreur », et je fus immédiatement frappé de la stupidité de ce que je disais. Je continuai néanmoins, « est-ce que la légende qui vous concerne est vraie ? Certains disent que vous êtes né il y a des centaines d’années. »

 

            Il me regarda un instant, puis se tourna vers Gédéon comme pour lui demander la permission de répondre. Gédéon acquiesça de la tête et la Terreur sourit en disant : « Mon cher monsieur, toutes les légendes prennent naissance dans la vérité quelque part à un moment donné. Je suis né Kamal, Prince des Territoires de l’Est mais c’était il y a longtemps. Ma mission consiste à convertir les méchants et à aider les délaissés. Qu’Allah soit loué ! Je ne suis que son humble serviteur. Mes disciples et moi chevauchons les vents dangereux, et par la barbe du Prophète, nous ne nous reposerons que lorsque la justice aura été faite. »

 

            « Nous avons entendu parler de la Terreur », me dit Pandayji. « On parle de lui dans les grandes villes et dans les petits villages de la nation. On dit que si vous avez perdu tout espoir, appelez-le dans votre cœur et il vous entendra. Il enverrait alors un détachement de ses guerriers pour aider à régler votre problème. Certains disent que le Seigneur Rama en visite à Lankha fut aidé pendant son voyage par la Terreur de Trivandrum. »

 

            « Toute cette histoire paraît si embrouillante », répondis-je alors que Kamal irradia un désarmant sourire bon enfant. « Il semble que vous n’ayez pas d’âge. On parle de vous comme si vous étiez né il y a des siècles. Et pourtant, vous ne semblez pas être plus âgé que moi d’un jour. Je ne comprends vraiment pas. »

            « Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent être, mon garçon », répondit la Terreur. « Gédéon nous a enseigné que les apparences peuvent être décevantes. Les gens ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas. Et quand ils ont peur, ils veulent le détruire ou s’en éloigner. Quand vous craignez vos ennemis, vous allez chercher à les détruire ou à vous cacher d’eux. Mais quand vous comprenez qui vous êtes et que vous ne pourrez jamais être détruit, quand vous vous mettrez à vivre dans l’espoir, la spontanéité et la joie, vous trouverez que la vie coule à travers vous avec la paix, l’opulence et la puissance. La prospérité devient vôtre. Comme on a dit autrefois,’Vos ennemis sont ceux de votre propre maison’. Ce sont, pour la plus grande partie vos propres peurs et vos propres pensées. »

 

            « Alors pourquoi parcourez-vous le pays en semant la terreur ? » Demandai-je. « Ne pensez-vous pas qu’il y a de meilleurs moyens de régler les problèmes ? »

            « C’est le jeu », répliqua-t-il, « j’aurais sûrement été détruit par l’ennui si je n’avais pas fait partie de ce jeu. Nous jouons tous une sorte de jeu. C’est mon jeu et je l’aime. Jamais de monotonie. D’autres s’adonnent aux jeux d’argent ou aux jeux de société ou à n’importe quel autre. Je préfère celui-ci. Chaque jeu a ses propres règlements. Si vous trouvez que vous n’aimez pas le jeu ou ses règlements, au lieu de vous asseoir et de vous plaindre de ce jeu trompeur – changez-le tout simplement. Regardez-le d’un point de vue différent ou  écrivez de nouveaux règlements. Parfois les gens se font prendre à leurs propres jeux et ne réalisent pas qu’ils peuvent arrêter le jeu n’importe quand. Tout dépend du point de vue que vous retenez, mon garçon. »

            Un guerrier et un philosophe en même temps, quelle combinaison, pensais-je.

 

            « Je vais partir maintenant », dit-il en se mettant à l’attention. « Nous avons beaucoup à faire. Le devoir appelle et tout ça. C’était merveilleux de vous revoir, Gédéon. Et Marla, je pense encore à vous enlever et à faire de vous ma princesse. Êtes-vous certaine que vous… ? »

 

            Marla l’interrompit : « Pas cette fois, Kamal. Mais continuez à essayer ; j’aime ça. »

            « Je vous souhaite le bonsoir, John », dit-il, puis il regarda Pandayji et continua,  « Je suis heureux de vous voir, Pandayji. Allons sous peu à Trivandrum. Il y a une taverne pittoresque en face du marché principal. Je vous y rencontrerai. »

 

            Il se pencha vers Marla, prit sa main, la baisa gentiment, il se tourna ensuite vers Gédéon, le salua et, d’un geste prétentieux, se mit en marche avec ses compagnons qui  suivaient de près derrière lui. Ça m’a pris quelques secondes avant d’assimiler tout ça. Je regardai tout autour et vis les quelques responsables du restaurant qui restaient, assis tranquillement et savourant leur repas comme si rien ne s’était passé. Je jetai un regard à Pandayji, assis tout souriant comme si de tels événements étaient habituels. Je regardai Gédéon et lui demandai : « Quel est le sens de tout ça ? »

 

            « Le sens ? Comme vous aimez analyser ! Est-ce que chaque chose doit avoir un sens évident ? » Ajouta-t-il.

            « Eh bien, oui », répondis-je,  « je le pense. »

            « Parfois les sens ne sont pas apparents pendant longtemps », dit-il. « Évidemment, c’est la tendance de certaines personnes d’essayer de lire toutes sortes d’interprétations dans chaque événement. Il y a des fois, mon cher John, où  c’est mieux de jouir d’un événement ou de le subir pour lui-même. Un de mes amis, Sigmund, a eu une fois une discussion avec Marla et moi au sujet d’un incident semblable. La conclusion était, parfois un cigare est seulement un cigare. »

 

            « Ainsi tout ce brouhaha n’a servi à rien ? Ce n’était que de la fumée sans feu ? »

            « Non », reprit-il énergiquement, « ce n’était pas beaucoup de bruit sans substance. C’était un vieil ami loyal qui venait me visiter en passant. Ce qui, en soi, fut très touchant. Êtes-vous obligé d’analyser tout ce que vous faites, John ? Quand vous mangez une pomme, la pesez-vous, contrôlez-vous sa couleur et la texture de sa peau ? L’envoyez-vous au laboratoire pour une analyse de ses éléments nutritifs ? Parfois, une pomme est seulement une pomme. Jouissez-en. Kamal et moi avons voyagé dans le passé. Il a toujours eu un œil sur Marla et elle jouait de même le jeu de la coquetterie, quand elle en avait le goût. Mais il fait un travail merveilleux. Plusieurs ont été aidés et ont pu avoir une nouvelle chance dans la vie à cause de l’intervention de la Terreur de Trivandrum. Ne le jugez pas sur son apparence ni sur sa manière de parler. Les gens ont tendance à juger sur les apparences. Apprenez, comme a dit Jésus, à ne pas juger d’après les apparences. »

 

            « Je suis désolé, Gédéon », dis-je d’un air plutôt contrit. « Je ne veux pas que vous pensiez que je le déprécie. Je veux seulement des réponses. »

            « Le problème n’est pas dans les réponses », dit-il. « Des réponses, vous en avez eues. Ce sont les questions que vous n’avez pas encore posées. » Il se tourna vers Marla et continua, « Marla, il se fait tard pour John et Pandayji. Ils ont eu une journée énervante. Peut-être devraient-ils prendre bientôt un peu de repos. »

            « C’est une bonne idée, dit Marla. Assez, c’est assez pour une journée. » 

 

             À ce moment, le restaurant était presque vide et silencieux. Vous n’auriez jamais deviné que juste quelque temps auparavant, la Terreur de Trivandrum se tenait ici devant nous. C’est peut-être ça la matière dont se produisent les légendes. Nous avons quitté nos chaises alors que Pandayji disait à Gédéon et à Marla : « Je remercie John pour avoir rendu finalement possible cette rencontre avec vous deux. Merci beaucoup pour le dîner. Peut-être nous rencontrerons-nous de nouveau un jour. »

 

            « Peut-être, reprit Gédéon. Et restez près des Saints. Ils vous guideront toujours dans le bon chemin ». Il me désigna en poursuivant. « John se demande encore ici quel est le plus grand secret de l’univers alors que, pendant tout ce temps, il l’a sous le nez. La prochaine fois que je le verrai, je le partagerai avec lui. » Gédéon branla la tête et puis, comme arrière-pensée, ajouta, « comme s’il ne le connaissait pas déjà. »

 

            « Il parle toujours par énigmes, Pandayji », dis-je alors que Marla et Gédéon nous laissèrent le bonsoir en disant qu’ils nous reverraient bientôt. J’ai dit bonsoir à Pandayji, en promettant de le revoir au déjeuner. En peu de temps, j’étais de retour dans ma chambre et me préparai à me coucher. Ça avait été un soir extrêmement intéressant, et en pensant à la terreur de Trivandrum, je me suis endormi.

 

            Durant les quelques jours suivants je me suis impliqué dans mon travail avec l’aide toujours présente de Pandayji. Il m’accompagna à l’aéroport et je n’ai pas eu longtemps à attendre pour prendre mon avion. Je n’avais pas revu Gédéon ni Marla depuis le dîner de ce soir-là. Mais c’était leur conduite habituelle avec moi, surgissant et sortant de ma vie et ne restant jamais assez longtemps pour que je m’habitue complètement à leur présence.

 

            C’est avec tristesse que je fis mes adieux à mon cher ami Pandayji. Nous nous sommes promis de rester en contact plus régulièrement. Le haut-parleur cria que mon vol était prêt pour l’embarquement. « Prenez bien soin de vous, Pandayji », dis-je, « je vous reverrai bientôt. » Quelques moments après, j’empruntais la rampe me conduisant dans le ventre du grand oiseau de métal qui me ramènerait bientôt chez moi. Mon voyage à l’ancien Joyau de la Couronne prenait fin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre dix-sept

 

 

Le plus grand Secret de l’Univers

 

Q

uelques semaines se sont écoulées depuis mon retour du pays des mystères. Pour moi, cette ancienne contrée évoque toujours des visions de guerriers armés chargeant à travers les plaines dans des batailles contre des armées ennemies. C’est intéressant d’observer que certaines des plus étranges expériences de la vie de quelqu’un puissent s’effacer si facilement dans de vagues souvenirs. Tel fut le cas avec mes « aventures » en Inde quand je suis retombé dans la routine de la vie quotidienne.

 

            Il m’arrive par ci par là de penser à Gédéon et à Marla. Mais, aussi, ils ne briguaient pas la première place sur la liste quotidienne de mes priorités. Il y avait des obligations plus pressantes, comme terminer un manuscrit et en commencer un autre, préparer une série de conférences, acheter de nouvelles chaussures pour Jonathan, aider Malika à réparer un pneu crevé, refinancer mon bureau d’affaires et d’autres activités sans nombre, qui se disputaient mon temps et mon attention.

 

            Aujourd’hui, je me détendais tranquillement sur mon perron arrière, à moitié assoupi, observant vaguement les activités de la vie sauvage dans ma cour. Ça avait été une journée agitée et je pensais que quelques minutes de relaxation avant le souper me feraient un peu de bien. Je dois m’être assoupi d’épuisement car la chose dont je me souviens ensuite d’avoir entendu fut quelqu’un qui m’appelait par mon nom. J’ouvris les yeux pour apercevoir Gédéon et Marla debout devant moi.

 

            « Bonjour ! dit Gédéon. Je ne voulais pas vous réveiller, mais nous avons à parler. Pouvez-vous nous accorder quelques minutes ? »

            Avant que je puisse répondre, Marla s’approcha, me fit une grande caresse et m’embrassa gentiment sur la bouche. « Ça fait quelques semaines, John, mais il nous fallait vous rencontrer. »

            Maintenant, j’étais complètement réveillé, me questionnant sur l’urgence de leur visite. « Vous m’avez manqué tous les deux », dis-je, alors qu’ils prenaient chacun une chaise, « et j’espère que tout s’est bien passé. Mais pourquoi cette grande hâte à me parler ? »

 

            « Nous venons juste de rencontrer le Chef, dit Gédéon. Vous vous souvenez ? Le Grand Chef ? Le Créateur de l’Univers ? L’Alpha et l’Omega ? Vous vous souvenez de L’avoir rencontré il y a plusieurs années ? »

 

            « Comment pourrais-je oublier ? Ça me semble encore comme un rêve étrange », répondis-je. « Une fois sur un bateau à voiles, puis dans un bureau dans la Grande Cité et une autre fois dans une rencontre à une réception. Avec vous deux, également. Tout cela semblait très réel. »

 

            « C’était aussi réel que vous pouvez le désirer », dit Marla, « plus réel que la respiration. Le Chef veut que nous vous expliquions, aussi clairement et simplement que possible, le plus grand secret de l’univers. »